Le camion de Vincent Carrière

CamionTous les matins, à sept heures précises, Vincent faisait monter tout son petit monde dans le camion, à destination des beaux quartiers. Très vite, le bouche à oreille lui avait permis de s’établir auprès d’une fidèle clientèle, pour la plupart des bobos riches et branchés. A ce jour, personne d’autre que lui n’avait encore eu cette idée de génie. Vincent rabattit la bâche et monta dans la cabine. Le camion démarra, libérant des gaz d’échappement à l’odeur nauséabonde.

— Moi, je vous dis que c’est le meilleur boulot qu’on ait eu depuis qu’on a passé la frontière, fit Mariana d’un ton neutre.

Elle n’était plus toute jeune. Ses boucles d’un blond jaunâtre et ses traits affaissés témoignaient d’une vie de dur labeur.

— Sauf qu’on ne peut pas rester toutes ensemble. Pourquoi est-ce qu’on nous sépare tout le temps ? Je déteste rester seule toute la journée avec ces gens que je ne connais pas, répondit une jeunette un peu timorée.

— C’est comme ça, on n’a pas le choix. On doit obéir.

Une voix s’éleva, entonnant un chant ancestral à vous donner la chair de poule. Peu à peu, toutes les têtes se mirent à balancer en rythme et le chant s’amplifia, dans une belle unité. La résignation dont elles faisaient preuve était touchante. Pour leurs employeurs, elles n’étaient que de quelconques anonymes,  sans identité, elles n’étaient rien. Elles avaient pourtant de jolis prénoms : Carlotta, Olvido, Tina, Gloria, Galina, Anushka. Le son de leur voix couvrait à présent le bruit du moteur, tant elles y mettaient du cœur.

— Ça y est, c’est reparti pour un tour ! souffla Vincent, excédé.

Elles faisaient toujours un tel vacarme. Il faudrait bien qu’elles s’habituent à leur nouvelle vie pourtant. Il monta le volume de la radio et essaya de se concentrer sur la voix de l’animateur qui présentait le journal. La demeure des Marchand était en vue. Aujourd’hui, il allait leur laisser Carlotta. Vincent s’arrêta, fit le tour du camion et ouvrit. Il l’aida à descendre et l’accompagna jusqu’au portail, qui s’ouvrit à leur approche.

— Allez, vas-y ! fit-il en lui donnant une tape sur les fesses. Tu verras, tu vas te plaire ici.

Carlotta trottina vers le pré en se dandinant. Elle s’arrêta devant une touffe d’herbe et se mit à brouter. Il faut reconnaître que chez les Marchand, l’herbe était verte et bien grasse.

— Bêêêh, fit-elle avec satisfaction alors que le camion s’éloignait déjà.

Sur la remorque, on pouvait lire « Vincent Carrière, berger urbain – fromages de brebis ».

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Ceci est ma participation au défi  « Des mots, une histoire 115″des mots une histoire
lancé par Olivia sur le blog  « Désirs d’histoires »

Les mots imposés :

neutre – frontière – identité – reconnaître
quelconque – anonyme – personne
moi – unité – seul – ensemble

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Photo Pat Berardici, avec l’aimable autorisation de son auteur

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Les coulisses de l’histoire

Cette histoire est partie d’un petit délire avec mon frère, où il était question de faire tondre sa pelouse à moindre frais. L’idée était de prêter à la journée une brebis aux particuliers qui le souhaitaient, sans qu’ils aient à débourser le moindre centime. Il faudrait pour ça faire la tournée tous les matins pour déposer les animaux et les récupérer  le soir. Il n’en fallait pas plus pour voir naître la notion de berger urbain. Les brebis donneraient un lait exceptionnel puisqu’elles seraient nourries avec de l’herbe fraîche (sans pesticides ça va de soi…  🙂  ). Et tout le monde serait content.

Voilà. C’était une idée de création d’entreprise, pour ceux qui en ont assez d’une vie morose passée au bureau…  🙂

Pour voir la pub, c’est par ici.

Souvenirs d’antan

Grand-mèreAprès avoir essuyé et rangé la vaisselle, Mamie Simone s’était assoupie dans le fauteuil, son ouvrage de crochet serré contre son ventre. D’habitude, après le repas, elle sortait du buffet la boîte à bonbons et offrait une friandise à Pierrot. Sauf cette fois-ci. Elle avait oublié. Le garçonnet n’osait pas réveiller sa grand-mère, pourtant comment résister à l’appel de la gourmandise ? La pensée des bonbons acidulés venait taquiner ses papilles. Il lui semblait même entendre le craquement du papier que l’on déplie. Comment faire ? Du haut de ses six ans, il était bien trop petit pour atteindre l’étagère la plus haute du buffet. Il enfila sa panoplie d’indien et commença à tourner autour du fauteuil en imitant un chant guerrier, mais Mamie ne bougea pas d’un pouce. A l’aide d’une plume prélevée de sa coiffe de grand chef Sioux, Pierrot tenta quelques chatouilles sous le nez de la vieille dame. En vain. Un bisou baveux sur sa joue n’eut pas plus d’effet. Au contraire, on aurait dit qu’elle s’enfonçait plus profondément dans le sommeil. De dépit, le garçonnet soupira et fila dans la cuisine. Il se hissa sur une chaise et ouvrit la porte supérieure du buffet. Alors qu’il tendait le bras vers l’objet de sa convoitise, la chaise commença à tanguer dangereusement.

Pendant ce temps…  Simone batifolait dans les champs en compagnie du garçon de ferme embauché quelques mois plus tôt par le père Grosjean. La jeune fille était attirée par ce jeune homme dont les yeux s’emplissaient d’étoiles dès qu’il évoquait ses projets d’avenir. Lucien, c’est ainsi qu’il se prénommait, trouvait Simone tout à fait à son goût et appétissante à souhait. Il se voyait partageant avec elle des moments de tendresse et se risquait même parfois à imaginer des scènes un peu plus croustillantes. Ce jour-là, il avait décidé de déclarer sa flamme à la jeune fille. Pour l’occasion, il l’avait invitée à une promenade au bord de la rivière. En chemin, il cueillit une marguerite qu’il effeuilla de façon suggestive, tout en chantonnant la traditionnelle comptine « Un peu, beaucoup, passionnément, à la folie… ».  Le teint pâle de Simone avait rosi sous l’effet de l’émotion, mais il vira au rouge pivoine lorsque Lucien chatouilla sa joue avec une brindille. Le jeune homme, faisant mine de  lui faire une bise amicale, s’enhardit et lui déroba un baiser. Lorsque leurs bouches s’unirent, Simone ferma les yeux. Les lèvres du garçon étaient agréablement sucrées. Elles étaient douces et avaient le goût du caramel au beurre salé. Lentement, elle les rouvrit.

— Mon Dieu, Pierrot, mais qu’est-ce qui se passe ? Mais comment as-tu fait ?

Le petit garçon venait de déposer un bonbon dans la bouche de la vieille dame.

— Tu dormais, alors je me suis débrouillé tout seul, comme un grand !

Le garçonnet tenait dans sa main poisseuse une boîte de fer blanc remplie de caramels enveloppés de papier cellophane irisé. Quelques morceaux de papier multicolores jonchaient la table basse. Mamie sourit en les apercevant.

— Mais tu aurais pu te faire mal ! ajouta-t-elle en caressant tendrement les cheveux de l’enfant. C’est drôle, j’étais en train de rêver de Papy. C’était il y a très longtemps… C’est sûrement le goût du caramel qui m’y a fait penser.

— Papy aussi aimait les caramels ?

— Oh oui, il les aimait beaucoup, fit la vieille dame, songeuse.

Ce petit somme l’avait ragaillardie. Tout en chantonnant, elle rangea la boîte dans la partie basse du buffet.

— La prochaine fois, si je m’endors, tu n’auras pas besoin de monter sur une chaise.

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Ceci est ma participation au défi  « Des mots, une histoire 113″des mots une histoire
lancé par Olivia sur le blog  « Désirs d’histoires »

Les mots imposés :

friandise – sucré – dérober – bisou – amical
caramel – croustillant – appétissant

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Photo Gertie_DU avec l’aimable autorisation de son auteur

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Les coulisses de l’histoire

J’avais dans l’idée de raconter le rêve d’une grand-mère influencé par les efforts de son petit-fils pour la réveiller, avec la mise en parallèle des 2 scènes. Tout ça sous fond de nostalgie, celle de l’enfance et celle des souvenirs qui remontent à la surface grâce à un rêve.

Une nouvelle marotte

Marcher dans la neigeLa première fois que je l’entendis, je sus que je ne pourrais pas lui résister. Au fond, le voir m’importait peu et son contact ne m’attirait pas davantage. En revanche, le velours de sa voix grave, aux tonalités chaudes, pouvait m’emporter très loin. Comme si j’avais été droguée ou privée de mon libre arbitre, je subissais malgré moi son bon vouloir, j’étais sous influence. Robert… Quoiqu’il me demande, je le faisais. J’avais une confiance aveugle dans son jugement au point de m’effacer derrière la moindre de ses décisions. Convaincue qu’il ne se trompait jamais, je le suivais les yeux fermés. Pourtant, si j’avais su…

C’était au mois d’avril. L’hiver s’éternisait. Malgré un soleil resplendissant l’air vif piquait mes joues rosies par le froid. La maigre végétation était recouverte d’un manteau neigeux qui donnait un air de désolation à ce paysage aux teintes blafardes. Je sortis mon téléphone portable du fond de mon sac et composai un numéro, tout en piétinant sur place pour tenter de me réchauffer. Pas de tonalité. Rien. J’étais bel et bien perdue. Il était pourtant si sûr de lui. Ce raccourci, connu de lui seul, me ferait éviter les traditionnels bouchons des vacances de Pâques. C’est ce qu’il avait prétendu, sans la moindre hésitation. Balivernes ! La confiance aveugle que je lui avais témoigné jusque là commençait à sérieusement s’effriter. Je n’étais pas folle, il était clair que je n’étais pas dans la bonne direction. Je remontai dans la voiture en claquant la porte avec une rage contenue, mis le moteur en marche et fis demi-tour pour refaire le chemin inverse. Il me fallait retourner sur mes pas jusqu’au prochain village. Une vingtaine de kilomètres plus loin, un hameau apparut et je pus enfin demander ma route.

— Vous continuez et juste avant le pont  vous prenez la petite route à droite. A cinq cent mètres, vous suivez la route de gauche. Ensuite, votre GPS vous guidera jusqu’à la nationale.

La dernière phrase finit par m’exaspérer pour de bon.

— Parlons-en du GPS ! me fis-je.

Et dire que je lui faisais confiance. Pour la première fois, il m’avait trahie. Ne parvenant pas à se repérer, il n’émettait plus le moindre son. Sur l’écran, là où aurait dû s’afficher le trajet, un message était apparu, toujours le même, inlassablement : « Veuillez effectuer la mise à jour ». C’en était trop. Je l’éteignis et le débranchai, bien décidée à ne plus faire appel à ses services. Le soir même, à peine arrivée chez moi, je procédai à la mise à jour et modifiai son paramétrage. Robert avait vécu. Je jetai mon dévolu sur une voix féminine.

— Bienvenue Charlotte !

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Ce texte a été écrit dans le cadre du défi 266  organisé par le blog Le défi du samedi,
dont voici le thème :Marotte

Avoir une MAROTTE !
Est-ce votre cas ou bien connaissez-vous des personnes que cela concerne ?
Contez-nous donc cela !

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Les coulisses de l’histoire

Peut-on considérer un GPS comme une marotte, sachant que c’est la 2ème histoire que je raconte sur le sujet ?  🙂

J’avais juste envie d’écrire une histoire dont le thème central repose sur un objet, sous forme de devinette.

Rentrée à l’INSA

FouleLes inscriptions étaient enfin ouvertes à l’Institut National des Sciences Appliquées. Une horde d’étudiants s’engouffra dans l’immense salle où les attendait le personnel administratif, fermement décidé à ne pas se laisser déborder. Des barrières métalliques avaient été installées pour encadrer cette jeunesse turbulente et pleine de vie. Comme tous les ans, la filière informatique connaissait un franc succès. Toutefois, une autre file d’attente était en train de lui voler la vedette. L’unité de chimie proposait une spécialité qui semblait attirer les foules. Quelques étudiants avaient commencé à s’avancer, suivis de quelques autres, pour finir agglutinés dans un effet boule de neige. En m’approchant, je pus lire sur un panonceau « Unité de chimie. Spécialisation en chromatographie en phase gazeuse ». Juste en dessous, en petits caractères, je parvins à déchiffrer « Le nombre de places est limité ». S’il y avait une corde à ajouter à mon arc, c’était bien celle-là, aussi paradoxal que cela puisse paraitre aux yeux du néophyte. Dans mon impatience, je commençai à gigoter sur place. Hélas, j’étais en queue de file. Mon avenir me parut soudain plus qu’incertain face à cette foule compacte qui me barrait le chemin. J’étais prêt à faire n’importe quoi pour passer devant tout le monde. J’aurais dansé la gigue si on me l’avait demandé. Mais on ne me demanda rien. Quel cirque ! Pourquoi fallait-il que rien ne se passe comme prévu ? J’assistais impuissant à ma déconfiture lorsqu’une rixe éclata entre un couple d’étudiants et un homme d’une trentaine d’années à la mine patibulaire. La fille se mit à vociférer toutes sortes de noms d’oiseau, non pas, comme on aurait pu s’y attendre, à l’intention du marginal qui tentait de grappiller quelques places. Non, elle déversait tout son fiel sur celui que je supposais  être son compagnon, dans un langage de charretier qui aurait écorché les oreilles de la plus aguerrie des poissonnières. Il m’était avis que ces deux là étaient déjà plus près de leur divorce que de leur improbable mariage. C’est alors que le perturbateur se mit à ricaner devant le comique de la situation. Grossière erreur de sa part, car la furie lui balança son sac en pleine poire. Au son mat qu’il produisit, je me dis que la fille devait y trimballer au moins une enclume. L’homme s’effondra, complètement sonné. Devant la violence du choc, je pouvais presque visualiser les trente six chandelles, petites lueurs multicolores tourbillonnant derrière ses yeux clos. Je réalisai très vite que tous les regards étaient rivés sur ce triste spectacle. C’était l’occasion rêvée. Je profitai de la diversion pour piquer un sprint, jouant des coudes et balançant quelques croche-pieds bien placés. En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, le miracle s’était produit et je me retrouvai  face à une secrétaire administrative au regard insondable.

— Vous avez rempli le formulaire ?

— Quel formulaire ? fis-je en sentant un filet de sueur ruisseler dans mon dos.

— Le formulaire d’inscription. Vous en trouverez une pile à l’entrée. Revenez lorsque vous l’aurez rempli.

— Mais…

— Suivant !

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Ceci est ma participation au défi  « Des mots, une histoire 111″des mots une histoire
lancé par Olivia sur le blog  « Désirs d’histoires »

Les mots imposés :

multicolore – (chromatographie) – science – vie
gigoter – turbulent – gigue – couple – divorce
spectacle – cirque – paradoxal

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Photo Pat Berardici, avec l’aimable autorisation de son auteur

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Les coulisses de l’histoire

J’ai tenu absolument à utiliser « chromatographie ». Comme il était difficile à caser, j’en ai fait en quelque sorte le centre de l’histoire. Une fois que c’est fait, on peut bien broder ce que l’on veut…

Le dialogue de la fin, au moment où je l’écrivais, m’a vraiment exaspéré. J’avais l’impression d’y être, à faire la queue pour finalement s’entendre dire qu’il manque un papier et qu’il faut tout reprendre à zéro. Bon, entre temps, je me suis calmée…  🙂

La petite robe à pois

La petite robe à pois

Je venais à peine d’avoir treize ans le jour où elle a disparu. Elle est partie sans laisser d’adresse, sans explication, pas même un mot d’adieu. Moi qui n’avais jamais connu mon père je me retrouvais orpheline, à l’âge où j’avais le plus besoin du soutien et de l’écoute d’une mère aimante. Je vouais un amour sans bornes et une immense admiration à cette femme qui m’avait mise au monde et élevée seule. Elle n’était pas comme les autres mères. Mes copines enviaient cette complicité qui nous unissait, nos confidences et nos éclats de rire. Je fus placée dans une famille d’accueil, loin du quartier où j’avais passé mon enfance et, hormis une photographie, je ne fus pas autorisée à emporter le moindre objet qui pourrait me la rappeler, pas même cette jolie robe qu’elle sortait quelquefois pour évoquer l’époque de sa splendeur, de sa jeunesse heureuse et insouciante. « C’est pour ton bien », avait prétendu l’assistante sociale, mais je n’en croyais pas un traître mot. Les Meyer, chez qui j’allais habiter, ne voulaient pas de complications. A présent, j’allais marcher droit. J’allais devoir respecter de nouvelles règles, leurs règles. J’étais destinée à une vie monotone, à devenir une gamine ordinaire qui resterait dans le rang, mais c’était sans compter sur mon imagination et mon goût immodéré pour les rêves. Dès que j’en avais l’occasion, je m’enfermais dans ma chambre. Allongée sur le lit, je fermais les yeux et je la revoyais, la petite robe réalisée sur mesure par les mains habiles d’une grande couturière. L’organza dans lequel elle avait été taillée la rendait aérienne, presque impalpable. Son corsage à fines bretelles était orné de minuscules boutons ciselés et, à partir de la taille, soulignée avec grâce d’un ruban noir, plusieurs volants superposés s’évasaient en corolle. C’est exactement avec ces mots que ma mère la décrivait, je me rappelais encore ses paroles. Je l’écoutais bouche bée lorsqu’elle me racontait la somptueuse soirée à laquelle elle avait alors été invitée. Ce bal prestigieux où on ne voyait qu’elle, virevoltant au son d’une douce musique, dans les bras de son promis. Fillette rêveuse, je m’enivrais de ces souvenirs que je m’étais appropriés.

A ma majorité, le notaire m’informa que je pouvais récupérer ce qui restait des affaires de ma mère. Tout avait été vendu pour rembourser les dettes qu’elle avait contractées. On me remit une malle ancienne et un cahier à spirales sur lequel était inscrit « Journal » en lettres capitales. C’est dans cette malle que ma mère rangeait les objets qui lui étaient le plus précieux. Tout au fond, emballée dans du papier de soie, je découvris avec émotion la petite robe noire à pois blanc. Elle était telle que dans mon souvenir. Elle avait quelque chose d’intemporel qui m’intriguait. Qu’est-ce qui avait poussée ma mère à se faire faire ce vêtement un peu suranné en plein milieu des années 80 ? C’est en feuilletant le journal que je trouvais la réponse et bien plus encore.

Samedi 18 mai 1985

Aujourd’hui, j’ai dégoté une ravissante petite robe dans la boutique de troc de la place Wilson. Comme toujours, j’ai été incapable de résister. Dès que je l’ai enfilée, dans la cabine d’essayage, j’ai su qu’elle était faite pour moi. C’est quand j’ai franchi le seuil de la boutique, serrant fébrilement le sac de papier, que j’ai compris que je venais de commettre une erreur. Même si je l’ai acquise pour un prix très raisonnable, je sais très bien que je n’aurai jamais l’occasion de la porter.

Vendredi 24 mai 1985

Ce soir, je suis allée au restaurant avec Charlie. Il m’a invitée. J’avais l’intention de porter ma petite robe noire, car elle me va à ravir. Je n’ai pas pu. Au dernier moment, je l’ai enlevée pour mettre mon éternelle jupe plissée et mon gilet bleu marine. A part l’admirer, accrochée à un cintre, je n’ai pas réussi à franchir le pas. Moi qui croyais qu’elle était faite pour moi, j’ai à présent le sentiment de ne pas être faite  pour elle. Elle est bien trop belle. Je ne la mérite pas.

Lundi 3 juin 1985

Je sors de ma séance hebdomadaire avec le docteur Grimal. Il m’a encore parlé d’achat compulsif, de tendance autodestructrice. Il prétend que ma dépression s’est aggravée alors que je ne ressens rien de tel. La petite robe en serait la représentation flagrante. J’ai décidé de la remiser là où je range tous ces objets inutiles auxquels je n’ai pas pu résister. Je la ressortirai uniquement pour les grandes occasions.

Je poursuivis ma lecture d’une traite, jusqu’au bout. En refermant le journal, je réalisai que je ne connaissais pas ma mère. Les mots que je venais de lire étaient ceux d’une personne qui m’était totalement inconnue. Je découvrais que la femme enjouée qu’elle était m’avait caché des pans entiers de sa vie. Était-elle une affabulatrice ou avait-elle sciemment enjolivé les choses pour me rendre la vie plus belle ? Les séances de psychothérapie, son incapacité à faire face aux difficultés et, pire encore, sa décision de tout quitter un jour pour m’offrir une autre destinée, toutes ces nouvelles venaient de tomber comme un couperet. Ce don qu’elle m’avait fait treize ans auparavant , elle ne s’était plus senti capable de l’assumer. Aujourd’hui, je venais d’avoir dix huit ans, c’était mon anniversaire et en guise de cadeau je venais de recevoir de terribles révélations. Comment se faisait-il que personne n’ait su ? Si seulement quelqu’un avait pu lire ce journal, il y aurait eu une enquête. Je me fis deux promesses, la première étant de tout mettre en œuvre pour retrouver ma mère. La seconde allait être réalisée dès ce soir. C’était ma soirée d’anniversaire et j’avais invité mes amis. J’étais autorisée à les recevoir à la maison, en l’absence de mes parents adoptifs qui s’étaient éclipsés pour le week-end. A vingt heures, lorsque je descendis les marches de l’escalier pour rejoindre mes invités, toutes les têtes se levèrent. J’avais revêtu pour l’occasion la petite robe noire à pois blancs, en hommage à ma mère, cette robe qu’elle n’avait jamais osé porter parce qu’elle était trop belle. Et elle était vraiment belle, je pouvais le sentir dans le silence religieux qui régnait. Je pouvais le lire dans les regards fascinés levés vers moi.

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Ce texte a été écrit dans le cadre du défi 262 organisé par le blog Le défi du Samedi dont voici le thème :

« Écrivez une histoire, une poésie ou une chanson dans laquelleVêtements

un ou plusieurs vêtements de votre choix

jouera ou joueront un rôle prépondérant « 

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Les coulisses de l’histoire

Il y avait déjà un moment que j’avais envie d’écrire une histoire où le thème central serait un vêtement. Grâce à ce défi que j’ai découvert tout récemment, c’est chose faite, même si au départ j’avais imaginé autre chose. J’ignore pourquoi, mais j’ai toujours cette impression bizarre que l’histoire échappe à mon contrôle.

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Aquarelles

Paysage normandie

De gros nuages noirs commençaient à s’amonceler à l’horizon.  C’était la fin de l’après-midi, pourtant on aurait pu croire que la nuit aller tomber. Une bourrasque arracha un grincement lugubre au pommier dont les branches ployaient lourdement sous le poids des fruits.  Une pomme se détacha et tomba mollement sur la terre desséchée. Au loin, la mer était calme et lisse comme un décor de théâtre fait de grandes tentures de soie aux lentes ondulations. Une heure plus tôt, Marie s’était installée au fond du jardin, tout près du verger, pour peindre le paysage idyllique qu’elle avait remarqué dès qu’elle s’était installée dans la chaumière. Elle maniait les pinceaux avec la délicatesse qui sied à l’aquarelle, effleurant la toile avec la  légèreté d’une aile de papillon. Chacune de ses œuvres était un joyau, une ode à la nature. Qu’un yacht vienne à apparaitre dans son champ de vision, elle l’occultait aussitôt et le transformait en une frêle embarcation. Le clinquant de ces bateaux de luxe qui sentaient le fric à des lieues à la ronde n’avait rien à faire sur ses tableaux, pas plus que les avions dont les traînées blanchâtres venaient altérer la pureté du ciel. Telle la métamorphose de la chrysalide, sa peinture escamotait ou embellissait les imperfections du monde. Soudain, la jeune femme fut tirée de sa rêverie. Une deuxième pomme venait de tomber, suivie d’une autre et encore une autre. A présent, une multitude de pommes recouvraient le sol.

Un vent impétueux se leva, un vent si violent que les fruits furent brusquement arrachés au sol et se mirent à tourbillonner dans une folle sarabande. Le tourment se lisait dans les yeux écarquillés de Marie.  Elle rangea précipitamment sa toile dans un grand sac avant que celle-ci  ne s’envole. Il était grand temps d’aller s’abriter en lieu sûr ; pourtant elle n’en fit rien, tant le spectacle était saisissant.  Elle sortit un châssis tout neuf et le fixa solidement à son chevalet à l’aide d’un morceau de grosse ficelle. Les fruits, aspirés par une tornade naissante, poursuivaient leur ascension. A l’arrière plan, un immense arc-en-ciel, projetant une lumière irisée, les parait de reflets colorés qui les faisait ressembler à des boules de cotillon un jour de fête. Marie piochait dans les godets de peinture des couleurs dont elle parsemait la toile. Elle se hâtait car elle savait qu’elle ne résisterait plus longtemps aux assauts du vent. Elle s’apprêtait à apposer sa signature lorsque le chevalet fut emporté dans un tourbillon. La jeune femme prit ses jambes à son cou et se mit à courir en direction de la maisonnette qu’elle avait louée pour les vacances. Elle avait à peine franchi le seuil que des trombes d’eau se déversaient dans la campagne normande. Grelotant de froid, elle se prépara un thé brûlant qu’elle sirota en se pelotonnant dans le fauteuil défraîchi qui faisait face à la cheminée. Le crépitement du feu était réconfortant. Marie ouvrit le sac de toile et en ressortit le tableau avec quelques craintes. Il était intact. C’était le dernier d’une série consacrée à la beauté de la nature. Sans lui, l’exposition qui avait été planifiée pour la fin du mois dans une galerie d’art de Cherbourg n’aurait pas pu voir le jour. Elle aurait refusé d’exposer son œuvre amputée de sa pièce maîtresse, celle qui lui donnait tout son sens.

Le jour du vernissage arriva. C’était un samedi. La galerie d’art était située dans une rue piétonne du vieux Cherbourg. Une animation inhabituelle régnait devant l’entrée. Marie allongea le pas car déjà de petits groupes s’étaient agglutinés sur le trottoir en attendant l’ouverture des portes. Raymond, le galeriste, la fit entrer dès qu’il l’aperçut. Pour la première fois, elle put admirer ses peintures mises en scène dans un lieu dédié à l’art. Accrochées à un mur de pierre, elles avaient été installées selon ses consignes, dans un ordre bien précis. Un éclairage discret mettait en valeur chaque tableau pour en faire un ensemble harmonieux. Pourtant, son œil fut distrait de sa contemplation par des taches colorées qui venaient parasiter le plaisir de la découverte. Une partie de la galerie, tout au fond, était réservée à une exposition qui avait démarré une semaine auparavant. Des tableaux très colorés, presque agressifs, contrastant avec la douceur de ses propres toiles. Le peintre, qui s’était fait une place dans le monde artistique, connaissait un franc succès. Il suffisait de lire les sommes rondelettes inscrites au dessous de chaque tableau pour s’en convaincre. Soudain, un frisson la saisit. Son pouls s’accéléra. Il était là ! Le châssis qu’elle avait peint, alors qu’elle bravait les foudres d’une nature hostile. Elle reconnut la multitude de points lumineux et colorés mis en valeur par un arrière plan d’un noir d’encre. Le tableau était intitulé « Nuit à New York ». Elle déglutit et faillit s’étrangler. Non seulement il s’agissait d’une imposture, d’un vol ignoble, mais celui qui se l’était approprié n’avait rien compris. Il en avait fait une œuvre de pacotille alors qu’elle y avait mis toute sa détermination, ses peurs et sa passion. Au dessous du cadre, sur une étiquette discrète, elle put lire « vendu. 15.000 € ». Marie se sentait sur le point de flancher lorsqu’un courant d’air frais la sortit de la consternation qui l’avait gagnée. Les portes venaient de s’ouvrir. Les visiteurs s’engouffraient déjà dans la salle d’exposition. La jeune femme prit une grande inspiration ; elle devait faire bonne figure. Quoiqu’il en soit, cette toile ne lui ressemblait pas et elle préféra en rester là. Un sourire radieux se dessina sur son visage. Elle était prête à accueillir ses futurs admirateurs.

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Ceci est ma participation au défi  « Des mots, une histoire 109″
lancé par Olivia sur le blog  « Désirs d’histoires » Les mots imposés :des mots une histoire

tourment – tempétueux – bourrasque – envoler – avion – aile
papillon – métamorphose – chrysalide – soie – luxe – yacht
fric – clinquant – pacotille – cotillon – célébration

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Les coulisses de l’histoire

Pour cette histoire, je crois qu’il n’y a pas vraiment eu de mot directeur. J’ai démarré sans trop savoir où j’allais. J’ai commencé par une ambiance un peu « fin du monde », puis j’ai changé d’idée et j’ai poursuivi avec la jeune femme venue peindre un paysage idyllique. Il m’a alors fallu composer avec ces deux ambiances pour en faire quelque chose de cohérent. Pas facile, parce que justement j’ai démarré sans thème précis. Un dernier point : « Yacht » et « Fric » m’ont vraiment posé un problème. D’ailleurs, ils tombent un peu comme un cheveu sur la soupe (j’aurais préféré des synonymes). Mais tant pis, j’ai tenu à respecter les règles du jeu…

La potion de grand-père

FlaconChaque été, pendant les vacances, nous nous retrouvions tous dans la maison de mes grands-parents. Cette imposante demeure était une sorte de vaisseau amiral, le ciment qui unissait tous les membres de la famille. Nous débarquions les uns après les autres dès le vendredi soir, avec ce sentiment inaltérable de retourner à nos racines. Nous venions puiser dans ces réunions annuelles la force et l’énergie qui nous rendraient plus forts le reste du temps. Le léger parfum de myrte qui flottait dans l’air dès le seuil franchi nous replongeait instantanément quelques années en arrière, lorsque mon grand-père Marcel confectionnait sa potion qu’il disait miraculeuse. A l’entendre, elle pouvait tout guérir, de la simple piqûre de guêpe jusqu’aux pires maux de l’âme. Je me souviens encore de l’anecdote qu’il nous racontait à chacune de nos visites pour nous en convaincre.

A la mort de son époux, tante Marie avait sombré dans une étrange langueur que même les meilleurs médecins n’étaient pas parvenus à soigner. Tel un iceberg à la dérive, arraché au continent, elle était incapable de tenir le cap.  Son univers se réduisait à un monde de perdition, dans lequel elle déambulait tel un bateau mu par un vent capricieux au milieu des flots hostiles. Marcel s’inquiétait pour sa fille aînée, aussi il l’invita à passer quelques jours dans la maison où elle avait grandi. Entourée des siens, choyée par des parents attentionnés, elle pourrait se reconstruire dans ce cocon douillet et paisible. Persuadé que la génétique n’avait pas grand-chose à voir avec la dépression dans laquelle Marie s’était engluée, grand-père espérait ouvrir une faille dans cette muraille qu’elle s’était érigée. Ma grand-mère Pauline avait tenté de parler avec sa fille. L’approche, malhabile, n’avait pas permis de la sortir de cette coquille où elle s’était enfermée. Les gâteaux au parfum vanillé qu’elle lui confectionnait avec amour étaient une invitation à la gourmandise. En vain. Marie traînait dans son sillage ce vague à l’âme qui mettait ses parents au désespoir de la voir à nouveau heureuse.

Un jour, se sentant un peu patraque, grand-père sortit du buffet une petite bouteille en verre soufflé. Le flacon contenait un liquide opaque dans lequel macéraient des plantes aux vertus médicinales cueillies l’année précédente dans son jardin aromatique. Quelques gouttes versées sur un sucre suffisaient. L’odeur vivifiante qui se répandit alors dans la pièce alluma une étincelle dans le regard terne de la jeune femme. Marcel lui tendit un sucre imbibé du précieux remède. Elle le croqua avec avidité. Ce qui se produisit ensuite semblait relever du miracle. Marie offrit à ses parents le plus beau cadeau qu’ils pouvaient espérer. Elle leur offrit son plus joli sourire.

Cette histoire, je l’ai entendue tant et tant de fois que j’ai fini par y croire, comme nous tous. Ou plutôt j’ai eu envie d’y croire car Tante Marie, de santé fragile, a été emportée à l’âge de 71 ans par une maladie fulgurante dont aucun remède n’a pu venir à bout. Aujourd’hui, je fais partie de la génération des aînés et je me fais un devoir de perpétuer cette légende familiale. J’ai entrepris de retrouver la composition de la potion que fabriquait mon grand-père. L’herboriste à qui j’ai confié la dernière fiole retrouvée au fond du buffet vient de m’envoyer un SMS. La liste des ingrédients est fin prête. A présent, c’est à moi de jouer.

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Ceci est ma participation au défi
LES PLUMES à thème n°13   lancé par Asphodèle
sur le blog  Les lectures d’Asphodèle .

Le thème de cette semaine est le mot « Dérive ». Les mots imposés sont :

espérer, flotter, perdition, cap, sillage, bouteille, iceberg,
vent, déambuler, bateau, continent, flots, amiral,
génétique, sentiment, débarquer, faille
et myrte, malhabile, muraille.

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Photo Gertie_DU avec l’aimable autorisation de son auteur

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Les coulisses de l’histoire

Quand j’ai pris connaissance des mots, j’ai eu envie de me lancer un défi : écrire un texte qui n’aurait rien à voir avec l’environnement marin qui s’en dégage. Comme souvent, l’idée est partie des mots qui m’ont paru les plus délicats à utiliser et qui, en fin de compte ont été mon fil conducteur: amiral et myrte.

L’héritage

Chemin de terreHenri habitait un petit village de la Montagne Noire. Qu’il pleuve ou qu’il vente, il partait tous les matins à l’aube, sa musette à l’épaule, en direction de la mine d’or de Salsigne. Aujourd’hui, il était triste, écœuré par tout ce gâchis. Il avait beau être solide comme un roc, il n’en était pas moins un homme dont le cœur avait été déchiré. Il aurait aimé pouvoir se laisser aller à pleurer. La veille, il avait assisté impuissant à la mort de son ami le plus cher. Tout comme lui, Étienne triait le minerai pour en extraire les précieuses pépites. Et tout comme lui, il s’empoisonnait à petit feu au contact des émanations d’arsenic.

Un an plus tôt, Étienne avait rencontré Germaine, une fille de la ville. Faire sa vie avec un pauvre type de la campagne ne faisait pas partie de ses projets. Elle avait d’autres ambitions. Lui ne l’entendait pas de cette oreille et n’avait pas l’intention de renoncer. Connaissant les goûts de sa belle, il s’était mis en tête de lui offrir une vraie bague de fiançailles ornée d’une gemme rare ; un rubis ou une émeraude. Il ne voulait pas d’une vulgaire pierre censée imiter l’éclat du diamant. Henri avait tenté de l’en dissuader, en vain. Amasser un petit pécule en se tuant à la tâche était une chose, mais il ne comprenait pas que son ami se soit amouraché de cette Germaine au point de tout lui sacrifier. En s’exposant plus que de raison au poison, c’est sa propre vie qu’il avait sacrifiée. Fort comme un cheval, Étienne était le fer de lance de son équipe. Aucun autre ouvrier ne parvenait à suivre la cadence qu’il s’imposait, pourtant, aussi étonnant que cela puisse paraître, personne ne lui en tenait rigueur. Tous savaient ce qui le motivait. Ils souriaient lorsqu’en fin de semaine il empochait avec satisfaction l’enveloppe remise par le contremaître. C’était pourtant un bien maigre salaire.

L’enterrement eut lieu un vendredi matin, gris et pluvieux. Les mineurs avaient renoncé à une demi-journée de travail pour être présents. Seule Germaine manquait à l’appel. Elle n’avait même pas daigné se déplacer. Lorsque Henri fut convoqué chez le notaire, il fut surpris de constater que la jeune femme était présente à l’entretien. Maître Peyrac décacheta une enveloppe de papier brun, remonta d’un geste machinal ses lunettes sur son nez et commença la lecture du testament d’Étienne. Celui-ci n’avait aucune famille et n’avait aucun argent à léguer. Il avait dépensé ses quelques économies auprès d’un  laboratoire de recherches auquel il avait confié des ossements trouvés lors de l’extraction du minerai. Les résultats étaient éloquents : il s’agissait d’ossements d’hominidés vieux de plus de trois millions d’années, ce qu’avait révélé la datation au carbone 14. Ces ossements avaient une valeur inestimable mais Étienne souhaitait en faire don au musée d’histoire naturelle de Toulouse. Henri, d’un hochement de tête appuyé, s’engagea à respecter les dernières volontés de son défunt ami.

Germaine, quant à elle, se vit remettre une lettre. « Très chère, si vous lisez cette lettre, c’est que le poison a eu raison de ma santé et que je n’ai pas vécu suffisamment longtemps pour vous offrir la bague de fiançailles que je vous destinais. Henri veillera sur vous, j’en suis sûr. Je vous souhaite beaucoup de bonheur ». Elle releva la tête et plongea un regard mouillé et langoureux dans les yeux de  l’homme assis à côté d’elle. Elle savait qu’un seul battement de cils pouvait suffire à le faire succomber. Mais Henri n’était pas homme à se faire manipuler. Il vit instantanément à quel petit jeu tentait de s’adonner Germaine. Il lui répondit par une fin de non recevoir. Hors de question de s’enrichir avec la trouvaille de son ami et de trahir sa mémoire. Dès le lendemain, il se rendrait au muséum.

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Ceci est ma participation au défi  « Des mots, une histoire 108″des mots une histoire
lancé par Olivia sur le blog  « Désirs d’histoires » Les mots imposés :

diamant – carbone – mine – gemme
précieux – rare – cheval – étonnant
ami – épaule – solide – roc – fer – lance

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Photo  ||JL||, avec l’aimable autorisation de son auteur.

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Les coulisses de l’histoire

Vous aurez compris que c’est « mine » qui m’a inspiré cette histoire. J’avoue n’avoir pas été très inspirée par cette série de mots, d’autant qu’un bon rhume est venu se mettre en travers de mon chemin. Ce qui explique la fin un peu bâclée. Pour tout dire, j’ai même failli abandonner…

Le premier jour des soldes

Grand magasinEdith avait pris une journée de congés à l’occasion du premier jour des soldes d’été. Tous les ans, elle attendait impatiemment ce dernier mercredi du mois de juin, excitée comme une puce. Une semaine auparavant, la jeune femme s’était rendue au centre commercial pour procéder au traditionnel repérage. A l’aide de son précieux Smartphone, elle photographiait les articles qui avaient retenu son attention et notait tout renseignement utile qui lui permettrait de dégotter avant tout le monde l’affaire idéale. Lorsqu’elle aperçut cette ravissante lampe en pâte de verre imitant à la perfection un champignon vénéneux, elle ne put en détacher ses pensées. Son contact était doux et chaud, ses couleurs automnales s’accorderaient parfaitement avec les fauteuils couleur fauve de son salon, elle en était convaincue.

 Le jour « J » arriva enfin. A huit heures précises, les portes du centre commercial s’ouvrirent en grand, sous la poussée vigoureuse des clients qui s’engouffrèrent à l’intérieur dans une course effrénée. Edith, parfaitement entraînée à cet exercice qu’elle maîtrisait à la perfection, jouait des coudes, écrasait les pieds de ceux qui se mettaient en travers de son chemin et alla même jusqu’à piétiner sans ménagement une mamie qui tentait de se faufiler sournoisement devant elle. Enfin, la voie était libre ! Elle piqua un sprint vers les escalators, pour se rendre sans plus tarder au grand magasin qui se trouvait au quatrième étage. Cette lampe, il la lui fallait à tout prix. L’idée virait à l’obsession. Elle serait prête à tuer quiconque tenterait de l’empêcher d’assouvir cet irrépressible besoin. L’escalier roulant, poussif, progressait avec une lenteur exaspérante. La jeune femme compta mentalement les étages : quatre. Enfin ! Elle se précipita en direction de son magasin favori, comme attirée par un aimant. Soudain dépitée, elle réalisa qu’elle s’était trompée : elle n’était qu’au deuxième niveau. La frénésie de sa course au trésor lui faisait perdre la tête et le temps précieux qu’elle ne devait surtout pas gaspiller. En se ruant deux étages plus haut, quelle déception de constater qu’elle n’avait toujours pas atteint le quatrième étage. A la seule idée de manquer l’affaire du siècle, son cœur se mit à battre fort dans sa poitrine. Elle poursuivit avec acharnement son ascension, haletant sous l’effort car à présent elle montait les marches quatre à quatre pour rattraper le temps perdu. Arrivée en haut, elle put lire « Vous êtes au 10ème étage ». De qui se moquait-on ? Elle savait d’expérience que retrouver sa lampe pouvait s’avérer être un véritable jeu de piste, tant les vendeuses rivalisaient d’imagination pour égarer le client dans les rayons. Les vêtements seraient probablement déplacés dans le rayon jouets, alors que les objets de décoration se retrouveraient cachés là où quelques jours auparavant s’alignaient les articles de lingerie fine. Cette fois-ci, les magasins du centre commercial avaient employé les grands moyens. Elle tournait en rond depuis une bonne demi-heure, pour finalement  se retrouver toujours au même endroit. Dès qu’elle avait mis le pied sur la première marche de l’escalator, Edith s’était retrouvée enfermée dans un inextricable labyrinthe qui ne menait nulle part. Dès qu’elle comprit que le piège était en train de se refermer sur elle telle une souricière, le désir de faire main basse sur la lampe fit place à l’envie de se sortir au plus vite de cette situation aussi cauchemardesque qu’insensée. Les cheveux collés sur ses tempes moites, les jambes flageolantes, la jeune femme était exténuée. Le regard apeuré, elle cherchait désespérément une issue à ce traquenard, lorsqu’une sonnerie stridente la fit sursauter en lui vrillant les tympans.

Complètement en nage, elle fit un bond incontrôlé et se cogna la tête contre un objet dur. La douleur fulgurante lui tira un cri rauque qui se mua en un soupir de soulagement dès qu’elle s’aperçut qu’il était 6 h 30, l’heure de se lever. Le réveil avait mis fin au cauchemar. Tous les ans, à la veille des soldes, le même scénario se répétait, inlassablement. Le même mauvais rêve. Et comme tous les ans, Edith, encore sous le choc, renonça à aller faire les soldes. Mieux valait faire la grasse matinée et profiter de la belle journée qui s’annonçait.

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Les coulisses de l’histoire

Cette photo m’a immédiatement évoqué les figures impossibles de Escher, que j’ai toujours eu plaisir à décortiquer, tant elles permettent à l’imagination de vagabonder. J’ai pris le prétexte des soldes pour le côté « course frénétique » qu’on leur associe immanquablement. L’idée du cauchemar pour finir l’histoire m’a séduite, mais comme elle est déjà usée jusqu’à la corde tant elle a servi et resservi dans la littérature, j’en ai carrément rajouté, avec le rêve récurrent et finalement libérateur (l’héroïne résiste à ses pulsions d’achat).

Un si joli minois

Visage fémininPour l’occasion, elle a revêtu une robe fleurie de couleur lavande et porte une capeline d’où s’échappent quelques mèches de cheveux blonds. Une écharpe de mousseline mauve assortie à sa robe est nouée avec grâce autour de son cou. Son style, d’une élégance raffinée, évoque les années 50. Installée à la terrasse du  bistrot, Mylène sirote son café en soupirant. Il n’est toujours pas arrivé. C’est leur tout premier rendez-vous et il est en retard. La serveuse s’approche, la cafetière à la main.  D’un signe de la tête, Mylène lui fait comprendre qu’elle n’en prendra pas une deuxième tasse. L’arôme du breuvage est trop corsé, inutile d’ajouter à l’anxiété qui la gagne. L’attente qui se prolonge commence à avoir raison de sa patience. Quand elle pense à tous les efforts qu’elle a fait pour lui plaire !

Ils se sont croisés pour la première fois il y a trois mois, sur un site de rencontre. Pierre a dû patienter un peu avant qu’elle accepte de lui envoyer une photo. Prudente et de nature perfectionniste, la jeune femme ne pouvait se résoudre à se montrer à lui telle qu’elle était. Son image devait coller parfaitement aux attentes du jeune homme. Le décevoir était impensable. Que n’a-t-elle enduré pour obtenir ce grain de peau si fin, ces yeux en amande et ce ravissant petit nez légèrement retroussé. Une semaine dans une clinique de chirurgie esthétique, suivie d’une dizaine de jours à rester cloîtrée, à l’abri des regards. Quel soulagement lorsqu’on lui a enfin retiré ces bandelettes hideuses qui la faisaient ressembler à une vulgaire momie. Ce visage tout neuf était la promesse d’une vie nouvelle. Une fois les derniers hématomes effacés, elle a pu envoyer une photographie à Pierre. Ce n’était plus un souci. D’ailleurs, il est tombé sous le charme. Quel plus beau cadeau qu’offrir à un homme l’objet même de ses rêves ? Pierre, lui, s’est dévoilé dès les premiers jours. C’est un beau brun, avec une certaine prestance. Elle se devait d’être à la hauteur. Ce qu’elle a fait était une idée de génie, Mylène en a toujours été convaincue. Elle regarde l’heure à sa montre et comprend qu’il ne viendra plus. Tout de même, s’il a eu un empêchement, pourquoi ne pas l’avoir prévenue ? Il est temps de rentrer et de tirer cette histoire au clair.

Une douce senteur de bois ciré embaume le bureau où elle aime passer ses soirées, le regard rivé à l’écran de l’ordinateur. Dès qu’elle se connecte sur son espace personnel, elle se sent différente. Elle endosse un rôle. Elle est une autre, la femme parfaite. Mylène tape son mot de passe et accède à la page d’accueil. Aucun message ne l’attend. Rien. Pire que tout, le profil de Pierre a été supprimé, comme s’il n’avait jamais existé. Cette découverte plonge la jeune femme dans une grande détresse. Elle qui a tant donné réalise que tous ses espoirs sont anéantis. Ce que Mylène ignore c’est que la véritable source de ses malheurs n’est autre qu’un auteur de polars en panne d’inspiration. Il écume les sites de rencontre et grappille des informations pour donner de l’épaisseur à ses personnages. Il se trouve que l’héroïne de son prochain roman ressemble à s’y méprendre à la jeune femme. Désespérée et fragile, elle va s’éprendre d’un homme rencontré sur Internet, un homme qui n’est autre qu’un imposteur.

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Ceci est ma participation au défi  « Des mots, une histoire 106″des mots une histoire
lancé par Olivia sur le blog  « Désirs d’histoires » Les mots imposés :

soulagement – soupirer – souci – bois
source – senteur – génie – cafetière – grain
arôme – lavande – mauve – embaumer – momie

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Les coulisses de l’histoire

« Lavande » et « mauve » m’ont évoqué la féminité, « cafetière » et « arôme » un bistrot. Voilà pourquoi j’ai commencé cette histoire par une jeune femme élégante assise à la terrasse d’un café. Le personnage m’a ensuite guidée vers l’idée de la rencontre sur Internet. Je ne savais pas trop si la rencontre de visu devait avoir lieu ou pas et puis j’ai tranché. Je trouvais plus intéressant de finir sur une impression négative d’inachevé plutôt que sur « ils vécurent longtemps heureux et eurent beaucoup d’enfants ».