Panique dans la ville

Bourse

Je m’appelle Franck Bergeron. Vous ne me connaissez pas, mais dans 24 heures la France entière entendra parler de moi. Enfin, d’une certaine façon…

Je vis en solitaire, je n’ai aucun ami et je suis fâché depuis bien longtemps avec tous les membres de ma famille. La petite chambre de bonne dans laquelle j’habite, tout en haut d’un immeuble vétuste en plein centre de la capitale, dégage des relents d’humidité. Les toilettes, qui sont sur le palier, sont infestées de cafards. Oui, mon proprio est ce qu’on appelle un marchand de sommeil. Il s’en met plein les poches et s’enrichit sur notre dos. Mais tout ça je m’en fous. Je l’ai choisi. Bien sûr, j’aurais pu me payer un trois pièces propret dans un quartier branché, mais voilà, j’ai choisi de vivre à la dure. J’ai renoncé au complet cravate que j’ai troqué contre une tenue moins conventionnelle : jean troué, tee shirt délavé et blouson de cuir élimé. Vous pensez que je suis complètement fauché, une sorte de looser qui vit de petits boulots. Et bien vous vous trompez. Je ne suis pas celui que vous croyez.

Dans une autre vie, j’étais conseiller financier. Je me suis fait tout seul, mon ascension je ne la dois à personne. De l’argent, j’en ai vu passer. J’en avais les mains pleines. Pendant que le commun des mortels trimait et économisait chaque centime pour pouvoir arriver à la fin du mois, je pouvais claquer en quelques jours ce que vous ne gagnerez jamais en trente ans de carrière. Jusqu’au jour où on m’a fait porter le chapeau pour une erreur que je n’ai pas commise. Dix ans de prison, avec remise de peine pour bonne conduite. Le monde de la finance m’a oublié. Mais pas moi. Je n’ai rien oublié. Je n’ai rien pardonné. Pendant toutes ces années, j’ai eu le temps de peaufiner ma vengeance. Dès ma sortie de prison, j’ai contacté les plus grands dans le domaine de la sécurité informatique, des petits génies comme on dit. Un russe et deux français, des pointures en piratage. En alliant nos compétences respectives, nous allons porter un grand coup. Nous sommes prêts.

AFP – 14 mai 2014

– 10h30 GMT

Dès l’ouverture des marchés financiers, on a pu assister à une chute vertigineuse des valeurs boursières. Le CAC 40 continue à plonger, entraînant dans son sillage les bourses de Londres, Madrid et Franckfort. Tous les pays ont les yeux rivés sur la France.

11h GMT – Les valeurs boursières continuent à chuter de façon spectaculaire. Aucun expert n’est en mesure de donner une explication à ce qui se produit.

11h30 GMT – Le président des Etats Unis a décidé de fermer Wall Street pour éviter les spéculations. La bourse de Tokyo a fait de même quelques minutes plus tard.

19h GMT – Le chaos règne dans toutes les capitales et commence à s’étendre aux grandes villes. La police craint le pire à l’approche de la nuit.

« Nous avons réussi ! » Une ambiance de fête règne dans la petite chambre de bonne. Moi et les trois autres avons empoché un sacré pactole. « De quoi vivre confortablement pendant plusieurs siècles », a précisé malicieusement Jean-Paul.

— N’oubliez pas, il va falloir faire profil bas pendant quelques temps. N’étalez pas trop vos richesses, même si personne ne pourra jamais nous démasquer.

Avant de nous séparer, il nous reste à éliminer toute trace de notre forfait. Après avoir effacé le contenu des disques durs, il nous faut détruire tout le matériel informatique. Mais pas ici. Il se trouve que je connais un terrain vague qui fait office de décharge, à une cinquantaine de kilomètres au nord de Paris. Là, nous pourrons nous en donner à cœur joie. Aucun risque d’être dérangés. Après avoir entassé le matériel dans le coffre de la Mégane, direction le périphérique. Passée la porte de Clignancourt, l’autoroute nous mènera à destination en moins d’une heure. La circulation est fluide. Au moment où nous nous engageons sur la bretelle de sortie, une longue file de voitures est à l’arrêt. Un bouchon.

— C’est pas vrai ! siffle Bruno. Il ne manquait que ça !

— Pas de panique. On est à Paris, n’oublie pas.

C’est alors que je comprends. Un barrage routier a été mis en place. A présent, il est impossible de faire demi-tour.

— Papiers s’il vous plait. Veuillez ouvrir votre coffre.

— Mais que se passe-t-il ?

— Vous n’avez pas vu les scènes de pillage à la télé ? On a dérobé des tableaux au Louvre la nuit dernière. Tout ça à cause d’un bug informatique qui a fichu une pagaille monstre.

J’ouvre le hayon, en essayant de maîtriser le tremblement de mes mains.

— Et ça, c’est quoi ? fait le gendarme en désignant le contenu du coffre.

— Du vieux matériel que nous amenons à la décharge.

— Vous appelez ça du vieux matériel ! Mais dites-moi, c’est du hightech ! Vraiment, vous allez le jeter ? Et bien moi, je veux bien le récupérer. Dédé, tu viens m’aider ? fait-il en se retournant vers son collègue. Nous allons débarrasser ces messieurs.

……………………………………………………………

Les coulisses

C’est ce que m’a inspiré la citation de Pierre Dac : voir ici.

Je me suis un peu éloignée de l’idée principale, mais je n’y suis pour rien. Une fois de plus, le personnage n’en a fait qu’à sa tête…

Publicités

Le menu du jour – petit défi littéraire

Recette Ris de veau aux écrevissesVoici ma participation au défi  « Des mots, une histoire 81″ lancé par Olivia sur le blog « Désirs d’histoires« .

Les mots imposés :

pensée – visiter – vieille – trois – acteur – désigner – simple – eau – beau  – connaître – miasmes – gorge – prison – entendre – loisir – cuisinière – moment – être (verbe) – effusions – dernier – se rendre

……………………………………………………………………………………

Le menu du jour

Elle moisissait en prison depuis un an déjà. Jadis accoutumée aux délicieux fumets d’une cuisine raffinée, elle devait à présent supporter les miasmes remontant du vieux lavabo de sa cellule.  Au moment des faits, les journaux avaient fait les choux gras de toute cette histoire et l’avaient surnommée l’empoisonneuse. Tous avaient oublié son ancienne gloire et l’avaient rayée des carnets mondains.  Personne n’avait daigné se rendre au parloir pour la soutenir dans ces moments difficiles.  A l’époque, son restaurant était considéré comme l’un des plus branchés de la capitale. Le tout Paris se pressait pour déguster les plats concoctés par celle que tous les guides qualifiaient de « plus grande cuisinière de tous les temps ». Jusqu’à ce jour fatidique d’octobre 2011.

La journée avait pourtant commencé sous les meilleurs augures.  Le premier ministre en personne devait venir dîner, accompagné de tout un aréopage d’éminents experts dans le domaine de la finance. Marie ne pouvait espérer meilleure publicité pour son restaurant. Elle connaissait le penchant du ministre pour la gastronomie, pour l’avoir entendu de la bouche de son coiffeur, qui lui-même le tenait d’un secrétaire d’état.  Le menu avait été pensé dans les moindres détails : il serait d’un raffinement extrême et composé de produits de qualité.

&
Escalope de foie gras de canard au verjus
Noix de coquilles Saint-Jacques au beurre blanc, pommes soufflées
Ris de veau aux écrevisses
Sélection de fromages frais et affinés
Délices et gourmandises
&

Dès 18 heures, l’effervescence qui précède les grandes occasions régnait dans les cuisines. Tout cet affairement parfaitement orchestré faisait penser à l’activité bouillonnante d’une fourmilière. Marie virevoltait de l’un à l’autre, encourageant ses troupes avec effusion, goûtant ici une sauce, vérifiant là la cuisson des pommes soufflées. Elle avait beau avoir croisé des célébrités, comme ce vieil acteur qui venait tous les dimanches à midi, la pensée de ces hommes de pouvoir dégustant des plats qu’elle avait imaginés l’impressionnait. Après l’apéritif, les choses sérieuses purent commencer. Elle se chargea elle-même de lancer la cuisson des escalopes de foie gras car celle-ci nécessitait la plus grande précision. Un aller retour à la poêle, au tout dernier moment, là était le secret de leur réussite. Quiconque aurait assisté au déglaçage à base de verjus en aurait eu l’eau à la bouche.

Le premier ministre, ainsi que ses convives, étaient soignés « aux petits oignons ». Aucun discours n’était nécessaire. Leurs yeux brillants et leur coup de fourchette enthousiaste en disaient suffisamment long. C’est alors que le premier ministre porta les mains à sa gorge puis s’affala sur la table, la face baignant dans la sauce savoureuse qui accompagnait les écrevisses. Trois autres hommes commencèrent à grimacer et à se plaindre de douleurs abdominales. La panique gagna rapidement tout le restaurant et des cris fusèrent de toute part. Le chef saucier, livide, désigna à Marie une boîte, posée sur le plan de travail, qui n’y avait pas sa place. C’était de la mort aux rats. Le soir même, le premier ministre s’éteignait alors qu’il était sous surveillance aux urgences. L’affaire fit grand bruit et se termina par un procès retentissant suivi de l’incarcération de la propriétaire du restaurant.

En prison, Marie avait tout loisir de repenser à ce qui s’était passé ce soir là. Elle ne comprenait pas. S’agissait-il d’une erreur ou quelqu’un avait-il délibérément versé le poison dans la sauce des écrevisses ? L’enquête avait été bâclée, elle en était convaincue. Elle se souvenait que les gardes du corps du ministre avaient visité le restaurant dans ses moindres recoins, y compris les cuisines. Or, elle était sûre d’une chose : jamais il n’y avait eu de paquet de mort aux rats dans son restaurant, pour la bonne raison qu’il n’y avait jamais eu le moindre rongeur. Elle apprit à ses dépens que l’abus de pouvoir était une pratique courante en ce bas monde. Quiconque croisait le chemin des puissants pouvait un jour être amené à payer, qu’il soit coupable ou pas. Dans cette histoire, elle avait été le dindon de la farce.

Les coulisses de l’histoire

Le déclencheur dans cette histoire a été prison, suivi de cuisinière. J’ai ensuite brodé une histoire avec retour en arrière parce que je ne voyais pas ce qui pouvait se passer dans cette prison. Vous noterez qu’une fois de plus, je me méfie des gens de pouvoir…

Pour le menu, je voulais un vrai menu de grand restaurant : j’ai pioché carrément sur le site de Paul Bocuse. J’espère qu’il ne m’en tiendra pas rigueur… 🙂

La collecte d’Halloween – petit défi littéraire

Voici ma participation au défi « Des mots, une histoire 79 » lancé par Olivia sur le blog « Désir d’histoires« .

Le défi : écrire un petit texte dans lequel les mots suivants doivent obligatoirement figurer.

………………………………………………………………………………………………….

alchimie – blouse – histrion – carrosse – amélioration – sécurité – évidemment – poésie – don – chaste – convenance(s) – antienne – alternance – champion – romain – robe – poil – sphinx

………………………………………………………………………………………………….

La collecte d’Halloween

Les enfants s’étaient séparés en petits groupes de trois pour la tournée traditionnelle d’Halloween. Chaque groupe s’était vu attribuer une rue du village par le chef des scouts qui n’était autre que l’histrion de service. Dieu que ce garçon était bête ! L’été passé, il les avait emmenés camper dans une clairière qui s’était avérée le pire endroit possible : l’étang  juste à côté était infesté de moustiques, la voie ferrée passait à proximité et il avait plu pendant tout le week-end sans espoir d’amélioration. Pour passer le temps, ils avaient entonné à tue tête des chansons grivoises au mépris des convenances, là où bien  évidemment on se serait plutôt attendu à de sages antiennes. Un week-end mémorable !

Tous les gamins, rassemblés sur la place du village, se dispersèrent au coup de sifflet. Pippo, Sag et Lucas se dirigèrent en traînant ostensiblement les pieds vers la rue des Chastes. Bien des langues se déliaient dès qu’il s’agissait d’évoquer la grande demeure qui faisait l’angle, juste après la fontaine aux lions. La maison aurait été habitée par une vieille folle, une espèce de sorcière, avaient-ils entendu dire, ce qui ne les réjouissait pas outre mesure. Du haut de ses douze ans, Pippo, de par son statut de « grand », devait se montrer courageux face à ses deux cadets. D’ailleurs, si son père lui donnait  du « Champion » à tout bout de champ, ce n’était sûrement pas pour rien. Malgré son assurance de façade, Sag et Lucas se sentaient en sécurité. Lorsqu’ils arrivèrent au 1 rue des Chastes, la maison leur parut encore plus lugubre qu’à l’accoutumée. La nuit commençait à tomber. Une faible lueur transparaissait au travers des vitres recouvertes d’une couche de crasse. Etait-il possible que la vieille s’éclaire encore à la lampe à huile ? La porte d’entrée, encadrée de fausses colonnes romaines, n’était pourvue d’aucune sonnette. Le garçon actionna le heurtoir en bronze, en forme de main : toc toc toc ! Après un temps qui leur parut interminable, la porte s’ouvrit dans un long grincement et une vieille femme au visage renfrogné leur apparut.

– Des bonbons ou un mauvais tour, firent en chœur les enfants !

– Un don ? Vous voulez de l’argent, c’est ça ? Vous croyez que je n’ai que ça à faire, vilains garnements !

– Non, non ! Nous demandons juste des friandises, s’écrièrent-ils en tendant une corbeille en osier !

– Ah, des bonbons ! Il fait froid dehors, entrez vite !

Elle claqua violemment la porte derrière eux et la referma à double tour. La pièce était plongée dans l’obscurité. Une pâle lueur provenait du fond de la grande pièce. La lumière émanait d’une citrouille, posée sur une table. Des trous, percés ça et là, lui donnaient l’apparence d’un visage boursouflé et monstrueux. La vieille femme était vêtue d’une sorte de  robe ou de blouse à carreaux défraîchie. Il émanait d’elle des effluves de biscuit rance qui obligèrent Sag à froncer le nez. Pendant qu’elle s’éloignait vers la cuisine à la recherche de friandises, les gamins inspectèrent la pièce. L’odeur ambiante d’humidité, la fine pellicule de poussière qui recouvrait le moindre bibelot, tout évoquait ces maisons restées trop longtemps inhabitées. Un livre étrange était posé sur la table, à côté de la citrouille. Sa couverture, illustrée d’une créature de légende qui rappelait le sphinx, faisait penser à un antique grimoire traitant d’alchimie ou de sorcellerie plutôt qu’à un recueil de poésies. Et si la vieille femme s’apprêtait à utiliser une formule magique sur la citrouille, ou pire, sur eux !  Il y avait bien une histoire qui racontait la transformation d’une citrouille en carrosse non ?

Lucas, le plus jeune, se mit à geindre en se tortillant, puis ce fut le tour de Sag qui commençait à s’impatienter et demandait en pleurnichant à rentrer à la maison. Tantôt l’un, tantôt l’autre tirait sur la manche de Pippo avec insistance.  L’alternance parfaitement synchronisée de leurs jérémiades agaçait le garçon qui n’avait qu’une hâte : se débarrasser de ces deux boulets.

– Madame, héla-t-il  d’une voix peu assurée !

La situation prit une tournure vraiment désagréable lorsqu’une petite musique lancinante s’éleva. Elle accentuait l’atmosphère lugubre qui régnait dans cette grande maison à l’aspect délabré.

– Madaaame, cria-t-il ! ça ne fait rien si vous n’avez pas de bonbons. De toute façon, il est tard et nos parents nous attendent.

La vieille pointa le bout de son nez, long, crochu et parcouru de vaisseaux violacés qui en faisait une vision d’épouvante. Pippo n’avait pas remarqué à quel point sa peau était parcheminée, comme si elle allait craquer au moindre mouvement.  Que resterait-il de ce visage au teint olivâtre et aux joues couperosées si elle venait ne serait-ce qu’à éternuer ? Sa peau se craquèlerait et partirait en lambeaux, c’est sûr, pensait le garçon qui  à présent n’en menait pas large.

– Désolée les enfants, je n’ai pas de bonbons à vous donner, fit-elle d’une voix chevrotante. Je n’ai rien trouvé.

– Tant pis, ce n’est pas grave. Une autre fois !

Pippo en profita pour entraîner ses petits camarades vers la porte d’entrée. Il tourna la clé et ouvrit la porte en grand.

– Attendez !

La vieille plongea la main au fond de la poche de son tablier et en sortit quelques pastilles vertes, ou plutôt un mélange de bonbons verdâtres et de miettes, auxquels étaient collés quelques poils de chat. Aucun ne pipa mot. Le cœur battant, Sag tendit timidement  la corbeille, dans laquelle une main aux ongles crasseux déposa un petit tas informe de bonbons agglutinés.

– Merci madame, firent-ils en courant en direction de la rue, sans se retourner.

La tournée d’Halloween n’avait plus la moindre importance. Ils n’avaient qu’une hâte, se retrouver en sécurité chez eux, avec leurs parents. Peu importe si cette année, pour la première fois, ils ne revenaient pas les bras chargés de roudoudous, rouleaux de réglisse, fraises tagada et autres bonbons multicolores. Avant même d’arriver chez Sag, Pippo vida le contenu de la corbeille en osier dans une poubelle. Ces bonbons étaient vraiment trop dégoûtants !

Cette nuit-là, à minuit pile, alors que tout le monde dormait, les petites pastilles verdâtres se mirent à scintiller intensément au fond de la poubelle. Nul ne les vit. Qui sait quel pouvoir recélaient ces minuscules bonbons que les enfants avaient aussi prestement dédaignés ?

……………………………………………………………….

Les coulisses de l’histoire

J’avais dans l’idée d’écrire un texte sur Halloween, puisque la période s’y prête.  L’inspiration est venue au fur et à mesure, en utilisant les mots. Pour me mettre dans l’ambiance, j’ai écouté un extrait de la musique du film « Edward aux mains d’argent » de Tim Burton. Si vous aussi, vous voulez entendre la petite musique lancinante qui effraie les gamins lorsqu’ils sont dans la maison, c’est ici :

http://www.deezer.com   => rechercher « Tim Burton » puis cliquer sur l’extrait   Tim Burton –  Thème principal de « Edward aux mains d’argent »  (1er extrait).

Le petit peuple des dents vertes – petit défi littéraire

Voici ma participation au défi « Des mots, une histoire 78 » lancé par Olivia sur le blog « Désir d’histoires« .

Le défi : écrire un petit texte dans lequel les mots suivants doivent obligatoirement figurer.

………………………………………………………………………………………………….

thuriféraire – pauvreté – prétention – vitalité – infirmière – devoir – marasme – raccourci – palanquin – occasion – irréparable – cambrousse – fourbe – glauque – pigouiller – ministériel

………………………………………………………………………………………………….

Le petit peuple des dents vertes

Comme tous les ans, le banquet annuel devait se dérouler dans la plus grande clairière de la forêt des trèfles. Tous sans exception viendraient fêter l’équinoxe d’automne. Les tables débordaient de victuailles : pissenlits, cœurs de laitues, pousses tendres de roseaux, liserons. Ces petits êtres friands de chlorophylle avaient une curieuse particularité. Leurs dents se teintaient d’un beau vert fluorescent dès lors que le soleil se couchait à l’horizon. La nuit, on pouvait les repérer sans peine à leurs incisives luminescentes dont l’éclat perçait à travers les branchages. C’est pourquoi on les appelait les dents vertes.

L’arrivée du roi Kilogrouf marquerait le début des festivités. Comme à son habitude, Kroutch allait  tout faire pour se faire remarquer. C’était un fourbe doublé d’un thuriféraire rampant et dégoulinant, plus par ambition personnelle que par devoir envers son monarque. Le souverain n’était pas dupe. Pour lui, Kroutch n’était qu’un bouffon qu’il pouvait manipuler à sa guise pour lui faire faire la sale besogne.

Le roi, sous une bonhommie de façade, était un véritable tyran. Le marasme économique dans lequel il maintenait le pays et la pauvreté de ses sujets ne lui importaient guère. Seul comptait son propre confort. A la première occasion, il promettait monts et merveilles à son fidèle serviteur dont les prétentions étaient sans borne. En effet, celui-ci espérait naïvement être un jour nommé à un poste ministériel. Une fois de plus, il allait tout mettre en œuvre pour faire bonne impression.  Une idée de génie lui traversa l’esprit. Afin d’éviter à son vénéré monarque l’atmosphère glauque de cette cambrousse parfois hostile, il allait lui faire emprunter un raccourci peu fréquenté : le fleuve.

Une gabarre les attendait sur la berge. Les porteurs hissèrent le palanquin à bord avec moultes ahanements. Kroutch se mit  alors en devoir de pigouiller. Malgré la vitalité légendaire de ce petit bonhomme, l’embarcation ne bougea pas d’un pouce. Il faut dire qu’en dépit des injections de caféine pratiquées par la kritska du palais – « infirmière royale» dans le langage des dents vertes -, Kilogrouf était particulièrement enrobé.  Les valets sautèrent dans l’eau et se mirent qui à pousser, qui à tirer. La barque commença à glisser doucement, lorsque soudain, échappant à leur emprise,  elle se mit à dériver, emportée par le courant. A cet endroit, le fleuve formait un embranchement. L’embarcation s’engagea malencontreusement dans le bras qui menait à la redoutable cascade des éperviers. Le roi grognait en vain des ordres incompréhensibles, tandis que Kroutch gesticulait et poussait des cris d’orfraie. Lorsque la gabarre se disloqua, suivie du palanquin, les deux compères disparurent dans des tourbillons d’écume.

Ce jour là, celui qui n’était qu’un larbin avait commis l’irréparable et ses espoirs furent définitivement ruinés. Il parvint à nager jusqu’à la berge et s’enfuit loin de cette contrée où il n’était plus le bienvenu. On ne revit jamais le roi et personne ne le pleura. On raconte que ce fut la plus belle fête  qu’on ait jamais vue dans le pays.

 Quelques jours plus tard, la royauté fut abolie et des élections furent organisées. La première décision prise par le nouveau gouvernement fut l’autorisation de manger de tout. Le petit peuple devint omnivore et, au fil des siècles, fit de la cuisine une de ses activités favorites. Aujourd’hui, les nouvelles générations ont grandi et leurs dents sont aussi blanches que les nôtres. Le petit peuple des dents vertes n’est plus.  De vieux livres poussiéreux,  conservés parmi les collections spéciales de la bibliothèque nationale, relatent son histoire qui selon les spécialistes ne serait qu’une légende.

………………………………………………………………………………………………….

Les coulisses de l’histoire

J’avais prévu d’écrire tout autre chose au départ (j’avais déjà une histoire quasiment terminée). La première chose qui m’a sauté aux yeux lorsque j’ai découvert les mots a été « dent verte ». J’ai immédiatement compris que je n’arriverais jamais à faire coller ces deux mots à mon récit. J’ai abandonné mon idée de départ et il m’est apparu que la seule solution était d’en faire le centre de l’histoire. Cela dit, est-ce que j’ai rêvé ou « dent verte » a bien été proposé… ?

Hier, jour de la publication officielle des mots, « dent verte » avait disparu. Tant pis, je ne pouvais plus reculer 🙂 . Voilà le pourquoi de cette histoire sans queue ni tête, où finalement il ne se passe pas grand chose de palpitant hormis réussir à caser les mots.

Obsolescence programmée – petit défi littéraire

Voici ma participation au défi « Des mots, une histoire 77 » lancé par Olivia sur le blog « Désir d’histoires« .

Le défi : écrire un petit texte dans lequel les mots suivants doivent obligatoirement figurer.

………………………………………………………………………………………………….

nuitée – zouk – cadenasser – blues – ventiler – vitreux – bigre – communauté – épice – s’abandonner – pénombre – antichoc – téton – escargot – érable – rancune – massage – détonation – rouler – évanoui

………………………………………………………………………………………………….

Obsolescence programmée

«  Souvenez-vous que tout a commencé au XIXème siècle, aux USA, lorsqu’un industriel proposa des cols et des manchettes de papier jetables à destination des représentants qui voyageaient et passaient souvent plusieurs nuitées à l’hôtel. Aujourd’hui, non seulement les objets jetables ont envahi les rayons de nos grandes surfaces, mais nous assistons également à l’explosion de ces techniques visant à réduire la durée de vie des objets qui autrefois se devaient d’être pérennes. La rancune et l’hostilité que certains ont pu manifester à mon égard ne m’arrêteront pas. J’ai des révélations à vous faire. L’obsolesc… »

Charles Louvière n’eut pas le temps de finir sa phrase. Une détonation retentit et le conférencier s’affaissa sur l’estrade, un trou dans la tempe. C’était sans aucun doute l’œuvre d’un professionnel. Une pagaïe monstre s’ensuivit, les spectateurs couraient en tous sens et cherchaient à gagner la sortie. La communauté de scientifiques venus spécialement pour l’occasion était atterrée, quant aux organisateurs, ils étaient trop abasourdis pour réagir avec lucidité. Il faut dire qu’une telle chose ne s’était jamais produite dans cette salle de cinéma transformée pour l’occasion en salle de conférences. Les quelques vigiles présents n’étaient pas davantage préparés à ce type de situation et lorsqu’ils pensèrent à cadenasser les portes d’entrée, il était déjà trop tard.

Personne ne le vit, lorsqu’il sortit discrètement en se fondant dans la foule, une mallette à la main. L’homme s’engouffra dans la station de métro la plus proche en sifflotant un air de zouk et s’évanouit dans la pénombre souterraine.

Dès le lendemain matin, l’affaire faisait les gros titres des journaux : « Assassinat du professeur Louvière », « Crime au cinéma ‘Le Vox’ ». L’actualité qui jusqu’alors faisait la une, comme l’abattage des érables du bois de Vincennes, était passée au second plan. Ce crime était une véritable énigme. La police pataugeait complètement, malgré la pression du ministère de l’Intérieur qui exigeait des résultats dans les 48 heures. Rien, il n’y avait rien à se mettre sous la dent, aucun indice.

Raoul Gimont venait de recevoir le texto sur le téléphone portable jetable, enveloppé d’un emballage antichoc, qui lui avait été expédié par son commanditaire. Il ne connaissait pas son identité et c’était aussi bien. Peu lui importait de savoir pourvu qu’il ait son argent. Raoul devait récupérer le sac contenant les billets le soir même à 22 heures, dans une cache située dans les catacombes. Il lui faudrait y pénétrer lors d’une visite organisée l’après-midi et s’y laisser enfermer. Son billet d’entrée avait été réservé.

Le reste de la journée lui sembla interminable, tant il avait hâte d’avoir l’argent entre les mains. Il faut dire que Raoul était un joueur invétéré et les billets lui filaient entre les doigts comme s’ils étaient brûlants. 16 heures 30 sonnèrent, l’heure de la dernière visite organisée. Il descendit les marches au milieu les autres visiteurs, en direction du célèbre ossuaire situé au cœur du Paris souterrain.

Bigre, fit-il en lui-même, en découvrant les lieux !

Le groupe parcourut de longs tunnels voûtés, entièrement tapissés d’ossements humains. Les visiteurs se déplaçaient avec une vivacité proche de celle de l’escargot, ce qui avait le don de  l’agacer prodigieusement.  Ils s’agglutinaient autour du guide pour être aux premières loges et mieux entendre l’histoire de ce lieu insolite.  Il  en profita pour s’éloigner discrètement et s’engagea dans une bifurcation interdite au public, qu’il reconnut grâce à la description qui lui en avait été faite : à cet endroit-là un crâne semblait sortir de la paroi, tel un téton osseux.  Un peu plus loin, à l’abri des regards, une excavation lui apparut, celle-là même qui lui avait été indiquée. Il s’y réfugia.

Les bruits de pas s’éloignaient. A présent, il était seul. Une fois de plus, le temps semblait s’être ralenti. Il lui fallait prendre son mal en patience. Les sons paraissaient étouffés et les bruits de la ville ne parvenaient même pas jusqu’à lui. Deux bonnes heures s’étaient écoulées et il commençait à sentir ses muscles s’ankyloser.  Ayant encore de longues heures devant lui, il  put  s’abandonner à un massage, indispensable lui sembla-t-il s’il ne voulait pas risquer d’attraper des crampes. Il avait bien le temps, d’autant plus que cet endroit confiné et peu ventilé avait de quoi donner le blues au plus aguerri des tueurs à gages.  Finalement, il s’assoupit et fut réveillé en sursaut par des bruits de pas sur sa gauche. Un rapide coup d’œil à sa montre lui indiqua qu’il était 21 heures 30, un peu trop tôt pour le rendez-vous. Il n’eut pas le temps de réaliser, alors qu’il s’écroulait sous les coups de couteau de ses assaillants, au nombre de cinq. Cinq hommes, parmi les dirigeants des cartels industriels les plus puissants, qui avaient décidé de salir leurs mains pour mettre définitivement un terme à toute cette histoire. L’œil vitreux, il passa de vie à trépas, en respirant une odeur d’épice qui lui semblait familière.

Un peu plus tard dans la nuit, ces mêmes individus, réunis dans un endroit tenu secret, décidaient de ce que serait désormais le lot quotidien des pauvres consommateurs qui une fois de plus se feraient rouler dans la farine.

– Une ampoule : 600 heures, un réfrigérateur : 7 ans, une machine à laver : 7 ans, une automobile : 10 ans…

…………………………………………………………………………………………………………………..

Les coulisses de l’histoire

(merci à lucie38 qui m’a inspirée cette expression)

Lorsque j’ai allumé la radio, samedi, j’ai pris en route une émission dont le sujet était la société de consommation, le jetable, et surtout l’obsolescence programmée. J’en avais déjà vaguement entendu parler, mais j’étais stupéfaite que ce sujet, que les industriels préfèrent taire, soit abordé à la radio. Il y était entre autres question de recherches menées pour limiter la durée de vie des ampoules, durée qui était passée de 2500 heures à 1000 heures. Je me suis demandé ce qui se passerait si quelqu’un osait s’opposer à ce type de pratiques. Et voilà, cette histoire est née de mes interrogations.

Cela dit, il était également question de l’obsolescence psychologique. C’est le fait par exemple de sortir tous les ans un nouveau modèle de Smartphone, dont on sait que certains ne pourront absolument pas se passer. Peut-on dire dans ce cas que ces consommateurs ont été manipulés ou qu’ils ont succombé en toute connaissance de cause ? Je pense qu’il y a un peu des deux, dans la mesure où il s’agit d’un besoin créé de toutes pièces…

Et vous, qu’en pensez-vous ?

Le concert est annulé – petit défi littéraire

Voici ma participation au défi “Des mots, une histoire 76″ lancé par Olivia sur le blog “Désir d’histoires“.

Le défi :  écrire un petit texte dans lequel les mots suivants doivent obligatoirement figurer.

………………………………………………………………………………………………………………………………..

huppe – finasser – univers – flammèches – enquiquiner – saturation – évidence – époustouflant – attente – rituel – collection – hôpital – qui – nouveauté – mollusque – fabuleux – retraite – tordre – chicaner – blanc – portière

………………………………………………………………………………………………………………………………..

A la fin du texte, vous trouverez un mini bonus, où j’explique comment m’est venue l’idée de cette histoire…

………………………………………………………………………………………………………………………………..

Le concert est annulé

Un attroupement s’était formé autour de l’écriteau, des jeunes gens pour la plupart. Le concert avait été annulé. Le fait que les organisateurs aient fait profil bas et se soient défilés n’était pas en soi une grande nouveauté. Mais personne n’avait été informé, ce qui était un comble à l’heure des réseaux sociaux,  quand toute information mettait moins d’un quart d’heure pour faire le tour de la planète. Quelques quidams, dont la patience était arrivée à saturation, exprimaient un vif mécontentement, ce qui  laissait présager que l’univers musical n’adoucit pas toujours les mœurs. Tous s’étaient déplacés pour l’occasion en ce lieu fabuleux qui n’était pourtant pour la plupart d’entre eux qu’un  trou perdu. Qu’en avaient-ils à faire, eux, si le concert de rock était organisé dans l’une des plus belles cités médiévales du sud de la France ? Ils n’étaient pas venus ici pour faire du tourisme. Seule leur importait la musique.

Le soleil entamait sa descente à l’horizon. De part en part, on pouvait entendre le bruit strident des rideaux métalliques se baissant les uns après les autres. Les commerçants, face à l’animosité de ce jeune public, avaient décidé de battre en retraite et commençaient à plier boutique. Il était trop tard pour finasser, c’était une évidence, même si leur chiffre d’affaire risquait d’en pâtir. Une vague humaine s’insinua tel  un gigantesque mollusque à tentacules dans les ruelles menant aux  remparts pour rejoindre le parking. Les portières commencèrent à  claquer. A quoi bon rester, cela n’avait plus la moindre importance. Une heure plus tard, seule une dizaine de personnes demeuraient là,  au milieu de la place, une véritable collection de voyous déterminés à en découdre. On avait décidé de les enquiquiner ! Qu’à cela ne tienne, eux ne se contenteraient pas de chicaner.  Le petit groupe s’engouffra dans la rue Voltaire et se dirigea d’un pas décidé vers la Cathédrale Saint-Michel, célèbre pour ses époustouflantes gargouilles au faciès monstrueux. Du haut de ses huit siècles, l’édifice les dominait dans toute sa splendeur, mais ils n’en avaient cure. Ils s’approchaient hargneusement de la grande porte, armés de barres de fer, lorsqu’une voix les héla :

– A votre place, je n’y penserais même pas !

Une jeune fille à l’allure étrange, toute de blanc vêtue, les fixait d’un regard limpide. Assise tranquillement sur un banc, une huppe au plumage mordoré perchée sur son épaule, elle souriait. Son ton n’avait rien d’ironique.

Quelques garçons firent mine de se tordre de rire, comme s’ils avaient affaire à une folle, échappée d’un hôpital psychiatrique. L’oiseau, effrayé, agita ses ailes en laissant échapper quelques plumes de couleur rousse telles de flamboyantes  flammèches.

– Si vous touchez à la moindre pierre, si vous dégradez quoi que ce soit, je ne donne pas cher de vous, car depuis toujours Dame Carcas veille sur la cité.

La gamine ne reçut pour toute réponse que des ricanements grinçants et quelques grossièretés appuyées. Le premier coup partit, suivi de plusieurs autres. La porte de la cathédrale, une magnifique pièce de bois sculptée, résistait à ses assaillants et ne subit que peu de dommages. Très vite, ceux-ci se lassèrent et, de rage, se mirent à insulter celle qui les avait provoqués. La jeune fille dénoua le foulard de mousseline blanche qui entourait sou cou gracile et se leva. Elle fit tournoyer l’étole au dessus de sa tête, tout en pivotant sur elle-même, dans une sorte de rituel ancestral. Une fine poussière s’en échappa, formant un nuage laiteux qui enfla rapidement jusqu’à se transformer en une brume cotonneuse.

Le brouillard devint si épais que les garçons apercevaient à peine le bout de leurs pieds. La jeune fille avait disparu de leur champ de vision. Décidés à se sortir de cette situation cauchemardesque, ils tentèrent de repartir vers le pont-levis, seule issue pour quitter la cité. L’enchevêtrement de ruelles avait tout d’un labyrinthe. Partout, ce n’étaient que pavés et enfilades de murs de pierre. Des tourelles, dont le sommet était masqué par cette brume impénétrable, se succédaient inlassablement. A présent, la nuit était tombée, une nuit noire, sans lune.  Ils étaient condamnés à errer pendant de longues heures, dans l’attente d’une accalmie.

Nul ne sait s’ils sont parvenus à quitter la cité. Aujourd’hui encore, on raconte qu’ils errent dans les ruelles. A la nuit tombée, on peut même entendre le cliquetis des chaines du pont levis qu’ils essaient vainement de soulever. Si un jour vous passez par là, tendez bien l’oreille et écoutez. Vous ne me croyez pas ? Allez visiter la cathédrale, en passant par la rue Voltaire. Lorsque vous franchirez le porche, observez les impacts laissés par les barres de fer sur la porte. Si ça ce n’est pas une preuve…

……………………………………………………………………………………………………..

Comment l’idée de cette histoire a-t-elle fait son petit bonhomme de chemin ?

L’idée de cette histoire m’est venue en rentrant chez moi, après un grand week-end. Je roulais sur l’autoroute en écoutant la radio lorsque l’animateur a annoncé le groupe Superbus. Je suis dans la totale incapacité de citer le moindre de leurs titres et pourtant, je me suis souvenue à cet instant d’avoir pris cette photo  il y a quelques années. J’avais trouvé l’information totalement décalée : un concert de rock annulé pour cause d’extinction de voix dans la belle cité de Carcassonne. Je n’aurais jamais imaginé, à ce moment-là, que cette photo m’inspirerait cette histoire un peu tarabiscotée.

……………………………………………………………………………………………………..

Les gargouilles de la cathédrale Saint-Michel (Carcassonne)

Je m’appelle Tommy

Une photo, une histoire…

Quand j’ai découvert cette photo, j’ai eu envie d’écrire une histoire courte, sans trop savoir où cet exercice allait me mener.

.

.

.

.

Je m’appelle Tommy. J’ai 38 ans. J’ai rencontré Isabelle en cette fin d’année 2002, quelques jours avant Noël. A l’époque, elle était impatiente de quitter le bureau pour venir me retrouver. Elle me ramenait souvent de petits cadeaux, attentions qui me touchaient profondément, comme ce joli pull de laine vierge de couleur caramel que je ne quittais plus, tant l’hiver avait été rude cette année là.  Le soir, nous dînions en tête à tête, et goûtions les mets raffinés qu’elle concoctait pour mon plus grand bonheur. Le souvenir de son bœuf bourguignon, recette qu’elle tenait de sa grand-mère maternelle, m’émeut encore au plus haut point.

Le dimanche, nous partions nous aérer à la campagne. L’automne, avec ses couleurs flamboyantes, était notre saison préférée. Le craquement des feuilles sous nos pas, les rayons du soleil couchant filtrant  dans les sous-bois nous emplissaient de bonheur. Elle emportait toujours son appareil photo et ramenait de nombreux souvenirs de nos escapades. Parmi ces clichés figuraient de nombreux portraits qu’elle faisait de moi. Ne vous moquez pas, mais je crois bien qu’elle était obsédée par ma petite personne. Portrait en pied, gros plan, peu importait le style. J’étais sans aucun doute son modèle favori et cela me ravissait.

Un soir, à l’occasion d’un dîner chez des amis, Isabelle fut présentée à Paul, un galeriste qui avait pignon sur rue dans le quartier très prisé du quai Choiseul. Intrigué par cette femme à la personnalité singulière, il lui proposa d’apporter quelques unes de ses œuvres afin d’organiser une exposition à la galerie.

C’est alors que tout bascula. Ma vie prit un virage à 180 degrés.

Isabelle rentrait de plus en plus tard. Pas un mot, pas une explication. De mon côté, je ne demandais rien, n’exigeais aucune attention de sa part, mais tous les soirs, je l’attendais impatiemment, je guettais le moment où j’entendrais le bruit métallique de la clé dans la serrure, preuve qu’elle tenait encore un peu à moi. Je ne comprenais pas ce revirement. Avais-je fait quelque chose de mal ? Où passait-elle ses soirées et avec qui ?  Probablement avec ce Paul, dont elle ne prononçait jamais le nom. La plupart du temps, je finissais par prendre mon repas tout seul, tandis qu’elle filait se coucher. Il était bien loin le temps où elle se pelotonnait contre moi dans les draps glacés lorsqu’il faisait froid.

Aujourd’hui je suis heureux, car pour la première fois depuis longtemps, nous allons faire un tour en ville ensemble, rien que nous deux, comme avant. Isabelle veut faire quelques emplettes, car les fêtes de Noël approchent. En sortant du parking souterrain,  je suis saisi par la magie de cet instant : la place est illuminée sous les guirlandes scintillantes. Les chevaux de bois du grand manège virevoltent au son d’une musique joyeuse et je perçois les effluves des marrons chauds. Tout est exactement comme cette première fois, il y a six ans. Tout me semble possible, tout peut recommencer comme avant, je le sens.  C’est alors que la jeune femme me tire violemment de mes rêveries :

– Toi, tu restes là et tu m’attends !

La petite aiguille, sur l’horloge accrochée à la façade de la mairie, a déjà fait plusieurs fois le tour du cadran. Isabelle n’est toujours pas revenue et moi je suis toujours là, attaché à cette borne, attendant encore et encore.

Allez savoir pourquoi, un passant m’a pris en photo. Moi, Tommy, 38 ans  d’une vie de chien, un peu plus de 6 années pour vous,  humains.

L’instrument du pouvoir – petit défi littéraire

Voici ma participation au défi “Des mots, une histoire 75″ lancé par Olivia sur le blog “Désir d’histoires“.

Le défi :  écrire un petit texte dans lequel les mots suivants doivent obligatoirement figurer.

………………………………………………………………………………………………………………………………..

idole – cocon – interminable – inavoué – permis (n.m.) – machine – chemise – voilure/voile – zinc – dogmatique – poursuite – foie – autorisation – écrire – souvenir – cyanure – palétuvier

………………………………………………………………………………………………………………………………..

A la fin du texte, vous trouverez un mini bonus, où j’explique comment m’est venue l’idée de cette histoire…

L’instrument du pouvoir

Je n’aurais jamais dû accepter cette mission…

Pour d’obscurs motifs inavoués, le colonel nous a engagés, Williams, Mc Laughlin et moi-même sans nous en donner les moindres détails. « Secret défense » ont été les seuls mots qu’il a daigné prononcer. Certes, il avait prouvé par le passé son engagement pour son pays, lorsqu’il avait participé à la lutte menée contre les pirates des mers, voguant toutes voiles dehors dans le golfe d’Aden.  De plus,  tel une idole, il avait toujours été adulé par les nouvelles recrues. Mais cela suffisait-il à lui octroyer une telle légitimité et un tel pouvoir ? De quel droit nous a-t-il jeté avec autant de désinvolture dans la gueule du loup ? Avait-il eu une autorisation expresse du gouvernement ? Je ne le saurai jamais.

Lors de notre dernière entrevue,  le colonel  nous a fait signer un papier qu’il avait dû taper à la machine à écrire, car la typographie était irrégulière. Ce détail aurait dû nous alerter, car plus personne n’écrit à la machine depuis bien longtemps. Ce document n’avait donc rien d’officiel. Pourtant, aucun d’entre nous n’y a prêté attention. Avec ses pantalons au pli toujours impeccable et ses chemises d’un blanc immaculé, il forçait l’admiration et le respect.

Lorsque nous sommes montés dans la navette, un sentiment de fierté s’est emparé de moi. Sans me vanter, je pense que nous sommes tous trois les cosmonautes les plus chevronnés de cette dernière décennie. Nous avions largement gagné le droit de rejoindre enfin la station spatiale internationale. Quelques minutes après le décollage, nous avons compris que nous nous étions fourvoyés ou plutôt que nous avions été abusés. Le visage du colonel  est apparu sur l’écran. Sa bouche formait des mots que je comprenais, mais je n’arrivais pas à intégrer le message qui, pourtant, nous parvenait distinctement : nous nous dirigions vers un  satellite géostationnaire, sur lequel une défaillance avait été détectée. Sa remise en service nous incombait. Quand la navette est arrivée au plus près de l’engin, nous avons enfilé l’équipement adéquat, une sorte d’énorme scaphandre équipé de bouteilles d’oxygène et d’un mousqueton auquel était fixé un câble qui nous reliait à la navette. Nous sommes sortis.

Des heures durant, nous avons travaillé d’arrache-pied, guidés à distance par un technicien de la NASA. Le satellite, aussi sophistiqué soit-il, semblait fait de bric et de broc. Ses parois rappelaient les plaques de zinc qui recouvrent certains hangars. Nous étions prêts à retourner dans la navette qui nous attendait, tel un cocon douillet, à une dizaine de mètres de là. C’est alors que la voix du colonel nous est parvenue, parfaitement audible. D’un ton dogmatique, sans nous laisser le temps de répondre, il dit d’un ton sec :

– Vous serez à jamais des héros…

Les filins ont claqué l’un après l’autre, dans un silence oppressant. Toute communication a été coupée.

A présent, nous sommes seuls, chacun dérivant dans un interminable voyage vers l’infini. Je ressens dans mes entrailles cette angoisse d’avoir été le simple instrument d’un abus de pouvoir, d’un permis de tuer. Le regard de Williams et de Mc Laughlin me renvoie à mes propres peurs : je sais que je ne reviendrai jamais sur cette Terre que j’ai tant chérie. Je sais également que j’ai été entraîné et préparé à ce type de situation. Je dois cesser de m’enfermer dans la poursuite d’une échappatoire et agir vite. Dès que le cyanure se répandra sur ma langue, mes organes seront irrémédiablement mis hors circuit, à commencer par le foie, les poumons et le cœur.

Je sombre dans l’inconscience, bercé par le souvenir heureux du vent dans les palétuviers, quelque part en Martinique.

……………………………………………………………………………………………………..

Comment l’idée de cette histoire a-t-elle fait son petit bonhomme de chemin ?

Dès que je me suis levée, mardi matin, j’ai immédiatement pensé : « aujourd’hui, c’est le jour de la collecte des mots. Il va me falloir trouver une idée. Lors de ma première participation, je n’avais aucune idée de ce que j’allais écrire. C’est simplement le mot « éruption » qui a été le déclencheur. Cette fois-ci, je voulais que ce soit différent. J’ai réfléchi à la réponse que m’avait faite Olivia lorsque je lui ai demandé si c’était l’un des mots ou bien un événement extérieur qui l’avait amenée à écrire son histoire. En fait, elle connaissait déjà le thème de son histoire, avant de l’avoir écrite.

Donc, mardi matin, je suis partie au travail dans cet état d’esprit : trouver d’abord une idée d’histoire, puis faire coller les mots collectés à mon histoire. Une sorte de défi dans le défi. Le moment propice ne s’est pas fait attendre. Je discutais de tout et de rien avec un collègue, à la machine à café, lorsque, mystère des discussions sautant du coq à l’âne, nous avons abordé le sujet du cyanure (rassurez-vous, je n’ai nullement l’intention d’empoisonner qui que ce soit  🙂  ). C’est là que j’ai appris que les cosmonautes qui partent en mission dans l’espace emportent avec eux une dose de cyanure, pour faire face à une situation extrême qui les empêcherait de revenir sur Terre.

J’ignore si l’information est vraie ou pas, mais à cet instant précis, j’ai su comment mon histoire se terminerait : un cosmonaute met fin à ses jours en prenant une capsule de cyanure. Le plus étonnant dans cette aventure, c’est l’impression que sans les mots imposés, je n’aurais jamais réussi à écrire cette histoire. Bizarre…

Bon, cette fois-ci je pense avoir fait ce qu’il faut pour qu’aucune suite ne soit envisageable  🙂 .

A propos d’inspiration, j’ai bien envie de me laisser tenter par un article sur le sujet. Je vais y réfléchir…

Et vous, comment vous est venue l’inspiration pour le défi 75 ?

Le marchand de quatre saisons

Un nouveau défi, cette fois-ci à l’initiative du blog L’entonnoir. Je ne peux pas m’inscrire sur le blog car je n’aurai probablement pas la possibilité de tenir mes engagements. J’ai donc décidé de participer indirectement au défi de septembre, en publiant mon petit texte ici.

…………………………………………………………………………………………

Le défi

Le défi est de composer un récit qui intègre trois objets, une pomme, une trottinette et une clôture, et ce, en donnant une place à la couleur « rouge ».

Thème : Libre

Longueur : Minimum : 100 mots. Maximum : 600 mots.

Contrainte : Le texte doit inclure trois objets, une pomme, une trottinette et une clôture.

Contrainte additionnelle : La couleur « rouge » doit avoir une place dans votre récit.

Tant qu’à intégrer des objets, profitez-en pour décrire abondamment les objets tels que vous les imaginez…

………………………………………………………………………………………….

Le marchand de quatre saisons

La pluie avait cessé. Une fois de plus, Pippo avait été consigné dans sa chambre en ce samedi après-midi d’automne. Son carnet de notes, le premier de cette année scolaire, était à la hauteur de ses maigres efforts : un vrai désastre. L’heure des courses hebdomadaires avait sonné.  Il était enfin seul !  Ni une ni deux, il sortit à pas de loup, saisissant sa trottinette,  et fila au fond du jardin. Mieux valait ne pas se faire remarquer, car le voisinage pouvait se montrer hostile envers les enfants désobéissants.

La clôture de bois ne présenta aucune difficulté. Il avait pour habitude de la franchir en détachant une latte de bois dont la fixation avait cédé depuis belle lurette. Une fois remise en place, il enfourcha son engin et partit en direction du lac des Bruyères, slalomant entre les flaques pour éviter d’être éclaboussé.  Cette fois-ci, Pippo sentait que la chance était avec lui. Il était fin prêt pour la course organisée par le Club Carlusien de Trottinettes Mécaniques. Il  arriva juste à temps pour le départ des  8 – 12 ans et s’empressa d’aller rejoindre les autres participants sur la ligne de départ. Chaque trottinette avait été personnalisée avec le plus grand soin par son jeune propriétaire. Celle de Pippo était d’un beau rouge vif agrémenté de fines rayures noires. Deux fanions noirs et or en ornaient le guidon.

Au coup de sifflet, les gamins démarrèrent sur les chapeaux de roues. L’alignement de trottinettes se disloqua en une ribambelle de points multicolores qui apportaient une touche colorée à la grisaille automnale. Le tour du lac faisait environ un kilomètre ; bien des imprévus pouvaient surgir sur cette distance.  Le circuit n’était pas sans danger. En effet, pour certains concurrents, tous les coups étaient permis, tels que coups de pied dans la fourche ou queues de poisson, sans compter les multiples embûches qu’il fallait anticiper, comme le revêtement de la piste rendu glissant par la pluie ou les arbres dont les branches ployaient lourdement jusqu’au sol.

Un petit groupe, au sein duquel se trouvait Pippo, s’était détaché du peloton et filait en tête de la course. S’il continuait à ce rythme, le garçon avait toutes ses chances. Il se voyait déjà grand vainqueur, ramenant fièrement la coupe à la maison. Ses parents oublieraient sur le champ qu’il avait désobéi et le féliciteraient. La distance qui le séparait du premier, un dénommé Bruno, s’amenuisait peu à peu. Pippo jeta un rapide coup d’œil en arrière. Bonne nouvelle, il était en train de distancer ses concurrents les plus proches. Encore un dernier effort !

Pendant ce temps, à quelques 200 mètres de là, Monsieur Pignon, le marchand de quatre saisons, dont l’étal était installé en bordure du lac, servait un kilo de Pink Lady à sa cliente, Mme Bouchon. Il lui tendait son sac de pommes, lorsque le papier se déchira.  Un fruit s’en échappa, roula jusqu’au bord de la butte et commença à dévaler la pente.

Pippo était à présent au même niveau que son adversaire. La victoire était à portée de son pied gauche auquel il donna une impulsion, pour mieux bondir vers la ligne d’arrivée. C’est alors qu’une vision incongrue le saisit. Une boule rouge dévalait le talus et, avant qu’il ait pu réagir, percuta sa roue avant. Le choc le déséquilibra et il termina sa course dans l’herbe, furieux et désappointé devant tant de malchance. Ses genoux écorchés étaient la preuve flagrante de son cuisant échec. Il tendit le bras, saisit la pomme et croqua dedans avec rage.

L’heure de la revanche – petit défi littéraire

Voici ma participation au défi « Des mots, une histoire 74 » lancé par Olivia sur le blog « Désir d’histoires« .

J’ai découvert ce blog tout récemment et l’idée d’un défi m’a immédiatement séduite.

.


 

Le défi :  écrire un petit texte dans lequel les mots suivants doivent obligatoirement figurer.

………………………………………………………………………………………………………………………………..

avantage – artichaut – réflexion – bizarre – loupe – collaboration – éruption – totalité – surplomb – obstacle – quarantaine – sérail – ziggourat (facultatif) – persévérance – écrin – embauche – irrégularités – laboratoire

………………………………………………………………………………………………………………………………..

L’heure de la revanche

La petite équipe avait entamé l’ascension du volcan. Depuis sa dernière éruption, il y a de cela plus de trente ans, il n’avait manifesté aucun signe d’activité, jusqu’à ce samedi, où le sismographe avait enregistré des mouvements suspects. Le professeur Giraud, éminent spécialiste en sismologie, avait décidé qu’il était plus sage de se rendre sur place, car les données récoltées dans son laboratoire n’étaient pas suffisamment significatives et présentaient quelques irrégularités.

Trois hommes et une femme escaladaient la pente qui devenait de plus en plus abrupte. Ils longeaient un sentier  serpentant au milieu d’une forêt de résineux, en surplomb de la vallée.  Au loin, un village perdu dans un écrin de verdure semblait être le seul témoin de la civilisation. La montée était pénible et rappelait au professeur sa visite du ziggourat de Chogha Zanbil,  lorsqu’il était encore étudiant. Il se souvenait de Yasmine, une jeune fille dont il était amoureux et dont il avait perdu la trace cet été là dès qu’elle eut franchi la porte du sérail.  Il était perdu dans ses réflexions lorsque Nina rompit le silence :

– Vous sentez cette odeur bizarre ?

– Oui, on dirait que ça sent l’artichaut, fit Roland.

Le professeur Giraud fronça les sourcils. Cette odeur n’augurait rien de bon.

Ils approchaient d’une zone interdite au public, dans laquelle avaient été stockés par le passé des produits toxiques. Personne à l’époque n’avait tenu compte de ses avertissements lorsqu’il avait évoqué les dangers potentiels de cet emplacement. Pendant longtemps, Giraud avait représenté un obstacle pour les lobbies industriels qui l’avaient écarté de toute décision. Il avait alors une quarantaine d’années et malgré toute sa détermination, il n’avait jamais pu obtenir les crédits nécessaires à de nouvelles embauches.  Son laboratoire était toutefois parvenu à survivre, car il avait su s’entourer d’une fidèle équipe de passionnés. Aujourd’hui, sa persévérance allait enfin payer : il pourrait bientôt prouver au monde entier qu’il avait raison et ainsi reprendre l’avantage sur ses détracteurs. Les autorités locales n’auraient pas d’autre choix que de travailler en collaboration avec son équipe.

Le petit groupe venait d’arriver au sommet du volcan. Il était temps de poser les capteurs et de prendre sans tarder de nouvelles mesures. Dès que les preuves d’une activité sismique seraient établies, le professeur obtiendrait sans peine les aides indispensables pour passer la totalité de la zone à la loupe. Il voyait déjà les gros titres des journaux : « Scandale à la Une : les révélations du professeur Giraud ». L’heure de la revanche avait sonné. Les industriels malintentionnés n’avaient qu’à bien se tenir.