La révélation — 6 —

Marché

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Jules avait passé le reste du samedi après-midi à des travaux de menues réparations. L’entretien d’une maison laisse généralement peu de répit et l’homme,  piètre bricoleur, ne pouvait plus repousser l’échéance. Une météo peu clémente avait fini de le convaincre.

Le lendemain matin, la pluie avait cessé. Les nuages, balayés pendant la nuit, avaient fait place à un soleil radieux. Jules enfila une parka et sortit. Après cette semaine de grisaille, c’était l’occasion de s’aérer.  Un cabas à la main, il prit la direction du centre ville. La place du marché avait été investie par les petits producteurs locaux, dans une ambiance joyeuse et colorée qui attirait tous les dimanches matin les habitants de Saint-Sauveur. Un petit attroupement, devant le bistrot du père Lacroix, attira son attention. Les efforts déployés par Philippe Martin, accompagné d’un aréopage de gens « bien comme il faut », le firent sourire. Tout avait été savamment calculé : tenue sportswear et jovialité de circonstance. Il faut dire que le candidat avait déjà essuyé deux échecs aux élections municipales. Il serrait des mains avec un entrain qui faisait plaisir à voir. Mais Jules n’était pas dupe, il savait bien que tout cela n’était qu’un jeu d’acteur parfaitement huilé. Alors qu’il se dirigeait vers l’étal du fromager, il aperçut au détour d’une allée Charlotte de Frontignolles accompagnée de son époux. Curieux, il s’approcha.

— Ces poireaux sauvages sont un pur délice. Et ces carottes ! Il n’y a que chez vous que je trouve des légumes aussi goûteux, fit-elle à un petit maraîcher dont le stand ne payait pas de mine.

— Merci. Vos compliments me vont droit au cœur, madame le maire.

— Tsss, il n’y a pas de « madame le maire ». Aujourd’hui, je ne suis qu’une simple cliente qui fait son marché, comme tout le monde.

— Il y a un temps pour tout, renchérit Pierre Lacombe. La politique peut bien se passer de mon épouse pour une fois, ajouta-t-il avec un clin d’œil complice.

« Ces deux-là ne semblent pas être en campagne », se fit Jules Longuemart, étonné par cette découverte. Charlotte faisait tout simplement quelques emplettes, un caddie à roulettes à la main. Il lui trouva les traits tirés. Le personnage public au caractère autoritaire avait fait place à une femme ordinaire. Jules s’interrogeait, gagné peu à peu par l’incertitude. Pouvait-on se fier à l’image colportée par les medias et par la rumeur ? Et si elle était totalement injustifiée ? Cette femme était une véritable énigme. C’est alors qu’une autre question s’imposa à lui : que se passerait-il si le chemin des deux camps adverses venait à se croiser ? Il n’eut pas le loisir de connaitre la réponse, car il était temps pour lui de rentrer.

Pendant le trajet du retour, le doute se mua en culpabilité. En publiant son article, qui sait s’il ne l’avait pas jetée injustement en pâture. Punie pour rien, pour des broutilles. A présent, il craignait une réaction en chaîne. L’affaire, en lui échappant, risquait de prendre une tournure imprévue. Si madame de Frontignolles, il y a quelques années, n’avait jamais levé le petit doigt pour le château, peut-être avait-elle de bonnes raisons. Jules devait bien admettre que le budget de la municipalité avait jusque là été dépensé à bon escient. La machine était lancée et, s’il était trop tard pour l’arrêter, peut-être était-il encore temps d’en dévier le cours. L’intendant allongea le pas. Il allait devoir se remettre à ses recherches sans perdre de temps. Hors de question qu’il puisse nuire à quiconque. Finalement, la seule chose qui importait, c’était la vérité.

Le bistrot du père Lacroix ne désemplissait pas. Posté devant l’entrée du troquet, au milieu d’une foule d’admirateurs et de curieux, Philippe Martin brandissait un verre de rouge dont il semblait apprécier le contenu.

— Ce petit vin est tout bonnement divin, s’exclama-t-il après avoir émis un claquement de langue approbateur. Nos producteurs n’ont rien à envier aux grands domaines du bordelais !

Il enchaina en évoquant sa robe pourpre, sa rondeur en bouche, usant un peu à la légère d’un vocabulaire de connaisseur que nul n’osa contredire. Il termina sa longue tirade et reposa le verre encore à moitié plein sur l’une des tables métalliques installées sur la terrasse, chauffée pour l’occasion. Certes, s’il se faisait un devoir de montrer qu’il appréciait les produits locaux, il ne devait pas pour autant faire figure de poivrot. Et puis, l’âpreté de ce vin bio commençait sérieusement à agresser ses papilles. D’un sourire entendu, il fit comprendre à la petite assemblée qu’il ne fallait pas abuser des bonnes choses.

Au civil, Philippe Martin était architecte. A l’époque où il avait fondé son cabinet, il était seul. Quelques années plus tard, sa petite affaire avait pris un tel essor qu’il s’était adjoint deux associés. Aujourd’hui, il faisait partie des notables de la ville. On lui devait le nouveau théâtre, tout de métal et de verre dont l’architecture aérienne semblait échapper à la loi de l’attraction terrestre. C’était avant que madame de Frontignolles ne soit élue. Depuis qu’elle était en poste, la ville ne lui avait plus commandé le moindre projet. L’homme, sous des dehors affables, éprouvait à son égard une véritable rancœur.

— Monsieur Martin ! Vous savez, je vote toujours pour vous ! fit une vieille femme, en s’approchant.

— Merci infiniment, lui répondit-il distraitement.

Il venait d’apercevoir une connaissance. Il lui fit un signe de la main.

— J’ai toujours voté pour vous. Et mon mari aussi.

La dame âgée essayait d’attirer son attention, en vain. Agacé, Philippe Martin fit volte face, faisant mine de l’ignorer. Ces vieilles personnes qui n’arrêtaient pas de radoter avaient le chic pour l’exaspérer. Convaincu qu’elles faisaient de même avec n’importe quel candidat, il préféra renoncer à cette nouvelle épreuve, quitte à perdre une voix. A quoi bon perdre son temps ?

— Bonjour Philippe, content de te voir en pleine forme, malgré ce froid mordant.

Le docteur Lambert, médecin attitré de la famille, était aussi un ami de longue date.

— Froid ? Mais il fait un temps resplendissant ! répondit joyeusement le candidat à la mairie. D’ailleurs, je continue à faire mon jogging, tous les matins, même le dimanche. Et sans me doper, ajouta-t-il avec un clin d’œil.

Dans le monde de la politique, l‘important était de toujours faire bonne figure. Etre sportif était un gage de dynamisme qui inspirait confiance, quitte à tricher un peu. Il se trouve que Philippe Martin était un expert dans l’art de paraître.

Jules Longuemart venait juste d’arriver chez lui. Il en était encore à se demander comment il pourrait changer le cours des choses, lorsque la solution lui apparut, comme une évidence. Mais avant, il devait préparer le repas.

Épisode suivant

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Ceci est ma participation au défi  « Des mots, une histoire 126″

Des mots une histoire

lancé par Olivia Billington sur son blog.

Les mots imposés :

hésiter – incertitude – énigme – interroger
épreuve – sportif – doper – tricher – punir
injustifié – loi – attraction – terrien – aérien – météo

Consigne facultative : commencer le texte par « regardez-le »

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Photo Gertie_DU, avec l’aimable autorisation de son auteur

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La question du lieu dans un roman ou une nouvelle

Nom de villeSi la question des personnages est très souvent abordée, celle concernant les lieux l’est beaucoup moins. Je m’interroge sur la façon de situer le cadre dans lequel se déroule une histoire. Vaut-il mieux faire appel à un lieu qui existe vraiment ? Faut-il le nommer ou lui inventer un nouveau nom ?

Bien entendu, la question se pose moins lorsqu’il s’agit d’un récit fantastique ou  de science fiction, sauf à mélanger les genres. Je pense plutôt aux histoires réalistes, celles qui se déroulent de nos jours.

Pour situer le cadre de vie de votre héros, avez-vous pour habitude de nommer la ville dans laquelle il habite ainsi que tous les lieux qu’il va traverser ? Ou bien préférez-vous rester évasif et vous limiter à des descriptions, tout en vous inspirant d’un lieu réel, mais sans jamais le nommer ? Ou alors inventez-vous un nom de toutes pièces ? C’est ce que j’ai fait pour « La révélation » avec Saint-Sauveur.

Pour ma part, lorsque je dois décrire un lieu (une ville) j’hésite toujours. Décrire certaines rues ou quartiers de Paris en utilisant leur vrai nom ne me pose pas de problème. C’est une ville cosmopolite, mondialement connue, où tout peut arriver. En revanche, nommer la petite ville dans laquelle j’ai grandi ou celle où je vis actuellement, me donne l’impression d’ôter de la saveur à l’intrigue, d’en faire quelque chose d’étriqué.

J’éprouve cette même réticence lorsque je lis un roman dans lequel une partie de l’intrigue se déroule dans une ville que je connais bien. Comme si, bizarrement, la description d’un quartier ou d’une rue que j’ai déjà vue faisait perdre de la crédibilité ou de la force à l’histoire. En revanche, aucun problème lorsque par exemple je lis un auteur américain. Il s’agit de lieux qui ne me sont pas familiers, que je découvre à travers le regard du romancier et qui ont du coup un petit air d’exotisme. Et pourtant, ils existent réellement.

Vaut-il mieux inventer le nom d’une ville ? Si elle est imaginée de toutes pièces, faut-il malgré tout la situer avec précision ou rester évasif ?

Autre chose : pensez-vous qu’il faut décrire l’environnement dans lequel vit le héros dès les premières pages ou faut-il instiller les descriptions par petites touches tout au long du récit ?

Merci d’avance pour vos témoignages…

La révélation — 5 —

paquet

Episode précédent

En refermant la porte d’entrée, Jules vit que l’asphalte était mouillé. Il avait encore plu. Il baissa les yeux sur le paquet : son nom et son adresse étaient imprimés sur une étiquette de couleur bleue.  L’intendant dut chausser ses lunettes, suspendues par un cordon autour de son cou, pour lire le nom de l’expéditeur. Depuis quelques années, il avait bien du mal à déchiffrer les petits caractères.

Librairie Améthyste
Livres anciens
81 Faubourg St Honoré
75008 PARIS

 

Il retourna à son bureau, tout en se grattant pensivement la tête. Il avait hâte de découvrir le contenu du colis. A l’aide d’un coupe papier, Jules découpa méticuleusement le carton et en sortit un livre emballé dans du papier bulle. Un bon de livraison à son nom, ainsi qu’un certificat d’authenticité étaient joints à l’ouvrage. Rien d’autre. Aucune explication, pas le moindre mot. Un cadeau ? Un de ses enfants aurait égratigné la coutume familiale ? Il retira l’emballage translucide et en resta bouche bée. Une impression de déjà vu, comme si quelque chose recommençait. Il avait sous les yeux la copie conforme de l’ouvrage sur lequel il travaillait, une édition de 1564 de « Saint-Sauveur au temps de la baronnie », dans un état de conservation remarquable. Qui pouvait lui avoir envoyé ce livre, ici, chez lui ? Et pourquoi ?

En examinant les pages à la lumière de sa lampe de bureau, les mêmes images lui apparurent. Il y avait pourtant une différence. Il s’agissait bien des mêmes personnages et les portraits semblaient avoir été réalisés par le même peintre, mais le point de vue était différent. L’intendant plissa les yeux. Il était persuadé que certains objets n’étaient pas à la même distance les uns des autres ou qu’ils avaient changé d’apparence, comme s’ils avaient subi une mutation. Hormis ce détail, l’ouvrage était en tous points identique à celui qui appartenait aux archives du château. On reconnaissait les techniques de la reliure de la seconde moitié du XVIème siècle. Les coins métalliques encore utilisés au Moyen Age avaient disparu au profit d’ornements en forme d’arabesques gravés à la cire sur le cuir de la couverture. La peau, d’un brun profond, présentait la même patine que celle de l’ouvrage qu’il avait eu le loisir de feuilleter pour ses recherches.

Dans sa précipitation, Jules Longuemart réalisa qu’il n’avait pas pris la précaution d’enfiler des gants de coton, comme il le faisait habituellement. Il avait oublié. Il rangea le livre dans un tiroir qu’il ferma à clé et ralluma son ordinateur. En moins d’une minute, il était en possession des coordonnées de la librairie Améthyste.

— Librairie Améthyste, bonjour.

— Bonjour. Voilà, je viens de recevoir un colis expédié par vos soins…

— Il y a un problème ?

— Non, non, pas du tout ! En fait, je ne comprends pas. Je n’ai rien commandé. J’aimerais savoir s’il ne s’agit pas d’une erreur. Enfin… est-ce que vous pouvez me renseigner ?

— Vous pouvez me donner le numéro du bon de livraison ?

— Ah, oui. Attendez… 13-12-055

L’intendant communiqua également son nom et son adresse.

— Ne quittez pas, je regarde.

Un cliquetis se fit entendre, suivi d’une musique d’attente.

— Merci d’avoir patienté, fit la voix féminine à l’autre bout du fil. La personne qui a acheté le livre a payé en espèces et n’a pas laissé son nom. C’était pour un cadeau, un cadeau surprise apparemment, ajouta-t-elle d’une voix enjouée. Nous avons d’ailleurs été étonnés que le client nous demande de l’expédier par transporteur plutôt que de le remettre lui-même à son destinataire. Il nous a alors expliqué qu’il partait pour un lointain voyage, qu’il avait la nostalgie d’un pays où il avait autrefois vécu et qu’il n’avait pas le temps de s’en occuper. Vous le connaissez peut-être ?

— Et bien, je ne vois pas. Il n’a rien dit d’autre ?

— Non, rien de particulier. Je me souviens qu’il a juste parlé de nouveaux horizons, de dépaysement et de la beauté du soleil couchant sur le rivage. Un vrai poète ! Maintenant que j’y pense, il me semble qu’il était question de l’Australie. En tout cas, il doit beaucoup vous estimer. C’est un très beau cadeau, vous savez !

— Je m’en doute, oui. Vous vous souvenez comment il était ?

— J’ai une bonne mémoire mais je ne suis pas physionomiste. C’était un homme qui devait avoir une soixantaine d’années. Très distingué. C’est tout ce que je peux vous dire.

— Et bien, je vous remercie infiniment pour tous ces renseignements.

Jules raccrocha en se demandant qui était assez fou ou insouciant au point d’acheter un livre d’une telle valeur et de le lui faire expédier, à lui. Au bas mot, un tel ouvrage devait coûter aux alentours de 2000 euros. Se voir offrir un objet de valeur par un généreux donateur qui préférait rester dans l’ombre n’était pas commun. Le plus étonnant, c’est qu’il ne connaissait personne, ni de près ni de loin, qui ait vécu en Australie.

— Et bien ! Quelle aventure ! fit-il tout en émettant un sifflement, alors qu’il retournait à son ordinateur pour relever ses messages et poursuivre ses recherches. Les derniers événements avaient aiguisé sa curiosité. Maintenant, il n’était pas prêt d’abandonner, même s’il avait la vague impression de courir après des chimères.

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Ceci est ma participation au défi
LES PLUMES à thème n°23  lancé par Asphodèle
sur le blog  Les lectures d’Asphodèle .Ecritoire

L’exercice consistait à rédiger un texte ayant pour thème « là-bas ». Les mots suivants étaient imposés :

Inconnu, nostalgie, rivages, différence, dépaysement,
horizon, recommencer, mutation, ailleurs, lointain, voyage,
insouciance, oublier, découverte, chimérique, aventure,
soleil, distance, ici, asphalte, abandonner, améthyste.

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Les coulisses de l’histoire

Cette fois-ci encore, mon texte était déjà écrit. Dès que j’ai eu connaissance des mots imposés, je les ai parsemés ça et là, j’ai tout mis dans un sac à mots et j’ai secoué. Et voilà ! Ça n’a pas été facile, il me faut bien l’avouer. J’ai dû changer le nom de la librairie et insister lourdement sur le client à l’âme de poète.

J’ai également pris quelques libertés avec « découverte » que j’ai transformé en « découvrir » et avec « chimérique » qui est devenu « chimère ». D’ailleurs, je trouve que la règle devrait autoriser ce genre de transformation (utiliser le verbe plutôt que le nom ou l’adjectif, ou inversement).

La révélation — 4 —

Demeure

Episode précédent

— Quelle journée ! s’exclama Charlotte en étendant ses jambes sur le canapé. Il y a des jours où j’aimerais tout envoyer balader ! Sans toi, je crois que j’aurais renoncé à me présenter cette fois-ci.

— Voyons, ma bichette, je sais bien que c’est ta raison d’être. Et puis, cette ville ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui sans toi. Repose-toi, je m’occupe de tout !

— Ah, qu’est-ce que je ferais sans toi, répondit-elle en le regardant avec tendresse.

Dans le privé, Charlotte n’avait plus rien à voir avec la femme au caractère trempé que côtoyaient ses collaborateurs. Sa rencontre avec Pierre Lacombe lui avait procuré une véritable bouffée d’air frais. Il faut dire que feu monsieur de Frontignolles était un ténébreux, mais pas du genre « beau brun », plutôt un asocial dont le caractère soupe-au-lait en avait hérissé plus d’un. Pierre, tout au contraire, était plein de vie et aimait briller en société. Comédien né, ses tirades grandiloquentes étaient souvent qualifiées d’esbroufe par ceux qui le côtoyaient de loin. En réalité, sous des dehors superficiels se cachait un homme sensible et attentionné. Il savait émailler le quotidien de ces petits riens qui rendent la vie plus douce. Fin cordon bleu, il adorait passer des heures dans la cuisine, à mitonner pour sa femme des petits plats dignes d’un chef.  Ce soir, il avait décidé de préparer un repas de saison, tout simple, accompagné d’une crème renversée.

Bercée par les bruits familiers qui provenaient de la cuisine, Charlotte finit par s’assoupir.  Lorsqu’elle sortit de sa léthargie, un parfum de vanille embaumait jusqu’au salon. Elle s’étira paresseusement et rejoignit son époux. Durant toute la soirée, Paul déploya des trésors d’imagination pour lui faire oublier cette sombre journée. Il avait réussi à se procurer au dernier moment deux entrées pour la première d’une comédie dramatique qui devait se jouer au grand théâtre le lendemain soir. Il s’agissait de l’adaptation d’un roman qu’elle avait adoré, une pièce mise en scène par un scénariste de renom. Hélas, la surprise n’eut pas l’effet escompté. Charlotte, épuisée, l’écoutait d’une oreille distraite et, sitôt le repas terminé, se mit en devoir de débarrasser la table. C’était comme si elle ignorait délibérément ses propos, comme si un gouffre les séparait. Mais Pierre savait qu’il n’en était rien. Un peu déçu de voir la soirée ainsi s’écourter, il lui proposa malgré tout d’aller se coucher. Il s’occuperait de tout.

— Demain, je veux te voir pimpante et fraîche. Ceux qui cherchent à te nuire en seront pour leurs frais.

Depuis son divorce, huit ans auparavant,  Jules Longuemart vivait seul. Bien qu’il soit resté en bons termes avec son ex épouse, les occasions de retrouver un semblant de vie familiale se faisaient rares. Noël était souvent un prétexte pour recréer cette ambiance de fête qu’ils avaient autrefois partagée, lorsque les enfants étaient petits. Aujourd’hui, ils volaient de leurs propres ailes, loin d’ici. Grégory, qui travaillait pour une association humanitaire, était souvent en voyage.  Claire, la benjamine, enseignait le français dans une prestigieuse université de l’est des Etats Unis. Parfois, leur absence lui pesait, même s’il avait pris goût à cette vie solitaire. C’était le dernier week-end avant Noël, celui où la plupart des gens courent en tous sens à la recherche des derniers cadeaux. Pourtant, ce samedi-là était un samedi comme les autres pour Jules, car dans sa famille les échanges traditionnels de présents étaient révolus, depuis le jour où ses enfants avaient décrété qu’offrir des cadeaux pour Noël  c’était « un truc commercial trop nul ». Aussi, en se levant ce matin-là, il savait qu’il pouvait se permettre de prendre tout son temps. Le reflet que lui renvoya le miroir de la salle de bains le surprit. Des cernes bleuâtres, un teint de papier mâché accentué par la lumière artificielle et pour couronner le tout, une barbe de deux jours. L’histoire du mystérieux portrait occupait donc ses pensées à ce point ? se fit-il. Au point d’en oublier de se raser. Jamais il ne s’était laissé aller de la sorte. A cinquante ans passés l’homme, à l’apparence plutôt classique, était soigné. Vêtu la plupart du temps d’un complet de bonne facture, il possédait une bonne douzaine de chemises de couleur blanche, faciles à assortir en toutes circonstances. En revanche, il avait remisé depuis longtemps les cravates, qui, prétendait-il, donnaient aux hommes de son âge un look « has been ». Le week-end, il préférait porter une tenue moins conventionnelle : pantalon de toile, polo et chandail. Il allait s’installer devant son ordinateur lorsque la sonnette retentit. Il n’attendait pourtant aucune visite.

— Monsieur Longuemart ? fit une voix caverneuse. Une signature s’il vous plaît. Ici, ajouta le livreur en lui tendant une tablette tactile.

Intrigué, l’intendant examina le colis, se demandant de quoi il s’agissait. La boîte, de format modeste, aiguisait sa curiosité. D’autant plus qu’il n’avait passé aucune commande.

Épisode suivant

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Ceci est ma participation au défi  « Des mots, une histoire 125″
lancé par Olivia Billington sur son blog.

Les mots imposés :Des mots une histoire

ténébreux – sombre – gouffre – clair – caverneux
roman – asocial – adaptation – théâtre – dramatique
scénariste – comédien – grandiloquent

La consigne facultative : décrire un rendez-vous amoureux.

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Photo Pat Berardici, avec l’aimable autorisation de son auteur

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Les coulisses de l’histoire

Vous aurez identifié sans peine les portions de texte ajoutées ou modifiées, j’en suis sûre. Il faut dire que cette semaine, les mots ne s’accordaient pas du tout avec mon récit. Mais alors pas du tout ! Pour le coup, la personnalité du personnage de Pierre Lacombe prend une tournure que je n’avais pas prévue. Quand j’ai écrit « ses tirades grandiloquentes étaient souvent qualifiées d’esbroufe », il m’a tout de suite fait penser à Yves Montand ! Le pompon, je crois, est tout de même le livreur à la voix caverneuse…  🙂

La révélation — 3 —

Rue de nuit.

Épisode précédent

Le staff était au complet au 21 rue Dembourg, au moment où la Mercedez se gara sur la place de parking réservée. Le local se composait d’un rez-de-chaussée dont la vitrine, recouverte d’affiches, était surmontée d’une enseigne aux couleurs de l’Union des Indépendants de Saint-Sauveur. Au fond de la pièce, un escalier métallique en colimaçon menait au premier étage. Le long crissement de pneus  fit lever toutes les têtes. Une poignée de secondes plus tard, madame le maire faisait son entrée dans la salle de réunion. Suite à son coup de fil, toute l’équipe s’était rendue au siège du parti. Un silence religieux l’accueillit, puis tour à tour, chacun y alla de son encouragement ou de son indignation.

— C’est une honte ! Mais jusqu’où iront nos adversaires ?

— Je pense que c’est Martin qui tire les ficelles. Encore un de ses coups bas. Il cherche vraiment les emmerdements celui-là ! La dernière fois la mairie lui a échappé et maintenant il est prêt à tout pour l’avoir !

— Charlotte, je suis vraiment désolée de ce qui t’arrive. Mais comment est-ce possible ? Ce portrait…

— Ma pauvre bichette, si tu savais comme je suis…

Pierre Lacombe hésita une fraction de seconde puis stoppa net. Le froncement de sourcils que lui jeta Charlotte était suffisamment éloquent. Il savait pourtant qu’elle ne tolérait pas ces familiarités en public, et encore moins dans le cadre de ses fonctions. Il l’avait épousée deux ans après le décès de son époux. Madame de Frontignolles avait alors préféré garder son ancien patronyme. La vie publique a ses exigences, que Pierre avait très volontiers acceptées. Ancien patron d’une grosse entreprise d’emballages, il coulait à présent une retraite paisible entièrement dédiée à la carrière politique de son épouse. Une routine qu’il semblait apprécier malgré ce sentiment de vide qui l’accablait parfois.

— Merci à vous tous de votre soutien. Je compte sur vous pour m’aider à préparer la riposte sans perdre de temps. Cette photo est grotesque et même si la ressemblance est troublante, je vous assure que je n’ai rien à voir de près ou de loin avec le château. Je n’ai même pas d’origines nobles. Mon nom de jeune fille est Bonnetier et je suis issue d’une famille de commerçants.

La peine se lisait dans les regards figés par l’incompréhension. Le temps semblait ralenti, comme suspendu. Charlotte, quant à elle, était déjà à mille lieux. Elle qui avait fait des projets pour ce dimanche, espérant un peu d’intimité avec Pierre, voilà que tout tombait à l’eau. La morosité ambiante  commençait à devenir oppressante, aussi l’intervention de la secrétaire du parti fut accueillie avec soulagement. Elle s’empressa de briser le silence en faisant une proposition qui reçut l’adhésion de tous.

— Nous allons préparer un communiqué de presse. Mais il vaut mieux ne pas se précipiter, bien réfléchir et se montrer créatifs pour leur couper l’herbe sous le pied, le moment venu. Faire le premier pas et tenter de te justifier maintenant pourrait être interprété comme un aveu. L’effet serait désastreux. Non, il nous faut juste anticiper pour être prêts lorsque les hostilités seront lancées.

La réunion se poursuivit tardivement. Lorsque les membres du parti se séparèrent, la pluie commençait tout juste à tomber. Pierre Lacombe s’aperçut que Charlotte était en panne de parapluie. Galant homme, il l’escorta jusqu’à sa voiture.

Jules Longuemart trépignait. Ces serveurs vocaux l’exaspéraient : « Pour accéder aux services de recherche tapez 1 , pour le secrétariat tapez 2, pour accéder au recrutement tapez 3 , pour… ». L’intendant, excédé, coupa la communication et composa à nouveau le numéro du CNRS. Il tapa « 1 » et attendit patiemment l’énumération de toutes les spécialités puis, ne sachant que faire, appuya sur une touche au hasard. Prenant une grande inspiration, il décida de s’armer de patience et de rester courtois quoiqu’il arrive. Une voix féminine, celle d’une vraie personne, répondit enfin.

— Bonjour, Irène à votre service. Que puis-je pour vous ?

Jules tenta d’expliquer du mieux qu’il put sa requête. Dans ces moments-là, il ressentait toujours une véritable détresse, la crainte de ne pas être compris et d’être renvoyé dans les méandres du réseau téléphonique, zigzaguant à l’infini.  Il poussa un soupir de soulagement lorsqu’il réalisa que son interlocutrice connaissait le professeur Pignol. Hélas, celui-ci était en déplacement pour plusieurs jours.

— Le mieux est de lui envoyer un mail. Je vous laisse ses coordonnées. Vous avez de quoi noter ?

Jules Longuemart nota l’adresse mail et remercia chaleureusement son interlocutrice, un petit pincement au cœur. Les choses se précisaient. Il rédigea sans plus tarder un courriel, dans lequel il expliquait au professeur de quoi il retournait. Alors qu’il rédigeait son texte, il ne put réprimer un bâillement. Il se sentit plus léger  lorsqu’il cliqua sur « Envoyer », comme si le poids qui pesait jusque là sur ses épaules s’était miraculeusement envolé. Satisfait de cette journée bien remplie et pleine de promesses, l’intendant rangea le livre en lieu sûr, ferma les volets et rentra chez lui. Mort de fatigue après toutes ces émotions, il n’avait qu’une hâte, s’installer dans son vieux fauteuil et siroter un verre de ce whisky de dix ans d’âge ramené d’un récent voyage en Écosse.

Episode suivant

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Ceci est ma participation au défi
LES PLUMES à thème n°22  lancé par Asphodèle
sur le blog  Les lectures d’Asphodèle .Ecritoire

L’exercice consistait à rédiger un texte ayant pour thème l’ennui. Les mots suivants étaient imposés :

projet, dimanche, emmerdement,  penser, intimité, hésiter
oppresser, pluie, savoir, morosité, panne, créatif, silence
bâiller,  fatigue, mourir, soupir, ralenti, routine, figé, vide
et les 3 mots en  W X Z : whisky, xyste, zigzaguer

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Photo Pat Berardici, avec l’aimable autorisation de son auteur

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Les coulisses de l’histoire

Cette fois-ci encore j’avais rédigé mon texte avant de découvrir les mots. Et quelle découverte ! Je me suis bien demandée comment j’allais caser tout ça… Après coup, le texte a un peu moins de peps, mais les mots ont permis au personnage de Charlotte d’apparaître plus humaine et pas aussi froide qu’on aurait pu le croire. Finalement, cela m’a peut-être évité de tomber dans la caricature et ce n’est pas plus mal. En revanche, désolée pour la longueur, mais pas moyen de faire autrement. Pourtant, j’ai éliminé « xyste » qui n’avait pas sa place ici. J’aurais bien enlevé aussi « zigzaguer », qui sonne mal à mon oreille et « emmerdement », que je trouve trop long, mais j’ai tenu à respecter la règle du jeu.

La révélation — 2 —

Bibliothèque

Episode précédent

Dès le lendemain, un extrait de l’article, accompagné de la photo, figurait en bonne place dans la rubrique culturelle des Echos de l’Ouest. Les lecteurs étaient invités à se rendre sur le site du château pour découvrir la suite. Dans cette petite bourgade tranquille, un titre aussi évocateur que « L’empoisonneuse de Saint Sauveur »  ne pouvait que titiller les curiosités. L’extrait se terminait par une petite phrase sibylline, comme savent si bien le faire les médias : « N’y aurait-il pas comme un petit air de famille avec une personnalité bien connue de nous tous ? ». En prenant la décision d’ajouter une information qui ne figurait pas sur le blog tout en restant suffisamment évasif, le journaliste avait su appâter son lectorat.

Lorsque Sabine, la secrétaire de madame de Frontignolles, entra dans le bureau, c’est tout juste si elle eut droit à un pincement de lèvres en guise de bienvenue. Elle déposa doucement le plateau sur lequel  était disposée une tasse de café fumant accompagnée de la presse du jour. Comme d’habitude, elle avait pris soin d’ajouter un petit bouquet de fleurs, ce qui lui valait toujours les moqueries de ses collègues. « Mais pourquoi est-ce que tu t’acharnes ? Tu sais bien qu’elle s’en fiche complètement de tes fleurs ! ». Mais Sabine était convaincue que ces petites attentions adoucissaient les mœurs.

— Pour apaiser le monstre, c’est un énorme bouquet que tu aurais dû lui apporter cette fois-ci, pouffa Charles.

Une effervescence inhabituelle régnait dans les locaux de la mairie. L’information du jour avait été rapidement relayée et les chuchotements allaient bon train. Soudain, telle une furie, madame le maire sortit de son bureau en claquant la porte. Chacun retourna vaquer à ses occupations comme si de rien n’était. Charlotte de Frontignolles, malgré son petit gabarit, était une maîtresse femme. Le pli amer qui s’était creusé aux commissures de ses lèvres, le regard bleu acier, le front soucieux, témoignaient d’un caractère revêche auquel peu de ses collaborateurs osaient se frotter. Ce matin-là, les éclairs que lançaient ses yeux de glace auraient rempli d’effroi le plus aguerri des fonctionnaires. Hors de question de croiser son regard, sous peine de damnation. Rien qu’au cliquetis des ses lourds bracelets d’or et au bruit de ses pas qui résonnaient sur le sol de marbre, on pouvait deviner à quel point elle était en colère, prête à combattre quiconque se mettrait en travers de son chemin. Sans un mot, elle sortit de la bâtisse, dévala les escaliers du perron, puis monta dans sa grosse berline noire et démarra en trombe.

La veille, après avoir publié son billet sur le blog, Jules Longuemart avait passé le reste de la journée à inspecter chaque page, le cœur battant dès qu’une image se matérialisait. C’était comme si l’âme du livre se dévoilait  peu à peu à lui. Il photographia consciencieusement chacune d’elles et consigna ses observations dans le cahier, puis il contacta un photographe qui lui promit de se rendre au château dès le lendemain. L’intendant, arrivé de bonne heure, finissait à peine d’ouvrir les volets lorsqu’il entendit un bruit de pas sur les gravillons. Il accueillit chaleureusement Benoit Kobb, venu spécialement de la ville pour faire des clichés professionnels. Kobb arborait la tenue traditionnelle du photo reporter : jean élimé, blouson de cuir râpé, ainsi que tout un attirail de sacoches et de mallettes remplies de matériel hightech. Les images furent immédiatement transférées sur l’ordinateur. Leur qualité était exceptionnelle et les couleurs, bien que passées, restaient splendides.

— Il faudrait aussi faire analyser les pages du livre, pour découvrir quel procédé a été utilisé. Qu’est-ce que vous en dites ? fit Kobb, enthousiasmé par cette découverte.

Jules Longuemart avait déjà tourné et retourné cette question dans sa tête. C’était un vrai dilemme et il avait le plus grand mal à trancher.

— Avant de confier le livre à qui que ce soit, je dois dresser la liste des opérations à effectuer, répondit-il, l’air soucieux.

En réalité, laisser un objet aussi précieux entre les mains d’un autre, aussi éminent soit-il dans le domaine, était une véritable torture. Pourtant il savait qu’il ne pourrait pas y échapper éternellement. L’intendant zooma sur un portrait de la baronne, probablement peint quelques années plus tard.

— Regardez, ce médaillon. N’est-il pas divin ? La pierre centrale doit être une topaze. Elle est d’un bleu tellement limpide.

— Mmmh. Bizarre ce médaillon. Oui, il a quelque chose qui m’intrigue… J’essaierai de regarder ça de mon côté. Au fait, vous connaissez quelqu’un qui pourrait se charger d’analyser le livre ?

— Oui, j’ai déjà eu l’occasion de travailler avec le CNRS.

Le photographe rangea son matériel et prit congé, laissant l’intendant perdu dans ses pensées. Partagé entre douleur et chagrin, à l’idée de se séparer  de l’ouvrage, même provisoirement, celui-ci rechignait à se décider. Il fallait pourtant s’atteler sans plus tarder à cette corvée. Une rapide recherche sur Internet lui permit de trouver en quelques minutes la perle rare : le professeur Pignol. Ce qu’il lut à son sujet le conforta dans son choix et finit de le rassurer :

Travaux de recherches finalisés sur l’identification des procédés et des matériaux organiques des collections patrimoniales.

C’était parfait. Jules Longuemart composa le numéro.

Episode suivant

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Ceci est ma participation au défi  « Des mots, une histoire 124″
lancé par Olivia Billington sur son blog.des mots une histoire

Les mots imposés :

apaiser – front – tranchée – décision – dilemme
torture – douleur – âme – divin – damnation
effroi – dresser – combattre – chagrin

La consigne facultative : mettre un flash-back dans votre récit.

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Photo Gertie_DU, avec l’aimable autorisation de son auteur

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Les coulisses de l’histoire

Touchée par vos encouragements, je tente à nouveau l’expérience d’une histoire à épisodes. L’exercice me fait l’effet du feuilleton hebdomadaire qui paraissait dans certains magazines, avec  à chaque fois un mini rebondissement qui incitait le lecteur à revenir la semaine suivante  🙂 .  En espérant que l’intérêt ne va pas s’émousser. On sait ce que valent les suites de films à succès : le premier est réussi et les suivants ne sont que des ersatz qui auraient mieux faits de rester dans la boite.

J’ai commencé à écrire cette suite avant de connaître les mots. Il m’a donc fallu adapter un peu l’histoire. « Torture », « douleur » et « chagrin » me paraissaient un peu redondants, mais j’ai résisté à la tentation et je les ai tous utilisés. En revanche, j’ai pris quelques libertés avec « tranchée » que j’ai transformé en « trancher ».

Quand au flashback, je l’ai écrit sans même m’en apercevoir (il faut reconnaître qu’il est plutôt bref).

C’est mardi, comment écrivez-vous ?

mardi1

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C’est mardi, comment écrivez-vous ?

Sur une idée d’Olivia Billington.

Olivia propose depuis peu ce petit exercice hebdomadaire auquel je vais tenter de participer, du moins cette semaine.

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Pour ma part, en semaine, je ne peux écrire que le soir, puisqu’en journée je travaille. En ce moment, je  m’attèle à la suite de l’histoire que j’ai rédigée la semaine dernière. Et oui, mes fidèles lectrices et lecteurs ont réussi à me convaincre  (vous êtes très forts ! ).

J’écris de manière appliquée, mais pas avec une régularité d’horloge. Certains écrivains disent qu’ils faut se contraindre à écrire régulièrement, tous les jours de l’année.  Mais voilà, il se trouve que je ne suis pas écrivain (sinon cela se saurait). Ensuite, je considère l’écriture comme un loisir. Or, un loisir ne doit pas devenir une contrainte, sinon il ne le restera pas longtemps (loisir).

Pour la suite de mon histoire, j’ai effectué quelques recherches, comme bien souvent, sur Internet (par commodité). Je vérifie toujours ce que j’écris lorsque j’ai un doute (le sens d’un mot que je connais mal, un synonyme, un événement historique si je l’évoque, un lieu géographique…). Les recherches ont un double intérêt. En permettant d’éviter les erreurs, elles donnent de la crédibilité au récit. Elles permettent en outre de s’enrichir personnellement. En revanche, inutile d’insister, je ne vous dirai pas lesquelles j’ai dû effectuer cette fois-ci, sous peine de vous donner des indices…  😉

Quelques exemples :

– Pour écrire Un rêve insensé, j’ai dû faire quelques recherches sur la conquête spatiale en Chine.

– Pour  L’énigmatique monsieur Novak, mes recherches ont porté sur Prague (où je ne suis jamais allée).

– Quant à La femme de l’usurier, elle m’a permis de faire des découvertes sur les peintres flamands.

Est-ce que vous aussi vous vous prenez au jeu  et considérez la recherche d’information comme une véritable aventure ? Est-ce que vous y prenez plaisir ?

Enfin, il y a la photo qui va illustrer le texte. Là aussi, toutes ces belles images sont l’occasion de titiller notre imagination. Mais je m’égare…

En bref, à la question « C’est mardi. Comment écrivez-vous ? », je répondrai : « directement sur mon ordinateur, dans Word. Ensuite, je fais un copier coller dans le blog et je finalise la mise en page, avec la photo, la règle du jeu de l’atelier et les coulisses de l’histoire. Tout ça avec application et en effectuant quelques recherches. Ah oui, et maintenant, j’en arrive à l’un de mes moments préférés : la relecture à voix haute, pour  apprécier la musicalité des mots  et apporter la touche finale».

La révélation

Apparition

Les portes du château se refermèrent lentement, dans un long grincement. Le solstice d’hiver marquait la fin des visites qui ne reprendraient qu’avec les beaux jours, au printemps prochain. Jules Longuemart poussa un soupir de satisfaction. Depuis près de vingt ans, il s’occupait de l’intendance du château. Planification des visites, organisation de spectacles dans les salles d’apparat ou dans les jardins à la française, tel était son quotidien. Le début de matinée était réservé à l’inspection des lieux. Il s’assurait que les lustres de cristal brillent de mille feux, que les hautes fenêtres, parées de voiles transparents diffusent leur lumière diaphane. Le moindre grain de poussière, invisible au regard peu averti, ne pouvait échapper à son œil acéré. D’un doigt implacable, il scrutait chaque boiserie, chaque bibelot, millimètre par millimètre.  A dix heures, les visites pouvaient alors commencer. L’homme s’enfermait dans son bureau, surveillant les allées et venues sur un mur d’écrans vidéo. Pour être honnête, depuis qu’il faisait ce travail, jamais le moindre incident ne s’était produit. Aucun vol, aucune dégradation. Pourtant, ce que Jules Longuemart appréciait plus que tout, c’était la période de l’année où les portes restaient fermées au public.  Le 22 décembre marquait le début de l’autre mission qui lui avait été confiée. Il s’attelait alors à une tâche passionnante : la reconstitution de l’arbre généalogique des propriétaires successifs de la demeure. Il était parvenu à remonter jusqu’à l’année 1521.

Le lendemain matin, c’est plein d’entrain qu’il franchit les grilles du domaine, malgré les premiers frimas de l’hiver. Le château, enveloppé d’un épais brouillard, lui apparut peu à peu, dans une austérité empreinte de mystère. Le pont levis, les tours crénelées aux étroites meurtrières, l’architecture dans son ensemble, tout évoquait cette époque de troubles qui avait succédé à la guerre de cent ans. Malgré la fine brume qui s’élevait du plan d’eau, on pouvait apercevoir quelques poissons rouges nageant au dessous d’une mince couche de glace. Le bassin était surplombé d’une antique statue de pierre, naïade aux courbes usées par les ans. Le givre parait sa nudité d’une dentelle ouvragée, seule fantaisie que pouvait se permettre la froide saison. L’homme allongea le pas. L’excitation qu’il éprouvait à l’idée de reprendre ses travaux là où il les avait laissés huit mois plus tôt était visible, presque palpable. Il traversa le hall aux grandes dalles de pierre blanche et, après avoir fait un détour par la bibliothèque, se rendit dans son bureau en se hâtant, un livre sous le bras. La température glaciale de ces grandes salles donnait à son bureau l’allure d’un havre de paix. Jules posa le livre à la couverture de cuir brun, jusque-là conservé à l’abri dans une vitrine, sur une grande table de bois ciré et l’ouvrit à la page 227,  à l’endroit précis où il avait dû s’arrêter au printemps dernier. Il chaussa ses lunettes et relut les dernières notes qu’il avait retranscrites dans son cahier à spirales.

Le vingt cinq avril de l’an mil cinq cent vingt et un, le baron de Saint Simon, un homme au physique ingrat et à la personnalité insignifiante, a épousé en secondes noces la dénommée Marie de Gastie, une jeune femme à l’innocence feinte. Quelques mois après les épousailles, l’époux mal aimé est tombé gravement malade. D’abord pris de vapeurs, il est mort peu de temps après dans d’atroces souffrances. Selon certaines sources, lors du banquet donné en l’honneur de son anniversaire, son verre de vin aurait été subtilisé pour réapparaître quelques instants plus tard, à l’emplacement réservé au verre à eau.

Jules Longuemart retrouva le post-it qu’il avait collé sur la page du cahier.

 Post it jaune

Alors qu’il s’asseyait pour continuer sa lecture, un rai de lumière vint taquiner ses pupilles, dilatées par la pénombre qui régnait dans la pièce. Le soleil hivernal, encore bas à l’horizon, n’en était pas moins éblouissant. La fenêtre offrait une vue imprenable sur le jardin aux tonalités argentées de ce mois de décembre, une vue dont il ne se lassait pas. Jules se leva pour aller tirer le rideau. Alors qu’il jetait un regard furtif en direction de la psyché installée dans un angle de la pièce, un détail insolite attira son regard. Une tache colorée était visible sur le livre. Pris d’un doute, l’homme se retourna vivement vers la table. Rien. C’était un livre ancien, certes, mais un livre tout simple, si ce n’était cette typographie si particulière utilisée au XVIème siècle. Un nouveau coup d’œil vers le miroir confirma ses craintes. La page avait-elle pu s’abîmer avec le temps ? Une forme colorée apparaissait puis disparaissait, au gré de son angle de vision. Jules Longuemart saisit l’ouvrage avec fébrilité et l’inclina progressivement. Peu à peu, un portrait de femme se dessina sous ses yeux médusés. L’image, dans un étrange effet de transparence, semblait se superposer au texte, telle l’apparition d’un fantôme sorti de nulle part. Le visage allongé au nez un peu long, la moue rieuse, les yeux bleu lagon, autant d’attributs qui ne lui étaient pas étrangers. L’intendant avait beau se désintéresser de la politique, il reconnut les traits de madame de Frontignolles, autrement dit madame le maire,  celle-là même qui n’avait jamais voulu verser le moindre centime pour la sauvegarde du château. Un heureux effet de lumière avait permis de mettre au jour ce visage qui aurait pu rester à jamais dans l’ombre.

Jules Longuemart se frotta les mains en songeant à la tête que ferait la vielle pie lorsque la vérité serait dévoilée. Pas plutôt dit, pas plutôt fait : l’intendant publia aussitôt un article détaillé sur le blog du château, dans lequel il évoquait les mœurs douteuses de cette femme soupçonnée d’avoir tué son époux. Une photo, prise à l’aide de son Smartphone, vint compléter l’anecdote. Il n’y avait plus qu’à attendre que les langues se délient, lorsque les lecteurs reconnaîtraient dans les traits de la baronne maudite une descendance qui s’était bien gardée  de divulguer ses origines. A l’heure où les affaires publiques faisaient les choux gras des journaux, la révélation ferait l’effet d’une petite bombe, du moins dans la région.

Épisode suivant

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Ceci est ma participation au défi
LES PLUMES à thème n°21  lancé par AsphodèleLes plumes
sur le blog  Les lectures d’Asphodèle .

L’exercice consistait à rédiger un texte ayant pour thème la transparence. Les mots suivants étaient imposés :

Invisible, fantôme, innocence, introuvable, voile, dentelle,
brouillard, psyché, honnête, insignifiant, dessous, eau,
politique, nudité, diaphane, visible, cristal, blog, lumière
lagon, briller, vérité, fantaisie, traverser,  vagabonder, vapeur, vin

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Photo Gertie_DU, avec l’aimable autorisation de son auteur

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Les coulisses de l’histoire

Cette fois-ci, tout est parti de la photo. J’ai recherché dans les albums des photographes qui m’autorisent gentiment à piocher dans leur stock d’images ce qui pouvait se rapporter à la transparence. Cette image-là m’a tout de suite intriguée et j’ai eu envie de me laisser guider. Restait à placer les mots…

Les fourmis

écrivainJ’ai la ferme intention de lui dire la vérité. Sans me chercher d’excuses. Tous les ans, je rédige ma liste de bonnes résolutions. Et tous les ans, le morceau de papier finit à la corbeille. Cette fois-ci, je tiendrai bon. En tête de liste : prendre mon courage à deux mains et tout lui dire. C’est mon vœu le plus cher. Ma décision est prise car au train où vont les choses, je ne peux plus reculer.

La première fois que j’ai observé le phénomène, j’ai  cru à une erreur de calcul. Les longues heures d’intense concentration passées dans le laboratoire et le manque de sommeil avaient eu raison de ma vigilance. Une erreur dans le protocole de tests avait très certainement faussé le résultat. Lorsque, après quelques jours de repos, je me suis aperçu que je parvenais toujours aux mêmes conclusions, j’ai compris. J’ai su que la mutation avait commencé. J’ai beau me dire que Muriel ne m’a pas choisi pour ma plastique, j’ignore comment elle va réagir lorsqu’elle va être confrontée à cette terrible nouvelle. La transformation est à présent irrémédiable. Raser furtivement les murs ou essayer de me cacher sous un vulgaire déguisement serait peine perdue. Que faire ? Partir loin d’ici, émigrer à l’étranger, tenter de me fondre dans la populace tel un clandestin ? Tôt ou tard, je devrai tomber le masque. Perdu dans le cours de mes pensées, je viens de franchir le seuil de mon immeuble sans même réaliser que j’arrive chez moi. Engourdis par le froid, mes doigts peinent à pianoter sur le clavier pour entrer le code d’accès. Devant ma porte d’entrée, je suis confronté à une autre difficulté : impossible de faire tourner la clé. Je me résous à appuyer sur la sonnette.

— Ah, c’est toi ! Mais tu n’as pas ta clé ?

— Je ne la retrouve pas.

Un mensonge. J’ai fait le souhait de dire la vérité et voilà que j’égratigne déjà mes belles promesses. C’est à peine si j’ose soutenir son regard. Je me sens misérable.  Muriel m’aide à retirer mon pardessus, mais l’une des manches est coincée. Ma main droite reste fermement agrippée au tissu de laine. J’ai beau tenter de me maîtriser, c’est plus fort que moi

— Je crois que c’est la doublure. Elle s’est décousue.

Enfin, je parviens à ôter mon manteau. Je me dépêche de le ranger dans le placard. Les chaussures maintenant. Dénouer les lacets s’avère plus compliqué que prévu. Tiraillés dans tous les sens, ils s’emmêlent et forment un embrouillamini de nœuds bien serrés.

— Mais à quoi tu joues ? s’exclame Muriel, haussant un sourcil incrédule.

— A rien…

Deux mots, les seuls que je peux articuler, tant ma gorge est serrée. Je m’affale dans le vieux fauteuil au cuir râpé. Je suis tellement fatigué. Toutes ces années de recherche pour en arriver là, c’est pitoyable. Je tente de poursuivre, un sanglot dans la voix.

— Muriel, je suis fichu.

— Qu’est-ce…

— Ca a commencé. Mes doigts… Chaque jour, ils gagnent un peu plus en autonomie. Tu sais, un être vivant normalement constitué est un tout, un ensemble d’éléments indissociables qui œuvrent pour maintenir l’intégrité de ce tout.

— Sans doute, mais où veux-tu en venir ?

— Mes recherches  sur les fourmis, l’étude de leur comportement. Je t’en ai parlé… Le jour où l’une des fourmis est devenue un individu à part entière qui n’agissait que pour son propre compte et non pour celui de la collectivité, j’aurais dû tout arrêter.  J’aurais dû refuser de poursuivre les expérimentations. Maintenant, je vais le payer très cher.

— Je ne comprends pas… Chéri, tu me fais peur…

— Bientôt, je ne pourrai plus rien contrôler. Chacun de mes doigts voudra vivre sa propre vie. Peu à peu, chaque organe aura sa propre individualité. J’ignore ce qui va se passer, si je vais devenir un criminel ou si mon corps va finir par se disloquer, mais je sens que la situation m’échappe.

Muriel me regarde avec effarement.

— Tu dois m’aider.

— Mais comment ?

— Tu vas m’attacher solidement à cette chaise, avant qu’il ne soit trop tard, avant que je puisse te faire du mal.

Ma femme s’exécute en suivant mes instructions à la lettre. Ensuite, elle sort vite de l’appartement pour se mettre hors de ma portée et part téléphoner au numéro que je lui ai confié. Mais lorsque les services secrets débarqueront, il sera trop tard, je le crains. Tout se précipite au moment où l’index de ma main droite parvient à se détacher dans un long bruit de succion, un bruit insupportable. La douleur est fulgurante. Tel un énorme ver, le doigt se contorsionne et s’attaque à l’ascension de mon bras.  Une véritable terreur me gagne lorsqu’il atteint mon visage.

Je repose le stylo en soupirant. Aujourd’hui, je n’ai écrit que deux pages, mais l’histoire est posée. Mon roman est en bonne voie.

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Ceci est ma participation au défi  « Des mots, une histoire 123″
lancé par Olivia sur le blog  « Désirs d’histoires »des mots une histoire

Les mots imposés :

souhait – vœux – mutation – émigrer
desideratum – melting-pot – cours
plastique – fausser – furtivement – cacher – clandestin

Cette fois-ci, Olivia a ajouté une petite variante :  « L’autre consigne, qui elle est facultative, est de commencer votre texte par « J’ai la ferme intention de lui dire la vérité. Sans me chercher d’excuses. » Dans ce cas, vous pouvez vous limiter à dix mots imposés ».

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Photo Gertie_DU, avec l’aimable autorisation de son auteur

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Les coulisses de l’histoire

Cette semaine, j’ai trouvé l’exercice particulièrement difficile… D’ailleurs, j’ai éliminé d’emblée « melting-pot » qui ne collait pas du tout et « desideratum » qui alourdissait inutilement le texte (« souhait », « vœu » et « desideratum », ça fait un peu beaucoup non ? ). De plus, je trouve que mon texte est confus et manque de cohérence. Et pour la fin, j’ai usé d’une pirouette pour me tirer d’une situation qui devenait inconfortable. Bref, difficile, oui…

Tiens, je propose un défi dans le défi : qui serait tenté par la rédaction d’une autre fin ?

Juste après la phrase : « Une véritable terreur me gagne lorsqu’il atteint mon visage. »

La véritable histoire de la Joconde

JocondeAprès s’être cassé les dents sur l’identité du modèle le plus célèbre au monde, les historiens, las de toutes ces tergiversations,  finirent par se mettre d’accord. Il fut décidé que cette femme, d’origine florentine, était issue de la classe moyenne et  s’appelait  Lisa Gherardini. Or, il n’en est rien. Tout cela n’est que pure hypocrisie, mensonges éhontés d’une armée de piètres chercheurs en quête de mystère. Il est temps de lever le voile, sous lequel, vous le verrez, se dissimule une banale vérité.

Peu enclin au dur labeur auquel le destinait son père, Marco était un jeune vénitien insouciant. Le métier de boucher, transmis de père en fils, lui répugnait. L’odeur de viande sanguinolente lui tirait des grimaces et des haut-le-cœur qu’il était incapable de réprimer. Ce travail n’était pas fait pour lui. Le soir, lorsque la maisonnée était assoupie, il s’enfermait dans sa chambre et s’adonnait à sa passion. Il ouvrait la grande malle de voyage qui embaumait la poudre de riz et étalait sur le lit les trésors qu’elle celait : une farandole de tissus chatoyants, de brocarts pailletés d’or, de soies aux tons crème et caramel. Quelques plumes chamarrées venaient compléter ces précieuses étoffes, dont l’une, d’un jaune éclatant, viendrait agrémenter une tenue qu’il destinait à sa dulcinée pour la soirée exceptionnelle qui se préparait. Enfant, Marco adorait déjà se déguiser et se grimer.  Aujourd’hui, il confectionnait des costumes pour son propre usage et pour quelques uns de ses amis avec lesquels il jouait la comédie dans un vieux théâtre désaffecté. Isabella, sa fiancée, devait le rejoindre le soir même pour se rendre à la première et unique représentation de leur nouvelle pièce. La veille, elle était passée pour les derniers essayages : pour elle, une robe de princesse en taffetas aux nuances mordorées. Pour lui, un costume d’indien en peau de buffle, rebrodé de fils d’argent et un masque d’argile finement travaillé qui représentait un visage plus vrai que nature. Une perruque longue parachevait le déguisement. Marco était méconnaissable, derrière ce camouflage. Ils partirent, usant d’un habile stratagème en prétextant une sortie au bal, leurs costumes de scène cachés au fond d’une besace.

Le spectacle connut un véritable succès. La mort dans l’âme, le jeune homme ne pouvait s’autoriser à dévoiler son identité. Aussi, c’est masqué et vêtu de sa tenue d’indien qu’il posa avec ses compagnons pour le peintre qui allait immortaliser leur réussite, un jeune artiste prénommé Léonardo. Le tableau ne fut jamais livré et plus personne n’y pensa. Un jour pourtant, Léonardo retrouva la vieille croûte et fut aussitôt saisi par ce visage énigmatique à moitié effacé par l’usure du temps. Une fièvre incontrôlée le gagna au point qu’il n’eut de cesse de redonner vie au personnage de l’indien. Le visage fut reproduit à l’identique : fin, mais sans véritable grâce, le teint un peu jaunâtre. De longs cheveux bruns, un peu ternes et gras, encadraient ce qui avait été jadis un masque d’argile, un masque qui avait pris figure humaine grâce au talent de l’artiste. Il peignit ensuite un corps de femme, ajoutant ainsi au mystère qui se dégageait du tableau, mais ne toucha pas aux manches en peau de buffle, en guise de clin d’œil. Satisfait du résultat, il apposa sa signature : Leonardo da Vinci. Pour terminer, il se gratta la tête pour trouver un titre évocateur à ce tableau qui n’était en fin de compte qu’une de ses nombreuses facéties. « La Joconde ! » s’exclama–t-il joyeusement, en réalisant que cette moue lui rappelait un peu le sourire niais de l’épouse d’un marchand de soie croisé quelques jours auparavant.

Telle est la véritable histoire de la Joconde. Tout le reste n’est que pure fantaisie de la part d’historiens peu scrupuleux.

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Voici ma participation au défi
LES PLUMES à thème n°20   lancé par AsphodèleLes plumes
sur le blog  Les lectures d’Asphodèle .

L’exercice consistait à rédiger un texte ayant pour thème « le masque ». Les mots suivants étaient imposés :

Visage, camouflage, armée, plume, vénitien, jaune,
déguiser, bal, argile, mensonge, embaumer, comédie,
celer, mystère, pailleté, crème, farandole, grimace,
hypocrisie, dissimuler, unir, usure, unique

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Les coulisses de l’histoire

J’ai eu beaucoup de mal à placer ces mots. Ce n’est pas pour rien que j’ai écrit une histoire aussi tarabiscotée…  Les mots qui ont donné l’orientation à ce petit récit sont « vénitien » et « mystère », même si la Joconde était florentine… De là est venue l’idée que l’histoire de la Joconde que l’on connaît n’est pas la véritable histoire. Comme vous n’aurez pas manqué de le remarquer, je me suis permis quelques libertés  (j’entends déjà les commentaires: « es-tu sûre que les italiens utilisaient de la peau de buffle au XVIème siècle ? »). Une fois mon texte écrit, je me suis aperçue que « joconde » était aussi un nom masculin qui signifie « coureur de jupons ». Trop tard, car tout était déjà bouclé…