L’entretien d’embauche

OrdinateurC’était son premier jour chez Abcisse Corp. Un grand jour. Chaque fois qu’il passait dans le quartier de Financial District, le nez levé vers l’immense tour de verre qui dominait Manhattan, Bradley rêvassait, la bouche ouverte. Que n’aurait-il donné pour franchir l’entrée de la prestigieuse bâtisse ! Hélas, il ne sortait pas d’une grande école de commerce, lui. Pourtant, il faut croire que ce jour-là la chance avait enfin frappé à sa porte. Il n’était alors qu’un modeste gratte-papier dans une petite succursale de la Turtle Bank.

Lorsque, une semaine plus tôt, le chasseur de têtes l’avait contacté, Bradley eut beaucoup de mal à réaliser. Lui, l’employé besogneux qui ne payait pas de mine, transparent aux yeux de sa hiérarchie et soumis aux incessants quolibets de ses collègues, avait été choisi. Il était méthodique, consciencieux et avait l’amour du travail bien fait. Bref, il avait le bon profil. C’est à peu près tout ce qu’il avait retenu de l’entretien. Le recruteur avait utilisé des termes techniques dont Bradley ne connaissait pas toujours le sens, ce qu’il lui fit timidement remarquer.

— Tsss, répondit l’homme. Cessez de vous dévaloriser ! Nous savons parfaitement qui vous êtes. Quoi qu’il en soit, le plus important pour nous est de trouver un homme de confiance dévoué à son entreprise, car les employés de Abcisse Corp sont amenés à manipuler des données extrêmement confidentielles. Alors, vous êtes partant ?

Bradley demanda à réfléchir encore un peu, un jour de plus. Certes, le salaire qu’on lui proposait dépassait largement ses maigres émoluments, mais il n’était pas homme à prendre des décisions à la légère. Dès le lendemain, il rappela le chasseur de têtes et lui fit part de sa décision, puis il rédigea sa lettre de démission. Une semaine plus tard, il franchissait enfin le seuil de la tour de verre. Son cœur battait fort dans sa poitrine et ses mains étaient moites. Il les frotta discrètement sur son veston et releva le menton en s’approchant de l’accueil. L’hôtesse lui demanda quel était l’objet de sa visite.

— Bonjour. Je suis monsieur Finn. Bradley Finn. J’ai rendez-vous avec monsieur Diggs à 9 heures.

— Et bien, voyons, fit-elle en consultant le planning sur son écran. En effet. Brandon Finn. Je préviens tout de suite monsieur Diggs. Je vous laisse patienter dans la salle d’attente.

Une dizaine de minutes plus tard, un homme en complet gris l’invita à le suivre dans son bureau. Pendant quelques instants il resta silencieux, le regard rivé à l’écran de son ordinateur. Peu à peu, ses yeux s’écarquillèrent, comme sous l’effet de la surprise. Il fronça les sourcils, se racla la gorge à plusieurs reprises et se tourna enfin vers son interlocuteur.

— Il y a un problème.

Il hocha la tête  pensivement et ajouta :

— L’agence de recrutement à laquelle nous faisons habituellement appel a fait une énorme boulette. Nous étions censés engager un certain Brandon Finn, pas Bradley Finn.

Bradley se figea. Il ouvrit la bouche, mais, malgré tous ses efforts, aucun son n’en sortit.

— Il est clair que vous n’avez pas les qualifications requises. Je crains fort que tout ceci ne soit qu’une affreuse méprise.

— Mais ce n’est pas possible ! parvint à articuler le prétendant au poste, les mains crispées sur sa serviette de cuir. C’est tout de même le chasseur de têtes qui m’a téléphoné, chez moi. Je n’avais rien demandé à personne ! J’ai démissionné de mon ancien poste. Jamais on ne me reprendra, ajouta-t-il, la voix tremblant de colère retenue.

— Je sais, c’est fâcheux et croyez-moi, j’en suis le premier désolé.

— Mais comment est-ce que ça a pu arriver ?

— Un bug informatique, tout bêtement, répondit Diggs en désignant l’ordinateur pour appuyer ses dires.

— Mais j’y pense, j’ai le contrat, signé par les dirigeants de Abcisse Corp ! fit Bradley en sortant quelques feuillets agrafés. En voici une copie. Ce contrat vous engage, ajouta-t-il en reprenant un peu d’assurance.

Diggs tournait les pages, lentement. Au fur et à mesure qu’il en découvrait le contenu, écrit en petits caractères, son visage semblait se décomposer. Il marmonna quelques mots inaudibles puis ajouta, livide :

—C’est impensable. Comment une telle erreur a pu se produire ?

— Bah, ce n’est pas bien compliqué : un bug informatique, tout bêtement.

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Les coulisses

En faisant du rangement dans mes papiers, j’ai retrouvé un petit papier blanc, un de ceux que l’on trouve dans les papillotes. Il faut croire que la phrase inscrite sur le petit bout de papier avait dû m’interpeller. Du coup, je me suis prise au jeu et j’ai eu envie de voir ce qu’elle pourrait bien m’inspirer. Rien d’extraordinaire, mais bon, j’ai quand même décidé de publier cette petite histoire sur mon blog. Si le cœur vous en dit, si vous avez envie vous aussi de tenter l’expérience, je vous livre la petite phrase :

 » L’ordinateur est un appareil sophistiqué auquel on fait porter une housse la nuit en cas de poussière et le chapeau durant la journée en cas d’erreur. « 

Philippe Bouvard

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Le terrain vague

FricheDésormais, le terrain vague avait disparu derrière une haute palissade. En moins de deux jours, elle avait été érigée par une équipe d’ouvriers venus d’on ne sait où. Ils parlaient un dialecte que nul n’avait jamais entendu. Le troisième jour, le bruit des marteaux se tut. La friche était définitivement masquée aux yeux des curieux. De tous les gamins du quartier, José était le plus débrouillard, mais aussi le plus rebelle.

— Notre terrain de jeu ! Ils ont barricadé notre terrain de jeu, s’écria-t-il en donnant un coup de pied rageur à une planche de bois.

D’autres enfants s’approchèrent. Gilles, genoux écorchés et tignasse d’un blond filasse en désordre. Marco, le plus jeune, serrant dans ses menottes un diplodocus en plastique qui en avait vu de toutes les couleurs. Enfin, Gaëlle, rouquine en robe courte et socquettes blanches bordées de dentelle déchirée. Ils avaient amassé tant de trésors au fil de leurs escapades au milieu des hautes herbes. Casseroles cabossées détournées en percussions, tube de dentifrice à moitié vide, cartons d’emballage avec lesquels ils fabriquaient tout un dédale de couloirs et de passages secrets. Un jour, ils trouvèrent même un vieux dentier jauni dont José se servit pour se déguiser en monstre. Ce jour-là, il avait tellement ri devant la mine apeurée de Marco.

— C’est dégoûtant ! s’était alors exclamée Gaëlle, quand il s’était emparé de cet accessoire grotesque et répugnant.

Le dédain se lisait sur sa frimousse. Pourtant, elle n’avait pas été en reste, lorsqu’elle avait ramené du jardin du père Mathieu une boite en fer remplie de doryphores dont elle s’était servi pour décorer un gâteau confectionné avec un peu de terre et d’eau.

Ici, les activités de gosses de riches n’avaient pas cours. Pas de leçons de musique, de séances de poney, ni de cours de danse. Pas de douceur ni de délicatesse, uniquement la violence distillée au quotidien, sans cesse, comme un disque rayé. Ici, on ne vous apprenait pas à dire « s’il vous plaît » ou « merci », ici, on vous décalquait contre le mur si vous faisiez preuve d’insolence. Le danger vous guettait à tous les coins de rue. Le terrain vague, c’était la liberté, un don du ciel pour ces gamins qui n’avaient rien d’autre que leurs rêves. La décision de la ville avait été drastique. Bientôt, une tour de vingt étages se dresserait là, avec un centre commercial flambant neuf, un nouveau départ pour ce quartier qu’ils disaient en déclin. C’est drôle, en pensant bien faire, ils allaient livrer ces gamins à la rue et en faire des parias. Non, au fond, tout ce déballage n’avait rien de drôle.

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Ceci est ma participation au défi
LES PLUMES à thème n°26  lancé par Asphodèle
sur le blog  Les lectures d’Asphodèle .Ecritoire

L’exercice consistait à rédiger un texte ayant pour thème « la ville ». Les mots suivants étaient imposés :

Dentifrice, délicatesse, deux, débrouillard, désirer, danse, danger,
diplodocus, dentier, désordre, décalquer, drastique, douceur,
dédain, désormais, dentelle, dromadaire, don, dédale, déballage,
doryphore, drôle, départ, disque, déclin, distiller
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Les coulisses

Cette semaine, pas de nouvel épisode pour mon histoire. Quand j’ai vu tous ces mots, j’ai pris peur et j’ai préféré rédiger un autre texte. Au début, je pensais écrire une histoire d’animaux, mais après plusieurs tentatives infructueuses j’ai renoncé. Parfois, quand l’inspiration me fait défaut, j’écris plusieurs débuts et j’en sélectionne un. Cette fois-ci, je suis partie sur l’idée de la palissade derrière laquelle je ne savais pas trop  ce qui allait se cacher. Et puis, j’ai laissé aller mes doigts sur le clavier…

Est-ce que cela vous arrive à vous aussi d’écrire plusieurs débuts d’histoire avant de trouver celle qui vous convient ?

La potion de grand-père

FlaconChaque été, pendant les vacances, nous nous retrouvions tous dans la maison de mes grands-parents. Cette imposante demeure était une sorte de vaisseau amiral, le ciment qui unissait tous les membres de la famille. Nous débarquions les uns après les autres dès le vendredi soir, avec ce sentiment inaltérable de retourner à nos racines. Nous venions puiser dans ces réunions annuelles la force et l’énergie qui nous rendraient plus forts le reste du temps. Le léger parfum de myrte qui flottait dans l’air dès le seuil franchi nous replongeait instantanément quelques années en arrière, lorsque mon grand-père Marcel confectionnait sa potion qu’il disait miraculeuse. A l’entendre, elle pouvait tout guérir, de la simple piqûre de guêpe jusqu’aux pires maux de l’âme. Je me souviens encore de l’anecdote qu’il nous racontait à chacune de nos visites pour nous en convaincre.

A la mort de son époux, tante Marie avait sombré dans une étrange langueur que même les meilleurs médecins n’étaient pas parvenus à soigner. Tel un iceberg à la dérive, arraché au continent, elle était incapable de tenir le cap.  Son univers se réduisait à un monde de perdition, dans lequel elle déambulait tel un bateau mu par un vent capricieux au milieu des flots hostiles. Marcel s’inquiétait pour sa fille aînée, aussi il l’invita à passer quelques jours dans la maison où elle avait grandi. Entourée des siens, choyée par des parents attentionnés, elle pourrait se reconstruire dans ce cocon douillet et paisible. Persuadé que la génétique n’avait pas grand-chose à voir avec la dépression dans laquelle Marie s’était engluée, grand-père espérait ouvrir une faille dans cette muraille qu’elle s’était érigée. Ma grand-mère Pauline avait tenté de parler avec sa fille. L’approche, malhabile, n’avait pas permis de la sortir de cette coquille où elle s’était enfermée. Les gâteaux au parfum vanillé qu’elle lui confectionnait avec amour étaient une invitation à la gourmandise. En vain. Marie traînait dans son sillage ce vague à l’âme qui mettait ses parents au désespoir de la voir à nouveau heureuse.

Un jour, se sentant un peu patraque, grand-père sortit du buffet une petite bouteille en verre soufflé. Le flacon contenait un liquide opaque dans lequel macéraient des plantes aux vertus médicinales cueillies l’année précédente dans son jardin aromatique. Quelques gouttes versées sur un sucre suffisaient. L’odeur vivifiante qui se répandit alors dans la pièce alluma une étincelle dans le regard terne de la jeune femme. Marcel lui tendit un sucre imbibé du précieux remède. Elle le croqua avec avidité. Ce qui se produisit ensuite semblait relever du miracle. Marie offrit à ses parents le plus beau cadeau qu’ils pouvaient espérer. Elle leur offrit son plus joli sourire.

Cette histoire, je l’ai entendue tant et tant de fois que j’ai fini par y croire, comme nous tous. Ou plutôt j’ai eu envie d’y croire car Tante Marie, de santé fragile, a été emportée à l’âge de 71 ans par une maladie fulgurante dont aucun remède n’a pu venir à bout. Aujourd’hui, je fais partie de la génération des aînés et je me fais un devoir de perpétuer cette légende familiale. J’ai entrepris de retrouver la composition de la potion que fabriquait mon grand-père. L’herboriste à qui j’ai confié la dernière fiole retrouvée au fond du buffet vient de m’envoyer un SMS. La liste des ingrédients est fin prête. A présent, c’est à moi de jouer.

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Ceci est ma participation au défi
LES PLUMES à thème n°13   lancé par Asphodèle
sur le blog  Les lectures d’Asphodèle .

Le thème de cette semaine est le mot « Dérive ». Les mots imposés sont :

espérer, flotter, perdition, cap, sillage, bouteille, iceberg,
vent, déambuler, bateau, continent, flots, amiral,
génétique, sentiment, débarquer, faille
et myrte, malhabile, muraille.

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Photo Gertie_DU avec l’aimable autorisation de son auteur

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Les coulisses de l’histoire

Quand j’ai pris connaissance des mots, j’ai eu envie de me lancer un défi : écrire un texte qui n’aurait rien à voir avec l’environnement marin qui s’en dégage. Comme souvent, l’idée est partie des mots qui m’ont paru les plus délicats à utiliser et qui, en fin de compte ont été mon fil conducteur: amiral et myrte.

L’héritage

Chemin de terreHenri habitait un petit village de la Montagne Noire. Qu’il pleuve ou qu’il vente, il partait tous les matins à l’aube, sa musette à l’épaule, en direction de la mine d’or de Salsigne. Aujourd’hui, il était triste, écœuré par tout ce gâchis. Il avait beau être solide comme un roc, il n’en était pas moins un homme dont le cœur avait été déchiré. Il aurait aimé pouvoir se laisser aller à pleurer. La veille, il avait assisté impuissant à la mort de son ami le plus cher. Tout comme lui, Étienne triait le minerai pour en extraire les précieuses pépites. Et tout comme lui, il s’empoisonnait à petit feu au contact des émanations d’arsenic.

Un an plus tôt, Étienne avait rencontré Germaine, une fille de la ville. Faire sa vie avec un pauvre type de la campagne ne faisait pas partie de ses projets. Elle avait d’autres ambitions. Lui ne l’entendait pas de cette oreille et n’avait pas l’intention de renoncer. Connaissant les goûts de sa belle, il s’était mis en tête de lui offrir une vraie bague de fiançailles ornée d’une gemme rare ; un rubis ou une émeraude. Il ne voulait pas d’une vulgaire pierre censée imiter l’éclat du diamant. Henri avait tenté de l’en dissuader, en vain. Amasser un petit pécule en se tuant à la tâche était une chose, mais il ne comprenait pas que son ami se soit amouraché de cette Germaine au point de tout lui sacrifier. En s’exposant plus que de raison au poison, c’est sa propre vie qu’il avait sacrifiée. Fort comme un cheval, Étienne était le fer de lance de son équipe. Aucun autre ouvrier ne parvenait à suivre la cadence qu’il s’imposait, pourtant, aussi étonnant que cela puisse paraître, personne ne lui en tenait rigueur. Tous savaient ce qui le motivait. Ils souriaient lorsqu’en fin de semaine il empochait avec satisfaction l’enveloppe remise par le contremaître. C’était pourtant un bien maigre salaire.

L’enterrement eut lieu un vendredi matin, gris et pluvieux. Les mineurs avaient renoncé à une demi-journée de travail pour être présents. Seule Germaine manquait à l’appel. Elle n’avait même pas daigné se déplacer. Lorsque Henri fut convoqué chez le notaire, il fut surpris de constater que la jeune femme était présente à l’entretien. Maître Peyrac décacheta une enveloppe de papier brun, remonta d’un geste machinal ses lunettes sur son nez et commença la lecture du testament d’Étienne. Celui-ci n’avait aucune famille et n’avait aucun argent à léguer. Il avait dépensé ses quelques économies auprès d’un  laboratoire de recherches auquel il avait confié des ossements trouvés lors de l’extraction du minerai. Les résultats étaient éloquents : il s’agissait d’ossements d’hominidés vieux de plus de trois millions d’années, ce qu’avait révélé la datation au carbone 14. Ces ossements avaient une valeur inestimable mais Étienne souhaitait en faire don au musée d’histoire naturelle de Toulouse. Henri, d’un hochement de tête appuyé, s’engagea à respecter les dernières volontés de son défunt ami.

Germaine, quant à elle, se vit remettre une lettre. « Très chère, si vous lisez cette lettre, c’est que le poison a eu raison de ma santé et que je n’ai pas vécu suffisamment longtemps pour vous offrir la bague de fiançailles que je vous destinais. Henri veillera sur vous, j’en suis sûr. Je vous souhaite beaucoup de bonheur ». Elle releva la tête et plongea un regard mouillé et langoureux dans les yeux de  l’homme assis à côté d’elle. Elle savait qu’un seul battement de cils pouvait suffire à le faire succomber. Mais Henri n’était pas homme à se faire manipuler. Il vit instantanément à quel petit jeu tentait de s’adonner Germaine. Il lui répondit par une fin de non recevoir. Hors de question de s’enrichir avec la trouvaille de son ami et de trahir sa mémoire. Dès le lendemain, il se rendrait au muséum.

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Ceci est ma participation au défi  « Des mots, une histoire 108″des mots une histoire
lancé par Olivia sur le blog  « Désirs d’histoires » Les mots imposés :

diamant – carbone – mine – gemme
précieux – rare – cheval – étonnant
ami – épaule – solide – roc – fer – lance

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Photo  ||JL||, avec l’aimable autorisation de son auteur.

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Les coulisses de l’histoire

Vous aurez compris que c’est « mine » qui m’a inspiré cette histoire. J’avoue n’avoir pas été très inspirée par cette série de mots, d’autant qu’un bon rhume est venu se mettre en travers de mon chemin. Ce qui explique la fin un peu bâclée. Pour tout dire, j’ai même failli abandonner…

Le premier jour des soldes

Grand magasinEdith avait pris une journée de congés à l’occasion du premier jour des soldes d’été. Tous les ans, elle attendait impatiemment ce dernier mercredi du mois de juin, excitée comme une puce. Une semaine auparavant, la jeune femme s’était rendue au centre commercial pour procéder au traditionnel repérage. A l’aide de son précieux Smartphone, elle photographiait les articles qui avaient retenu son attention et notait tout renseignement utile qui lui permettrait de dégotter avant tout le monde l’affaire idéale. Lorsqu’elle aperçut cette ravissante lampe en pâte de verre imitant à la perfection un champignon vénéneux, elle ne put en détacher ses pensées. Son contact était doux et chaud, ses couleurs automnales s’accorderaient parfaitement avec les fauteuils couleur fauve de son salon, elle en était convaincue.

 Le jour « J » arriva enfin. A huit heures précises, les portes du centre commercial s’ouvrirent en grand, sous la poussée vigoureuse des clients qui s’engouffrèrent à l’intérieur dans une course effrénée. Edith, parfaitement entraînée à cet exercice qu’elle maîtrisait à la perfection, jouait des coudes, écrasait les pieds de ceux qui se mettaient en travers de son chemin et alla même jusqu’à piétiner sans ménagement une mamie qui tentait de se faufiler sournoisement devant elle. Enfin, la voie était libre ! Elle piqua un sprint vers les escalators, pour se rendre sans plus tarder au grand magasin qui se trouvait au quatrième étage. Cette lampe, il la lui fallait à tout prix. L’idée virait à l’obsession. Elle serait prête à tuer quiconque tenterait de l’empêcher d’assouvir cet irrépressible besoin. L’escalier roulant, poussif, progressait avec une lenteur exaspérante. La jeune femme compta mentalement les étages : quatre. Enfin ! Elle se précipita en direction de son magasin favori, comme attirée par un aimant. Soudain dépitée, elle réalisa qu’elle s’était trompée : elle n’était qu’au deuxième niveau. La frénésie de sa course au trésor lui faisait perdre la tête et le temps précieux qu’elle ne devait surtout pas gaspiller. En se ruant deux étages plus haut, quelle déception de constater qu’elle n’avait toujours pas atteint le quatrième étage. A la seule idée de manquer l’affaire du siècle, son cœur se mit à battre fort dans sa poitrine. Elle poursuivit avec acharnement son ascension, haletant sous l’effort car à présent elle montait les marches quatre à quatre pour rattraper le temps perdu. Arrivée en haut, elle put lire « Vous êtes au 10ème étage ». De qui se moquait-on ? Elle savait d’expérience que retrouver sa lampe pouvait s’avérer être un véritable jeu de piste, tant les vendeuses rivalisaient d’imagination pour égarer le client dans les rayons. Les vêtements seraient probablement déplacés dans le rayon jouets, alors que les objets de décoration se retrouveraient cachés là où quelques jours auparavant s’alignaient les articles de lingerie fine. Cette fois-ci, les magasins du centre commercial avaient employé les grands moyens. Elle tournait en rond depuis une bonne demi-heure, pour finalement  se retrouver toujours au même endroit. Dès qu’elle avait mis le pied sur la première marche de l’escalator, Edith s’était retrouvée enfermée dans un inextricable labyrinthe qui ne menait nulle part. Dès qu’elle comprit que le piège était en train de se refermer sur elle telle une souricière, le désir de faire main basse sur la lampe fit place à l’envie de se sortir au plus vite de cette situation aussi cauchemardesque qu’insensée. Les cheveux collés sur ses tempes moites, les jambes flageolantes, la jeune femme était exténuée. Le regard apeuré, elle cherchait désespérément une issue à ce traquenard, lorsqu’une sonnerie stridente la fit sursauter en lui vrillant les tympans.

Complètement en nage, elle fit un bond incontrôlé et se cogna la tête contre un objet dur. La douleur fulgurante lui tira un cri rauque qui se mua en un soupir de soulagement dès qu’elle s’aperçut qu’il était 6 h 30, l’heure de se lever. Le réveil avait mis fin au cauchemar. Tous les ans, à la veille des soldes, le même scénario se répétait, inlassablement. Le même mauvais rêve. Et comme tous les ans, Edith, encore sous le choc, renonça à aller faire les soldes. Mieux valait faire la grasse matinée et profiter de la belle journée qui s’annonçait.

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Les coulisses de l’histoire

Cette photo m’a immédiatement évoqué les figures impossibles de Escher, que j’ai toujours eu plaisir à décortiquer, tant elles permettent à l’imagination de vagabonder. J’ai pris le prétexte des soldes pour le côté « course frénétique » qu’on leur associe immanquablement. L’idée du cauchemar pour finir l’histoire m’a séduite, mais comme elle est déjà usée jusqu’à la corde tant elle a servi et resservi dans la littérature, j’en ai carrément rajouté, avec le rêve récurrent et finalement libérateur (l’héroïne résiste à ses pulsions d’achat).

Un si joli minois

Visage fémininPour l’occasion, elle a revêtu une robe fleurie de couleur lavande et porte une capeline d’où s’échappent quelques mèches de cheveux blonds. Une écharpe de mousseline mauve assortie à sa robe est nouée avec grâce autour de son cou. Son style, d’une élégance raffinée, évoque les années 50. Installée à la terrasse du  bistrot, Mylène sirote son café en soupirant. Il n’est toujours pas arrivé. C’est leur tout premier rendez-vous et il est en retard. La serveuse s’approche, la cafetière à la main.  D’un signe de la tête, Mylène lui fait comprendre qu’elle n’en prendra pas une deuxième tasse. L’arôme du breuvage est trop corsé, inutile d’ajouter à l’anxiété qui la gagne. L’attente qui se prolonge commence à avoir raison de sa patience. Quand elle pense à tous les efforts qu’elle a fait pour lui plaire !

Ils se sont croisés pour la première fois il y a trois mois, sur un site de rencontre. Pierre a dû patienter un peu avant qu’elle accepte de lui envoyer une photo. Prudente et de nature perfectionniste, la jeune femme ne pouvait se résoudre à se montrer à lui telle qu’elle était. Son image devait coller parfaitement aux attentes du jeune homme. Le décevoir était impensable. Que n’a-t-elle enduré pour obtenir ce grain de peau si fin, ces yeux en amande et ce ravissant petit nez légèrement retroussé. Une semaine dans une clinique de chirurgie esthétique, suivie d’une dizaine de jours à rester cloîtrée, à l’abri des regards. Quel soulagement lorsqu’on lui a enfin retiré ces bandelettes hideuses qui la faisaient ressembler à une vulgaire momie. Ce visage tout neuf était la promesse d’une vie nouvelle. Une fois les derniers hématomes effacés, elle a pu envoyer une photographie à Pierre. Ce n’était plus un souci. D’ailleurs, il est tombé sous le charme. Quel plus beau cadeau qu’offrir à un homme l’objet même de ses rêves ? Pierre, lui, s’est dévoilé dès les premiers jours. C’est un beau brun, avec une certaine prestance. Elle se devait d’être à la hauteur. Ce qu’elle a fait était une idée de génie, Mylène en a toujours été convaincue. Elle regarde l’heure à sa montre et comprend qu’il ne viendra plus. Tout de même, s’il a eu un empêchement, pourquoi ne pas l’avoir prévenue ? Il est temps de rentrer et de tirer cette histoire au clair.

Une douce senteur de bois ciré embaume le bureau où elle aime passer ses soirées, le regard rivé à l’écran de l’ordinateur. Dès qu’elle se connecte sur son espace personnel, elle se sent différente. Elle endosse un rôle. Elle est une autre, la femme parfaite. Mylène tape son mot de passe et accède à la page d’accueil. Aucun message ne l’attend. Rien. Pire que tout, le profil de Pierre a été supprimé, comme s’il n’avait jamais existé. Cette découverte plonge la jeune femme dans une grande détresse. Elle qui a tant donné réalise que tous ses espoirs sont anéantis. Ce que Mylène ignore c’est que la véritable source de ses malheurs n’est autre qu’un auteur de polars en panne d’inspiration. Il écume les sites de rencontre et grappille des informations pour donner de l’épaisseur à ses personnages. Il se trouve que l’héroïne de son prochain roman ressemble à s’y méprendre à la jeune femme. Désespérée et fragile, elle va s’éprendre d’un homme rencontré sur Internet, un homme qui n’est autre qu’un imposteur.

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Ceci est ma participation au défi  « Des mots, une histoire 106″des mots une histoire
lancé par Olivia sur le blog  « Désirs d’histoires » Les mots imposés :

soulagement – soupirer – souci – bois
source – senteur – génie – cafetière – grain
arôme – lavande – mauve – embaumer – momie

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Les coulisses de l’histoire

« Lavande » et « mauve » m’ont évoqué la féminité, « cafetière » et « arôme » un bistrot. Voilà pourquoi j’ai commencé cette histoire par une jeune femme élégante assise à la terrasse d’un café. Le personnage m’a ensuite guidée vers l’idée de la rencontre sur Internet. Je ne savais pas trop si la rencontre de visu devait avoir lieu ou pas et puis j’ai tranché. Je trouvais plus intéressant de finir sur une impression négative d’inachevé plutôt que sur « ils vécurent longtemps heureux et eurent beaucoup d’enfants ».

Visite en enfer

ArmeriaPalacioRealMadrid

Un immense arc-en-ciel se dessina à l’horizon, à travers les fines gouttelettes de pluie qui perlaient sur la ville assoupie. La coupole de la cathédrale de La Almuneda se dressait majestueusement dans l’envoûtante luminosité de ce début d’après-midi du mois d’août. L’averse cessa au moment où le Palais Royal m’apparut dans toute sa splendeur. Des volutes de vapeur s’élevaient depuis les dalles de la place centrale alors que le soleil refaisait son apparition. La chaleur accablante qui avait précédé la pluie s’abattit à nouveau sur la capitale espagnole, l’enfermant sous une chape de plomb. L’air moite et chaud me donnait presque la nausée. Je n’avais qu’une hâte, me réfugier au frais dans la grande armurerie du palais. Mon ticket d’entrée en main, je franchis le seuil de l’immense salle plongée dans une pénombre salvatrice. La douce température contrastait agréablement avec la météo hostile que je venais de laisser derrière moi. De preux chevaliers vêtus de lourdes armures m’apparurent dans toute leur superbe. Ils enfourchaient fièrement  de vigoureuses montures équipées de caparaçons de fer richement travaillés. Il était clair que ce monde-là n’était pas le monde des bisounours. Comment ces courageux chevaliers faisaient-ils pour soulever les imposantes hallebardes et les massives épées dont ils étaient armés ? Le poids de tout cet attirail devait demander une force colossale.

Sur une grande table, avaient été disposés les différents éléments d’une armure aux dimensions impressionnantes. Chacun d’eux était pourvu d’une étiquette sur laquelle je pouvais lire des noms qui m’étaient inconnus : gorgerin, haubert, brigandine, spalière, autant de mots qui m’évoquaient le prestige et la grandeur des siècles passés. Je fus saisi d’une envie irrésistible de toucher ces pièces chargées d’histoire. Aucun gardien n’était en vue. Je saisis délicatement un casque tout en arêtes acérées et fit mine de le poser sur mon crâne. D’un claquement sec, il se referma et se fixa sur ma tête, l’enserrant en réduisant sensiblement mon champ de vision. C’est alors qu’un phénomène étrange se produisit. Cela commença par une écœurante odeur de sang et de sueur mêlés, suivie par des cris rauques et des grognements quasi inhumains. Autour de moi, les guerriers semblaient s’animer, dans une débauche de violence inimaginable. Les épées tranchaient dans le vif, des têtes violacées étaient exhibées au bout des lances, une femme dont la grossesse semblait bien avancée fut étripée à quelques mètres de moi. S’il était notoire que les conquistadors avaient porté les arts de la guerre au pinacle, je n’aurais pourtant jamais pu imaginer une telle barbarie. Mon cœur ne fit qu’un bond lorsqu’un cavalier, pointant son épée, fonça droit sur moi dans un bruit assourdissant de métal entrechoqué. Ma terreur fut telle que je perdis connaissance.

Tout était blanc, immaculé. Des sons feutrés me parvenaient peu à peu. Une odeur de produits aseptisés venait parfaire cette ambiance paisible. Je me sentais hors de danger. Pourtant je ne pouvais pas bouger. Des personnes vêtues de blouses blanches m’observaient, l’air soucieux. Elles chuchotaient.

— Et bien, il revient de loin !

— Est-ce qu’il a conscience de ce qu’il a fait ?

— Nous le saurons bien assez tôt. Pour l’instant, il a besoin de repos.

— Quand même, trancher la tête du gardien à l’aide d’une hallebarde, juste parce qu’il le réprimandait ! Qu’est-ce qui lui a pris de toucher à ce casque ?

— Peut-être aurons-nous la chance de savoir ce qui s’est passé si la mémoire lui revient. En contrepartie, il va subir une grave dépression. Dorénavant, tout doit être enregistré et conservé dans nos archives, ajouta l’un des hommes en blanc. Il mit en route un enregistreur numérique.

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Ceci est ma participation au défi  « Des mots, une histoire 105″des mots une histoire
lancé par Olivia sur le blog  « Désirs d’histoires »Les mots imposés :

arc-en-ciel – (bisounours) – hallebarde – fer
conserve – écœurant – nausée – grossesse – dépression
repos – météo – température – chaude – horizon

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Les coulisses de l’histoire

Cette fois-ci, bien que ce soit « Bisounours » qui m’ait posé le plus de problème, je n’en ai pas fait le centre de l’histoire.  Curieusement, c’est « hallebarde » et « fer » qui m’ont inspirée la visite de l’armurerie du Palais Royal de Madrid. « Grossesse » n’était pas évident non plus et m’a fait hésiter plus d’une fois… Commencer par un bel arc-en-ciel et finir par une histoire aussi sombre était totalement imprévisible lorsque j’ai commencé à écrire.

Le défi

CadransCe pari ridicule m’apparaît à présent comme la pire bêtise que j’aie pu faire. En toute vraisemblance, la promotion 2052 de la prestigieuse école de la Temporalité aurait dû donner naissance à quelques pépites dans le domaine de la gestion du temps. J’étais alors parmi les étudiants les plus prometteurs. Ma thèse, intitulée « Renversement de la chronologie et pliure du temps » avait fait l’effet d’une petite bombe, lorsque j’étais passé devant le jury. Le président de l’école avait bu mes paroles avec une gourmandise non dissimulée, ce qui était en soi un petit exploit pour le jeune homme introverti que j’étais. Malgré ma timidité, j’avais évité avec habileté ses tentatives de digressions censées me déstabiliser. Il faut dire que je maîtrisais mon sujet dans ses moindres détails. Jusqu’au bout, je tentai de lui tenir la dragée haute, convaincu que ma démonstration ne présentait pas la moindre faille. Hélas, non seulement je n’obtins pas la note escomptée, mais, pire que tout, l’un des membres du jury porta l’estocade finale.

— Très impressionnant. Sur le plan théorique va s’en dire. Malgré les apparences, votre théorie sur la pliure du temps présente quelques incohérences. Vous seriez donc capable de mettre au point un dispositif permettant à quelqu’un de franchir plusieurs degrés dans l’espace temps et de se retrouver à deux endroits distincts au même moment. Une sorte de don d’ubiquité, pouffa-t-il. Excellent ! Succulent, devrais-je dire !

— Il ne s’agit pas vraiment du don d’ubiquité. Le sujet ne se trouve pas à deux endroits différents, mais à deux moments différents. Et il a conscience de son dédoublement.

— Ah, on parle donc de dédoublement de la personnalité ! Mais je ne vois pas le rapport avec la physique quantique. Nous sommes là dans le domaine de la psychologie, qui, entre parenthèses, n’est pas ma tasse de thé.

Ces paroles me contrarièrent au point que je piquai un fard.

— Je peux vous le prouver. Ce soir, je viendrai vous rendre visite, mais pour vous il sera… 17 heures, ajoutais-je en regardant ma montre.

— 17 heures ! Autrement dit,  il y a une demi-heure.  J’adore ce genre de défi. Les paris sont un peu mon péché mignon. Mais je reste convaincu qu’il ne s’agira que d’un vulgaire simulacre.

Je rassemblai mes affaires et m’éclipsai sans même me retourner. Il me restait quelques points à régler. Je travaillai d’arrache-pied toute la soirée. A 23 heures, j’étais fin prêt. Il me restait juste assez de temps pour peaufiner ma preuve. L’horloge murale égrenait les dernières secondes avant minuit, lorsque j’entrai dans le système biochronotique. Le tourbillon temporel me scinda en deux entités distinctes. Alors que l’une d’elle restait dans mon appartement, à minuit passé, l’autre disparut. Je pouvais suivre son évolution et revivre en direct le passage de l’examen. Cette fois-ci, j’avais toutes les billes en main. Je pouvais prévoir et anticiper les réactions des examinateurs, qui ne se doutaient de rien. J’obtins mon diplôme haut la main. Finalement, apporter la preuve n’avait plus aucune utilité. Il me restait à fusionner mes deux entités, au profit de celle qui avait obtenu les meilleurs résultats. Le compte à rebours démarra : 10 – 9 – 8 – 7 – 6 – 5 – 4 – …………………………… Une coupure électrique venait de plonger le quartier dans un noir d’encre. Il était trop tard. Mon double resterait à jamais enfermé dans un espace temps où la vie ne serait qu’un éternel recommencement. Elle débuterait à 17 heures et s’achèverait à 17 heures 30, dans une boucle infinie. J’avais tout raté, mon examen et l’expérience que je pensais sans faille. Mon unique preuve était cette parcelle de moi-même que je pouvais continuer à observer grâce à ma tablette holographique, la preuve de mon cuisant échec.

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Ceci est ma participation au défi  « Des mots, une histoire 104″des mots une histoire
lancé par Olivia sur le blog  « Désirs d’histoires »Les mots imposés :

horloge – seconde – passer – temporalité – vraisemblance
éviter – apparence – simulacre – digression – parenthèse
péché-mignon – succulent – gourmandise – dragée – bêtise

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Photo Sébastien ERNEST avec l’aimable autorisation de son auteur

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Les coulisses de l’histoire

Les premiers mots m’ont évoqué la notion de temps. L’idée du pari m’est venue en essayant d’utiliser « simulacre ». Ensuite, de fil en aiguille, une histoire un peu tarabiscotée s’est construite. La difficulté étant donc d’utiliser les derniers mots, qui n’évoquaient plus du tout la même chose.

La légende de Keridwen

BroderieC’était une très jeune fille, frêle et craintive, qui avait grandi entourée de femmes. Elle n’avait jamais connu son père.  Ne se sentant pas le courage d’élever un marmot, il avait pris le large, fendant les flots sur son bateau de pêche pour s’éloigner au plus vite des côtes et de la bigoudène qu’il venait d’engrosser. Nul ne le revit jamais. Les anciens racontaient qu’il avait rejoint une bande de pirates à la réputation douteuse, voguant vers les Caraïbes.

Tout comme sa mère et avant elle sa grand-mère, Keridwen apprenait depuis sa plus tendre enfance le fabuleux métier de brodeuse. Ses doigts fins virevoltaient sur son ouvrage, l’effleurant à peine, tout en légèreté. Broderie Richelieu ou dentelle arachnéenne, aucune technique n’avait de secret pour elle. Le jour de ses seize ans, sortant de bon matin, comme à l’accoutumée, pour se rendre à l’atelier qui se trouvait dans le quartier du bout-du-pont, elle manqua trébucher sur un paquet qui avait été déposé sur le pas de la porte à son attention. Son nom avait été écrit à la plume, d’une belle écriture faite de pleins et de déliés. Il ne faisait aucun doute que l’expéditeur était une personne raffinée.

La jeune fille  souleva un pan de la cape dans laquelle elle s’était emmitouflée et y cacha le mystérieux paquet. Arrivée à destination, elle n’eut qu’une hâte, découvrir son contenu. Une boîte faite de bois sculpté renfermait un étrange objet. Un pendentif aussi transparent que du cristal était suspendu au bout d’un cordon de cuir. Un assemblage de polygones, aux multiples facettes irisées, étincelait de mille feux et, tel un prisme, renvoyait des reflets multicolores sous l’effet des rayons du soleil. Une lettre accompagnait le bijou, mais, hormis son nom, Keridwen était incapable de déchiffrer la moindre ligne. A cette époque, les filles d’origine modeste n’apprenaient ni à lire ni à écrire. La tradition voulait qu’elle trouve un époux, qu’elle s’occupe de son intérieur et qu’elle élève de beaux enfants. Mais Keridwen ne voulait pas de cette vie-là. Elle avait l’âme aventureuse, un trait de caractère qu’elle tenait probablement de ce père qu’elle n’avait jamais  connu. Elle ne pipa mot et rangea la missive dans la poche de sa robe de flanelle. Alors qu’elle passait le pendentif autour de son cou, elle sentit un changement s’opérer en elle. Sa vision, pourtant si affutée, lui parut encore plus nette, plus précise, comme si elle était capable de percevoir l’essence même des choses qui l’entouraient. Au fur et à mesure qu’elle piquait son aiguille dans le délicat tissu de lin, la jeune fille pouvait visualiser de l’intérieur les gracieux motifs qui se dessinaient. Le précieux outil semblait directement relié à son esprit. Keridwen travailla sans relâche à son ouvrage, sans s’apercevoir que de longues heures s’étaient écoulées. C’est lorsque le crépuscule commença à tomber, en début de soirée, qu’elle réalisa. Les autres brodeuses étaient parties. Seul maître Jacquet était là, l’observant en silence, bouche bée.

Elle tenait entre ses mains une pièce de tissu finement brodée de jours et de fils tirés arachnéens. Une merveille de délicatesse. De mémoire de brodeuse, nul n’avait jamais eu l’occasion d’admirer une telle perfection. Keridwen se sentait envahie d’une force et d’une énergie insoupçonnées. Son dos, habituellement vouté, s’était redressé. De son chignon, s’échappaient quelques mèches rebelles qui lui donnaient cet air sauvage qui sied tant aux femmes éprises de liberté. Sans savoir ce qui la motivait, elle savait qu’il était temps pour elle de partir loin d’ici. Le déclin du soleil rougeoyant, au delà de l’horizon, semblait marquer la fin d’une vie tracée d’avance. Une nouvelle destinée s’offrait à elle. Maître Jacquet comprit qu’en la laissant partir, il renonçait à la gloire. Ni le village, ni son atelier ne connaîtraient jamais les honneurs qu’il pressentait. Mais, en brave homme averti, il savait aussi que tenter de la retenir serait la brider dans son élan et anéantirait ce pouvoir empreint de magie qu’il avait eu le privilège d’entrevoir, tel un secret partagé. En guise de cadeau d’adieu, il lui offrit un châle de crêpe gris perle, dont il entoura ses frêles épaules. Lorsqu’elle fut partie, le vieil homme rangea la précieuse étoffe si merveilleusement brodée au fond d’un tiroir. Nul ne sut jamais que la plus belle des œuvres d’art était entreposée dans ce petit atelier sans prétentions. Keridwen enseigna son art à travers le monde. A chacune de ses haltes, elle laissait derrière elle en souvenir une pièce de tissu sublimée par de somptueuses broderies. Chaque fois, la précieuse étoffe était conservée à l’abri des regards, tant elle aurait pu susciter les convoitises.

Un jour, alors qu’elle se penchait à la fenêtre d’une haute tour, le pendentif se détacha et se brisa. Le don prodigieux qu’elle possédait s’évanouit aussitôt. Plus jamais elle n’essaya de réaliser ces ouvrages empreints de magie et personne d’autre ne parvint à l’égaler. Au même moment, les pièces de lin, jalousement gardées à l’abri durant ces longues années, commencèrent à perdre de leur éclat puis, peu à peu, finirent par se désagréger et partir en lambeaux. C’est ainsi que Keridwen entra dans la légende, celle de la plus grande brodeuse de tous les temps, sans que jamais quiconque soit en mesure d’en apporter la preuve.

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Ceci est ma participation au défi  « Des mots, une histoire 103″des mots une histoire
lancé par Olivia sur le blog  « Désirs d’histoires »Les mots imposés :

pirate – bateau – Bigoudène – crêpe – chignon
perle – cristal – facette – prisme – polygone
soirée – crépuscule – déclin – fin – vigile

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Les coulisses de l’histoire

Vous aurez noté que je n’ai pas utilisé « vigile ». Franchement, qu’est-ce qu’un vigile serait venu faire dans cette histoire ? Cette fois-ci, pas de tonalité farfelue, aussi hors de question de tourner mon personnage en ridicule. J’ai vu que ce mot avait d’autres sens mais tellement peu usités qu’il était risqué de s’en inspirer.

Le Nouveau Monde

GPSMon travail m’amenait régulièrement à fréquenter les routes du centre et du sud de la France. Le trajet Lyon Toulouse n’avait aucun secret pour moi, au point que j’aurais quasiment pu le faire les yeux fermés. Je détestais la monotonie des autoroutes, aussi j’avais jeté mon dévolu sur les petites routes du Massif Central. Les magnifiques paysages de cette France rurale me procuraient un bien être auquel je n’aurais renoncé pour rien au monde. La rudesse des plateaux rocheux contrastait avec la luxuriance des vallons verdoyants et des forêts de sapins dans lesquelles se perdaient de petites routes sinueuses. A mi-trajet, j’avais pour habitude de faire une pause dans un petit bistrot du centre de la ville de Mende où j’écoutais avec délectation les conversations des gens du cru. C’était la fin d’un après-midi du mois de septembre. Le soleil était bas dans le ciel et ne tarderait pas à rougeoyer. J’ignore ce qui me poussa ce jour là à changer mes habitudes. Je me trouvais à une cinquantaine de kilomètres de Mende lorsque la voix féminine du GPS m’indiqua un changement de direction. Je m’étais toujours demandée pourquoi le GPS me proposait de bifurquer à cet endroit-là. De nature peu aventureuse et probablement par facilité, je n’avais, jusqu’à ce jour, jamais suivi ses instructions. C’est alors qu’une petite voix commença à s’insinuer dans mon esprit. Elle me souffla : « Tu n’oseras jamais… On parie ? ». La magie de cette petite phrase m’avait permis dans bien des situations d’échapper à la vie linéaire et ennuyeuse qui m’attendais si je n’y prenais garde. Une irrésistible envie de rompre la routine me saisit soudain et, pour une fois, je décidai de me laisser tenter. J’allais suivre les indications du GPS et prendre les chemins de traverse. Vers quoi allais-je me laisser entraîner ? Comment ce chemin-là pouvait-il être le plus rapide, comme annoncé sur l’écran de contrôle ? Gagnée par l’excitation de la nouveauté et de l’inconnu, je tournai à droite et m’engageai sur la route départementale 31. Après avoir parcouru une quinzaine de kilomètres, la voie se rétrécit peu à peu. Les bas-côtés disparaissaient sous d’épaisses touffes d’herbe tandis que la ligne blanche centrale s’estompait progressivement. Je réalisai que je n’avais pas vu âme qui vive depuis un bon quart d’heure. Je laissai vagabonder mon imagination.

— Et si cet endroit était un no man’s land, un lieu où plus personne n’a mis le pied depuis des lustres, me fis-je ?

Je me laissais bercer par la douce musique qui passait à la radio, parfaitement en accord avec l’ambiance qui se dégageait du décor environnant. Je remarquai la beauté somptueuse du paysage, comme si la main de l’homme ne s’était jamais posée en ces lieux. La route était bordée de rochers aux formes étranges, de très vieux arbres au tronc tortueux se courbaient au dessus de la chaussée. Je coupai le son de la radio. Hormis le ronronnement du moteur, aucun bruit extérieur ne me parvenait, pas même le chant d’un oiseau. Pourtant je roulais toutes vitres ouvertes, pour goûter à l’agréable douceur de ce début de soirée. Je m’attendais à tout moment à croiser une route nationale ou à apercevoir un panneau indicateur, mais rien de tout cela.

— Et si le GPS ne fonctionnait plus ? S’il ne connaissait pas cette route ? Et si, tout simplement, cette route n’existait sur aucune carte ? Je regrettais amèrement de ne pas m’être munie d’une carte routière, tant j’avais fait preuve d’une confiance aveugle en mon nouveau joujou. C’est dans ces moments-là que s’amenuise la frontière entre la réalité et l’imaginaire, le rationnel et l’irrationnel. Des scénarios plus ou moins fantaisistes défilent dans notre esprit. Et si… L’idée de m’arrêter pour faire une pause m’avait traversé l’esprit, tout comme celle que je pourrais tomber en panne ici, loin de tout. Et puis, était-ce moi qui avais pris la décision de suivre cette route ou bien le GPS ? Voilà que je recommençais ! Balivernes que tout ça !Je balayai vite ces sombres idées et me concentrai sur ma conduite. Quelques minutes plus tard, je franchis un petit pont qui enjambait un étroit cours d’eau, et en conclus que je ne tournais pas en rond. Une bonne nouvelle. Je poursuivis ma route et jetai un coup d’œil sur l’horloge digitale : cela faisait déjà cinquante minutes que j’avais pris la bifurcation. Je m’interrogeais sur la pertinence du calcul de trajet effectué par le GPS lorsque j’aperçus enfin l’entrée d’un village. Sur un panneau était inscrit : LE NOUVEAU MONDE. Il ne pouvait porter de nom plus approprié ! Je me trouvais assurément à l’orée d’un monde inconnu. A cette heure tardive, le village était complètement désert et il s’en dégageait une indéfinissable étrangeté. Je décidai donc de poursuivre mon chemin afin de retrouver au plus vite la civilisation. Une heure plus tard, je rejoignis enfin la nationale, puis l’autoroute A75. Le reste du voyage se passa sans encombre et fut sans surprise. Il était tard lorsque j’entrai dans Toulouse et garai enfin ma voiture dans le parking. Je tournai la clé dans la serrure en poussant un soupir de soulagement et ouvris la porte d’entrée. Pierre leva les yeux de son livre avec un air stupéfait.

— Tu ne devais pas arriver demain soir ? Tu m’avais bien parlé de samedi ? J’eus toutes les peines du monde à réaliser. On était vendredi soir, il n’était pas tout à fait minuit. Pourtant, j’étais partie de Lyon le samedi un peu après 15 h !

Est-il possible qu’il existe, dans d’autres lieux reculés, des raccourcis permettant de remonter le temps ? Je ne sais pas pour vous, mais moi, je ne retenterai pas l’expérience. D’ailleurs, pas plus tard que demain, je me débarrasse de ce satané GPS !

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Les coulisses de l’histoire

J’ai écrit cette histoire il y a environ 2 ans. L’épisode du voyage dans le Massif Central, la décision de suivre pour une fois les indications du GPS, sont totalement vraies. Le Nouveau Monde existe réellement, puisque j’y suis passée.

Il y a une dizaine de jours, j’ai refait approximativement le même chemin, mais en sens inverse. Pour éviter les bouchons de retours de vacances, j’ai confié à mon GPS le soin de calculer un itinéraire bis. Il m’a entraînée sur des petites routes sinueuses et, quelle n’a pas été ma surprise lorsqu’une fois de plus je me suis retrouvée à traverser le Nouveau Monde. Il se trouve que le GPS m’avait complètement perdue et qu’au bas mot j’ai dû faire environ 80 kilomètres de trop, à tourner en rond. C’est la position du soleil qui m’a alertée. Bref, j’ai repensé à cette histoire restée dans un coin obscur de mon disque dur, en me disant que c’était peut-être l’occasion de la ressortir…