L’entretien d’embauche

OrdinateurC’était son premier jour chez Abcisse Corp. Un grand jour. Chaque fois qu’il passait dans le quartier de Financial District, le nez levé vers l’immense tour de verre qui dominait Manhattan, Bradley rêvassait, la bouche ouverte. Que n’aurait-il donné pour franchir l’entrée de la prestigieuse bâtisse ! Hélas, il ne sortait pas d’une grande école de commerce, lui. Pourtant, il faut croire que ce jour-là la chance avait enfin frappé à sa porte. Il n’était alors qu’un modeste gratte-papier dans une petite succursale de la Turtle Bank.

Lorsque, une semaine plus tôt, le chasseur de têtes l’avait contacté, Bradley eut beaucoup de mal à réaliser. Lui, l’employé besogneux qui ne payait pas de mine, transparent aux yeux de sa hiérarchie et soumis aux incessants quolibets de ses collègues, avait été choisi. Il était méthodique, consciencieux et avait l’amour du travail bien fait. Bref, il avait le bon profil. C’est à peu près tout ce qu’il avait retenu de l’entretien. Le recruteur avait utilisé des termes techniques dont Bradley ne connaissait pas toujours le sens, ce qu’il lui fit timidement remarquer.

— Tsss, répondit l’homme. Cessez de vous dévaloriser ! Nous savons parfaitement qui vous êtes. Quoi qu’il en soit, le plus important pour nous est de trouver un homme de confiance dévoué à son entreprise, car les employés de Abcisse Corp sont amenés à manipuler des données extrêmement confidentielles. Alors, vous êtes partant ?

Bradley demanda à réfléchir encore un peu, un jour de plus. Certes, le salaire qu’on lui proposait dépassait largement ses maigres émoluments, mais il n’était pas homme à prendre des décisions à la légère. Dès le lendemain, il rappela le chasseur de têtes et lui fit part de sa décision, puis il rédigea sa lettre de démission. Une semaine plus tard, il franchissait enfin le seuil de la tour de verre. Son cœur battait fort dans sa poitrine et ses mains étaient moites. Il les frotta discrètement sur son veston et releva le menton en s’approchant de l’accueil. L’hôtesse lui demanda quel était l’objet de sa visite.

— Bonjour. Je suis monsieur Finn. Bradley Finn. J’ai rendez-vous avec monsieur Diggs à 9 heures.

— Et bien, voyons, fit-elle en consultant le planning sur son écran. En effet. Brandon Finn. Je préviens tout de suite monsieur Diggs. Je vous laisse patienter dans la salle d’attente.

Une dizaine de minutes plus tard, un homme en complet gris l’invita à le suivre dans son bureau. Pendant quelques instants il resta silencieux, le regard rivé à l’écran de son ordinateur. Peu à peu, ses yeux s’écarquillèrent, comme sous l’effet de la surprise. Il fronça les sourcils, se racla la gorge à plusieurs reprises et se tourna enfin vers son interlocuteur.

— Il y a un problème.

Il hocha la tête  pensivement et ajouta :

— L’agence de recrutement à laquelle nous faisons habituellement appel a fait une énorme boulette. Nous étions censés engager un certain Brandon Finn, pas Bradley Finn.

Bradley se figea. Il ouvrit la bouche, mais, malgré tous ses efforts, aucun son n’en sortit.

— Il est clair que vous n’avez pas les qualifications requises. Je crains fort que tout ceci ne soit qu’une affreuse méprise.

— Mais ce n’est pas possible ! parvint à articuler le prétendant au poste, les mains crispées sur sa serviette de cuir. C’est tout de même le chasseur de têtes qui m’a téléphoné, chez moi. Je n’avais rien demandé à personne ! J’ai démissionné de mon ancien poste. Jamais on ne me reprendra, ajouta-t-il, la voix tremblant de colère retenue.

— Je sais, c’est fâcheux et croyez-moi, j’en suis le premier désolé.

— Mais comment est-ce que ça a pu arriver ?

— Un bug informatique, tout bêtement, répondit Diggs en désignant l’ordinateur pour appuyer ses dires.

— Mais j’y pense, j’ai le contrat, signé par les dirigeants de Abcisse Corp ! fit Bradley en sortant quelques feuillets agrafés. En voici une copie. Ce contrat vous engage, ajouta-t-il en reprenant un peu d’assurance.

Diggs tournait les pages, lentement. Au fur et à mesure qu’il en découvrait le contenu, écrit en petits caractères, son visage semblait se décomposer. Il marmonna quelques mots inaudibles puis ajouta, livide :

—C’est impensable. Comment une telle erreur a pu se produire ?

— Bah, ce n’est pas bien compliqué : un bug informatique, tout bêtement.

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Les coulisses

En faisant du rangement dans mes papiers, j’ai retrouvé un petit papier blanc, un de ceux que l’on trouve dans les papillotes. Il faut croire que la phrase inscrite sur le petit bout de papier avait dû m’interpeller. Du coup, je me suis prise au jeu et j’ai eu envie de voir ce qu’elle pourrait bien m’inspirer. Rien d’extraordinaire, mais bon, j’ai quand même décidé de publier cette petite histoire sur mon blog. Si le cœur vous en dit, si vous avez envie vous aussi de tenter l’expérience, je vous livre la petite phrase :

 » L’ordinateur est un appareil sophistiqué auquel on fait porter une housse la nuit en cas de poussière et le chapeau durant la journée en cas d’erreur. « 

Philippe Bouvard

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6 réflexions sur “L’entretien d’embauche

  1. ah excellent ! L’ordinateur a bon dos mais parfois il fait bien les choses. En tout cas un beau développement de cette petite phrase de Bouvard.
    Je m’y serais bien essayé mais c’est toujours un peu difficile quand on a lu un texte, d’en écrire un à son tour parce qu’on garde toujours à l’esprit le texte et la citation.

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