La révélation — 10 —

Bureau

Épisode précédent

L’intendant s’installa à son bureau. Comme d’habitude, tout était à sa place. Aucun papier ne traînait. Le pot à crayons était rempli d’un assortiment de stylos bille et de crayons bien appointés. L’usure de la vieille règle en bois, posée sur le sous-main de cuir vert bouteille, témoignait d’une utilisation intensive. Sur le côté droit, quelques lettres dépassaient d’un trieur assorti au nécessaire de bureau. Jules ouvrit le tiroir dans lequel il avait rangé le livre et le posa devant lui, puis il attrapa sa sacoche et en sortit le deuxième exemplaire, ainsi que le calepin dans lequel il avait noté les coordonnées des librairies à contacter. Un coup d’œil à la pendule murale lui confirma que l’heure était venue. Il décida de commencer par la librairie lyonnaise. Celle-ci était située rue Saint-Jean, dans la vieille ville, qu’il avait visitée il y a bien longtemps, lors d’une escapade amoureuse alors qu’il était fiancé à Marie-France, son ex épouse. Il avait eu grand plaisir à  découvrir ce quartier pittoresque et en gardait un très bon souvenir. Il décrocha le téléphone.

— Allo, je suis bien à la librairie Plumes ?
— Oui, monsieur. Je peux vous renseigner ?
— Oui. C’est au sujet d’un livre ancien. Heu…
— Ca tombe bien, c’est notre spécialité, répondit l’homme au bout du fil d’un ton enjoué.

Jules  esquissa un sourire, coupé dans son élan. Il se sentait un peu ridicule. Néanmoins, il poursuivit et expliqua ce qui l’amenait.

— Et bien… vous me voyez désolé. J’ai vendu le livre la semaine dernière, le jeudi pour être exact. Je suppose que le catalogue que vous avez consulté n’avait pas encore été mis à jour, c’est pourquoi le titre y figurait encore. Le nombre d’exemplaires de cet ouvrage est très restreint et il est très peu recherché. Je suis étonné qu’il ait pu intéresser deux collectionneurs différents quasiment en même temps. Quelle drôle de coïncidence !
— Est-ce que vous vous souvenez de l’acheteur ?
— Et bien, oui, ma foi. Nous ne vendons pas de livres de cette valeur tous les jours. C’était un homme. Il devait avoir la cinquantaine. Ou peut-être soixante ans. Je ne sais pas…
— A tout hasard, auriez-vous son nom ? Ses coordonnées peut-être ?
— Je ne suis pas autorisé à vous dévoiler son identité. Je pense que vous comprendrez, ajouta le libraire après s’être raclé la gorge.
— Oui, bien sûr… Juste une dernière question : est-ce qu’il vous a réglé en espèces ?
— En effet. Il a réglé en espèces, bien que nous acceptions rarement ce mode de paiement pour un objet d’une telle valeur.

L’intendant comprit qu’il n’en saurait pas davantage et abrégea la conversation. Après avoir chaleureusement remercié son interlocuteur, il raccrocha, un peu dépité. Le libraire ne se souvenait pas d’avoir vu des illustrations. Aucune indication relative à de quelconques gravures ne figurait non plus dans son catalogue. Hormis le fait qu’il pouvait s’agir du même acheteur que la fois précédente, à la librairie Delachaux, Jules avait l’impression de n’avoir pas avancé d’un pouce. Heureusement, il restait la deuxième adresse, dans laquelle il fondait tous ses espoirs. Il composa le numéro.

« Vous êtes bien à la librairie Ex libris. Nous ne sommes pas en mesure de vous répondre actuellement. Nous vous invitons à renouveler votre appel ».

Jules souffla, exaspéré par ce nouveau contretemps, tout en réalisant qu’il lui fallait absolument s’occuper de la réservation du restaurant pour le repas du lendemain. Il fouilla dans son portefeuille, examinant une à une les cartes publicitaires qu’il conservait précieusement dans une pochette. Il se faisait une joie d’offrir à sa fille un repas de Noël digne de ce nom. Finalement, il jeta son dévolu sur un petit carton de couleur pourpre, sur lequel figuraient les coordonnées d’un restaurant réputé. Après ses précédents fiascos, l’intendant se dit que c’était une erreur d’avoir attendu aussi longtemps. Un nouvel échec lui plomberait le moral. Aussi, c’est envahi d’un grand doute qu’il décrocha le combiné.

— Vous savez, il vaut mieux réserver plusieurs jours à l’avance en période de fêtes, fit son interlocuteur sur un ton de reproche. D’ailleurs, nous étions déjà complets en fin de semaine dernière.
— Et bien…, hésita Jules.
— Heureusement pour vous, nous avons eu une annulation de dernière minute ce matin. Vous avez beaucoup de chance !

Jules, soulagé, lui laissa ses coordonnées.

— Je note donc une réservation pour deux personnes, au nom de monsieur Longuemart, pour demain à 12 h 30. Je vous souhaite une très bonne journée. A demain…

Jules réalisa qu’il l’avait échappé belle. C‘était quitte ou double, comme dans les jeux de hasard. Cette fois-ci, la chance semblait enfin lui sourire. Il en avait bien besoin. Il composa à nouveau le numéro de la librairie Ex Libris. En vain. Il tomba une fois de plus sur le répondeur. Avant de se replonger dans ses recherches, il décida de consulter la presse locale, à laquelle il s’était abonné. Il se connecta sur le site des Echos de l’Ouest. Sur la page d’accueil figurait le proverbe du jour, qu’il trouva particulièrement subtil :
« La jeunesse est le temps d’étudier la sagesse; la vieillesse est le temps de la pratiquer. »
Jean-Jacques Rousseau

Hélas, il déchanta bien vite. Le journal avait profité de son précédent article sur le blog du château pour relancer la polémique. C’était fâcheux. Il n’était pourtant pas dans les intentions de Jules de remettre de l’huile sur le feu, bien au contraire. Les médias avaient pour habitude de s’engouffrer dans la brèche, dès lors qu’ils tenaient un os à ronger. Qui plus est dans une petite ville de province où la rubrique des faits divers faisait rarement les gros titres. Même s’il n’était pas en première page, l’article occupait tout de même deux colonnes. L’intendant haussa les sourcils d’exaspération, tout en hochant la tête. Madame le maire allait le maudire, pire, en faire son ennemi juré. Mieux valait faire profil bas car c’était une adversaire à laquelle il préférait ne pas se frotter. « Qui sait, se dit-il, avec les fêtes, l’affaire aller se tasser ».

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Ceci est ma participation au défi  « Des mots, une histoire 128″

Des mots une histoire

lancé par Olivia Billington sur son blog.

Les mots imposés :

sagesse – proverbe – absolument – subtil – vieillesse
ennemie – adversaire – jeu – échecs – fiasco
erreur – accepter – joie – plaisir – offrir

 

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Photo Pat Berardici, avec l’aimable autorisation de son auteur

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Les coulisses de l’histoire

 

 

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10 réflexions sur “La révélation — 10 —

    • J’ai été un peu bousculée la semaine dernière, du coup, dans la précipitation, les coulisses sont passées à la trappe. Complètement oubliées… 🙂 Et cette semaine, le retard s’accumule (je termine à peine de répondre aux commentaires). Je crains le pire…

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