La révélation — 8 —

Nouveau théâtre

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Il était l’heure de se préparer pour aller à la représentation. Charlotte était encore dans la salle de bains. Comme toujours, elle se faisait attendre. Pierre en profita pour consulter ses messages. L’un d’eux attira son attention. Il s’était abonné au blog du château et un e-mail d’alerte l’informait de la parution d’un nouvel article. Il cliqua pour suivre le lien.

— Ça y est, je suis prête !

Charlotte était radieuse. Vêtue d’un élégant tailleur pied de poule noir et blanc, d’un foulard de soie rouge et d’escarpins assortis, elle avait un chic fou. Soigneusement maquillée, mais avec discrétion. A 48 ans, mieux valait avoir la main légère. Elle sourit à son image dans le miroir du vestibule, remit en place une mèche blonde puis, satisfaite, se dirigea vers le salon tout en enfilant son manteau.

— Pierre, je suis prête ! Où es-tu ?

— J’arrive !

— C’est toi qui va nous mettre en retard maintenant, fit-elle avec malice. Mais qu’est-ce que tu fais ?

— Rien, j’arrive.

Charlotte le rejoignit dans son bureau.

— C’est quoi ça ?

— Rien, je te dis. Allez, on y va !

— Attend…

Charlotte fixait l’écran en écarquillant les yeux, le souffle suspendu. Peu à peu son visage se décomposa. Ca n’allait donc jamais s’arrêter. Elle qui espérait que l’histoire allait se tasser, voilà que ce Longuemart récidivait. Pour quelle raison s’acharnait-il à ce point et faisait-il preuve d’autant de cruauté à son égard ?

— Écoute, ma chérie, calme-toi. Ça va s’arranger. Tu vois bien, il fait des excuses publiques et il va même…

— Des excuses ! S’il n’avait pas commencé, il n’aurait pas besoin de s’excuser. Et puis quelle mouche l’a piqué ? Il veut faire la vérité sur quoi ? Il n’y a rien à dire !

— Tu as raison. Mais tu ne dois pas te mettre dans des états pareils. Tu te fais du mal inutilement.

— Et comment je devrais le prendre à ton avis ?

Pierre ne répondit pas. Il la prit simplement dans ses bras. Charlotte ravala les larmes qu’elle sentait monter. Elle n’aimait pas se montrer faible, mais c’était si bon de se laisser aller dans la douce chaleur de ces bras protecteurs. Abandonnée, elle ne put réprimer un sanglot. Pierre la serra encore plus fort.

— Si tu veux, on reste ici, murmura-t-il à son oreille.

Elle se dégagea doucement de son étreinte.

— Non ! Il n’en est pas question !

Pendant qu’elle se rafraichissait, Pierre éteignit l’ordinateur, un peu déçu. Finalement, il aurait préféré rester à la maison avec elle, la cajoler, la réconforter. Il aimait bien endosser le rôle de chevalier servant toujours prêt pour sa dulcinée. Résigné, il enfila un pardessus en cachemire gris et enroula autour de son cou l’écharpe de laine que Charlotte lui avait offert pour son anniversaire. Elle trouvait que ce simple accessoire, en ajoutant une touche de raffinement à sa tenue, lui donnait une certaine prestance.

A vingt heures passées, les abords du théâtre étaient déjà impraticables. La pièce avait attiré un public nombreux. Heureusement, Pierre avait trouvé facilement à se garer, dans le petit parking situé à l’arrière de la cathédrale. Lorsqu’ils sortirent de la voiture, quelques gouttes commençaient à tomber. Surpris par la pluie, un joueur d’orgue de Barbarie, qui s’était installé sur le parvis, s’empressa de ranger tout son attirail. Il se réfugia sous un porche, à proximité d’un soupirail qui crachait une épaisse vapeur à la moiteur presque bienfaisante, tant le froid était vif. A l’approche des fêtes, les rues étaient animées. Après la fermeture des magasins, on pouvait encore croiser quelques passants restés en ville pour admirer les illuminations ou pour boire un verre de vin chaud au marché de Noël. Pierre et Charlotte hâtèrent le pas en direction du théâtre. Une affiche aux couleurs criardes annonçait déjà le prochain spectacle : « La mousson ».  Alors qu’ils atteignaient les dernières marches du perron, ils aperçurent Philippe Martin, en compagnie de son épouse, en train de pavoiser au milieu d’un petit groupe de notables.

— Quand même, chuchota Pierre, j’ai du mal à me faire à l’idée qu’elle s’appelle Alizée, avec sa tête de gargouille. Il pouffa, ravi d’avoir pu soutirer un maigre sourire à son épouse.

Martin expliquait avec force gesticulations comment l’idée de créer plusieurs espaces lui était venue. L’agencement en niveaux séparés de quelques marches et l’utilisation de matériaux tels que le verre, le bois et l’acier en faisait un ensemble aéré, sans pour autant donner l’impression d’une bâtisse impersonnelle et sans âme. Charlotte ne pouvait pas se permettre d’ignorer la présence de son adversaire, surtout en de telles circonstances. Elle s’approcha du petit groupe, la tête haute, suivie de son époux.

— Charlotte, comment allez-vous ?

— Très bien, mon cher. Vous admirez votre œuvre ?

En s’adressant à lui en tant qu’architecte, elle ignorait délibérément le candidat à la mairie.

— Ma foi, mes amis étaient en train de me dire que c’était une véritable réussite, ce dont je suis très flatté, même si cela remonte maintenant à quelques années.

— Vous pouvez, au prix que cela a coûté à mon prédécesseur. Mais dites-moi, j’ai appris qu’il avait fallu procéder à quelques réparations. Une gouttière, si je me souviens bien. Serait-ce un défaut de conception ? ajouta-t-elle d’une voix aigre-douce.

— Bon, nous devons vous laisser, fit Pierre, en saisissant le bras de son épouse. La pièce ne va pas tarder à commencer.

Tous deux s’éloignèrent, sous le regard agacé de Martin.

— Tu  crois que je n’aurais pas dû ? fit-elle.

— Au contraire ! Mais il faut toujours savoir s’arrêter à temps. Là, tu ne lui as même pas laissé le temps de répondre. Tu lui as coupé l’herbe sous le pied !

Charlotte sourit. Elle avait épousé un homme admirable. Vraiment admirable. Ils entrèrent dans la salle de spectacle et s’installèrent. Quelques instants plus tard, la pièce commençait. Un agréable moment de répit après toutes les émotions de ces derniers jours.

Épisode suivant

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Ceci est ma participation au défi  « Des mots, une histoire 127″

Des mots une histoire

lancé par Olivia Billington sur son blog.

Les mots imposés :

élégance – prestance – raffinement – cruauté – barbarie
orgue – cathédrale – gargouille – gouttière – pluie
mousson – alizés – moiteur – douce – laine

Consigne facultative : commencer le texte par la lettre A et le terminer par la lettre Z

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Les coulisses de l’histoire

Toujours dans la continuité : le texte est écrit au préalable, puis j’insère les mots de ci de là, tant bien que mal… Vous noterez qu’il m’a fallu un peu ruser pour « gargouille », « mousson » et « alizés ».

Quant à la consigne facultative, et bien… elle était facultative et donc je l’ai carrément ignorée.

 

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21 réflexions sur “La révélation — 8 —

  1. Les consignes facultatives on s’en arrange ou pas, j’ai commencé par le A (facile) mais oublié le Z.
    Histoire que l’on suit avec délice. Quant à la gargouille d’Alyzée , j’espère que c’est une blagouille. 😛

    • Lorsque j’ai commencé, je n’avais pas d’objectif particulier, puisque l’idée d’écrire une suite m’a été suggérée par quelques lecteurs. Maintenant, je ne sais pas trop. Peut-être une nouvelle un peu longue… Pour un roman, pas sûr que j’ai suffisamment de matière ni que je tienne dans la durée.

    • Et bien… 😳
      Au début, j’avais beaucoup de mal avec les dialogues. Je les évitais parce que je ne les trouvais pas assez réalistes. Je suis ravie si j’ai fait des progrès de ce côté-là…
      En effet, certains mots demandent de faire des acrobaties incroyables. Ces ateliers nous obligent à faire des efforts pour nous sortir de situations difficiles. C’est très formateur, même si certains passages, au bout du compte, seront supprimés à la réécriture.

  2. Les mots se sont glissés aisément dans ce texte dans l’air du temps, les élections approchent.
    Et quel tempérament,cette Charlotte !
    Les têtes de gargouille n’ont plus qu’à bien se tenir…

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