La révélation — 7 —

Château

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L’intendant expédia le déjeuner tant il avait hâte de s’atteler à la tâche. Travailler le dimanche ne le dérangeait pas. Il avait la chance de pouvoir s’organiser comme il le voulait, son employeur lui laissant entièrement carte blanche. Il s’agissait de l’actuel propriétaire du château, un richissime marchand d’art. Celui-ci possédait plusieurs galeries à travers le monde et était tombé sous le charme dès qu’il avait aperçu le domaine de Saint-Simon. La situation géographique de la bourgade avait fini de le convaincre : à une heure de la montagne, elle bénéficiait d’un air si pur que la municipalité n’avait jamais eu à se soucier du sujet de la pollution.  Véritable aubaine pour la ville, le château et les terres attenantes avaient été cédés au marchand d’art pour une somme rondelette. L’entretien de la bâtisse représentait une charge que même la région ne pouvait assumer. Le château serait tombé en décrépitude sans l’offre inespérée de cet acheteur providentiel. Outre l’intendance, il avait confié à Jules Longuemart le soin d’effectuer des recherches sur son histoire. A la réflexion, madame de Frontignolles avait œuvré indirectement à la sauvegarde du monument en prenant cette sage décision.

L’intendant commença à admettre qu’il avait pris les choses un peu à la légère. Depuis toutes ces années il lui en avait voulu, alors qu’elle avait les mains liées. Elle ne pouvait pas se permettre de rouvrir les portes du château, pas plus que de lui offrir un poste d’intendant. A présent, il était grand temps de réparer les erreurs du passé. La première chose à faire était de rédiger un nouvel article sur le site du château. Depuis la veille, l’idée lui trottait dans la tête. Il tenta d’expliquer que ses allégations avaient peu de valeur. A supposer qu’il reste une descendance de la baronne de Saint-Simon, ce qui restait à prouver, rien ne permettait de dire que la dite descendance allait reproduire le même schéma. Il s’en voulait d’avoir ouvert une boîte de Pandore à laquelle il aurait mieux valu  ne pas toucher. Enfin, il se confondait en excuses et promettait de faire le jour sur toute cette histoire. Au moment où il cliqua sur le bouton « Publier »,  la bulle de culpabilité qui l’enveloppait commença à se diluer. Il soupira, enfin soulagé.

Jules enfila une paire de gants en coton blanc et sortit le livre du tiroir. Il le manipulait avec précaution. Ses gestes étaient lents et précis. Il prit quelques clichés afin de les comparer avec ceux déjà réalisés et les téléchargea sur son ordinateur. L’impression de réinventer le jeu des sept erreurs le fit sourire, alors que les photos s’affichaient sur l’écran, côte à côte. C’était étrange. Pour quelle raison l’artiste aurait-il peint des portraits avec aussi peu de différences ? Etaient-ce des esquisses ? Au vu du travail effectué, il était permis d’en douter. Jules fronça les sourcils. Quelque chose le tracassait. Etait-il possible qu’il y ait eu d’autres exemplaires de l’ouvrage, tous différents ? Sans trop savoir où cela le mènerait, une idée commença à germer : il devait en avoir le cœur net. Heureusement pour lui, Internet était accessible 7 jours sur 7. Il lança une recherche sur le titre de l’ouvrage et finit par trouver ce qu’il cherchait. Vingt quatre exemplaires avaient été répertoriés. La plupart appartenaient à des collectionneurs qui souhaitaient rester dans l’anonymat. Hormis les deux exemplaires en sa possession, deux autres ouvrages restaient accessibles, l’un dans une librairie lyonnaise, l’autre dans une petite ville du sud ouest de la France. Il griffonna rapidement leurs coordonnées dans un carnet en se promettant de les contacter dès le lendemain matin.

Il était déjà 17 heures lorsqu’il décida d’éteindre son ordinateur et de se détendre jusqu’à la fin du week-end. Et dire que c’était ce soir que se jouait au théâtre l’unique représentation de  « Quand soufflera la tempête, je partirai en courant » ! Il avait été furibond lorsqu’il avait appris qu’il ne restait plus la moindre place. Il s’en voulait encore un peu de s’être laissé à ce point accaparer par toute cette histoire , mettant sa vie entre parenthèses. Jules inséra un disque laser dans le lecteur et s’installa confortablement dans son fauteuil. Une douce musique s’éleva, envoûtante. C’était une ballade folk des années 70, un moment de pur bonheur. Lorsque la voix chaude de la chanteuse s’éleva, il ferma les yeux pour goûter à cet instant empreint de magie. Cette chanson, il avait beau la connaitre par cœur, il ne pourrait jamais s’en lasser. Tant de souvenirs y étaient attachés. C’est ce jour-là qu’il avait rencontré son premier amour de jeunesse, à l’occasion d’une kermesse. Elle était assise sur une balançoire, à l’écart des autres. Son K-way rouge vif se gonflait sous les assauts du vent et ses cheveux voletaient en tous sens. On aurait dit qu’elle allait s’envoler. Elle s’appelait Camille. Lorsque, quelques mois plus tard, il s’était inscrit à la Sorbonne, il ignorait alors qu’il avait bien malgré lui ouvert une brèche. Lorsqu’il rentra chez lui à l’occasion des premières vacances scolaires, il apprit qu’elle était partie à l’étranger, sans lui laisser la moindre adresse. Il en fut profondément blessé, puis, avec le temps il l’oublia. Bercé par la douce musique, Jules s’endormit.

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Ceci est ma participation au défi
LES PLUMES à thème n°24  lancé par Asphodèle
sur le blog  Les lectures d’Asphodèle .Ecritoire

L’exercice consistait à rédiger un texte ayant pour thème « l’air ». Les mots suivants étaient imposés :

Temps, vie, chanson, rien, diva, furibond, montagne,
souffle, pollution, tempête, ballade, léger, envoyer,
courant, bulle, prendre, gonfler, voleter, brèche, blesser, balançoire.

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Les coulisses de l’histoire

Pas de nouveauté : je poursuis mon histoire en utilisant la même méthode : le texte est déjà écrit et j’y  ajoute les mots imposés. Certains mots ne collant pas du tout avec ce que j’avais déjà rédigé, j’ai dû improviser. Le titre de la pièce est franchement ridicule, mais tant pis. J’ai dû rallonger le texte avec la partie consacrée à la  fin du week-end. Ainsi, Jules a pu se reposer un peu, bercé par la douce musique de Joni Mitchell et par de doux souvenirs.

Pour écouter « Amelia », c’est par ici. C’est une chanson que j’adore…

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33 réflexions sur “La révélation — 7 —

  1. Une histoire intrigante. Moi aussi le titre de la pièce m’a amusée. Il faut quelquefois faire ce genre de pirouette pour caser un mot, pas du tout bienvenu dans le récit que l’on construit.

  2. Ton histoire prend du corps ! Avec les recherches généalogiques, du moins sur le passé des habitants du château, on va avoir droit à des découvertes surprenantes je suppose ! Le titre de la pièce est drôle je trouve, mais ce que tu peux faire pour ton histoire, c’est après, enlever ce qui ne te plaît pas ou peut laisser des incohérences ! Je la trouve très bien menée, tu sais nous tenir en haleine, c’est même ta spécialité ! 😀

  3. J’ai pris un gros fou rire avec le titre de la pièce, rien que pour ça j’adore ^^ Sinon, je te le dis toutes les semaines mais je suis très fan de ton écriture et de ta façon de raconter les histoires, tes personnages sont vivants, le suspense est savamment entretenu. Maintenant dans les ateliers, je lis tous les autres textes (et c’est peu de dire qu’il y en a beaucoup de très intéressants !) avant et je garde le tien pour la fin comme on garde sa friandise préférée lol

    • Et oui, ce titre tombe vraiment comme un cheveu sur la soupe. Si je réécris l’histoire, je m’en débarrasserai, c’est sûr. 🙂
      Friandise préférée… Alors là, il n’y a pas de plus beau compliment. Je ne sais pas quoi dire… 😳

      • Hihi mais il n’y a rien à dire ^^ l’écriture, et l’art en général c’est une question de sensibilité et de goût, et il se trouve que j’aime ce que tu fais, voilà tout 😀

  4. La fin de ton histoire me fait penser aux paroles de la chanson « Michèle » chantée en français par Gérard Lenormand 😉

    Tu avais à peine quinze ans
    Tes cheveux portaient des rubans
    Tu habitais tout près
    Du Grand Palais
    Je t´appelais le matin
    Et ensemble on prenait le train
    Pour aller, au lycée.
    Michèle, assis près de toi
    Moi j´attendais la récré
    Pour aller au café
    Boire un chocolat
    Et puis t´embrasser

    Un jour tu as eu dix-sept ans
    Tes cheveux volaient dans le vent
    Et souvent tu chantais :
    Oh! Yesterday!
    Les jeudis après-midi
    On allait au cinéma gris
    Voir les films, de Marilyn
    Michèle, un soir en décembre
    La neige tombait sur les toits
    Nous étions toi et moi
    Endormis ensemble
    Pour la première fois.
    Le temps a passé doucement
    Et déchu le Prince Charmant
    Qui t´offrait des voyages
    Dans ses nuages
    On m´a dit que tu t´es mariée
    En avril au printemps dernier
    Que tu vis, à Paris.

    Michèle, c´est bien loin tout ça
    Les rues, les cafés joyeux
    Mêmes les trains de banlieue
    Se moquent de toi, se moquent de moi
    Michèle, c´est bien loin tout ça
    Les rues, les cafés joyeux
    Mêmes les trains de banlieue
    Se moquent de toi, se moquent de moi….
    Se moquent de moi!

    Toujours agréable de te lire!!!
    Bisous
    Domi.

    • J’essaie d’ajouter quelques rebondissements, étant donné que l’histoire se lit par épisodes. Si elle se lisait d’une traite, en revanche, je pense qu’il ne faudrait pas trop en faire, car cela peut être épuisant pour le lecteur (il me semble).
      Merci…

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