La révélation — 6 —

Marché

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Jules avait passé le reste du samedi après-midi à des travaux de menues réparations. L’entretien d’une maison laisse généralement peu de répit et l’homme,  piètre bricoleur, ne pouvait plus repousser l’échéance. Une météo peu clémente avait fini de le convaincre.

Le lendemain matin, la pluie avait cessé. Les nuages, balayés pendant la nuit, avaient fait place à un soleil radieux. Jules enfila une parka et sortit. Après cette semaine de grisaille, c’était l’occasion de s’aérer.  Un cabas à la main, il prit la direction du centre ville. La place du marché avait été investie par les petits producteurs locaux, dans une ambiance joyeuse et colorée qui attirait tous les dimanches matin les habitants de Saint-Sauveur. Un petit attroupement, devant le bistrot du père Lacroix, attira son attention. Les efforts déployés par Philippe Martin, accompagné d’un aréopage de gens « bien comme il faut », le firent sourire. Tout avait été savamment calculé : tenue sportswear et jovialité de circonstance. Il faut dire que le candidat avait déjà essuyé deux échecs aux élections municipales. Il serrait des mains avec un entrain qui faisait plaisir à voir. Mais Jules n’était pas dupe, il savait bien que tout cela n’était qu’un jeu d’acteur parfaitement huilé. Alors qu’il se dirigeait vers l’étal du fromager, il aperçut au détour d’une allée Charlotte de Frontignolles accompagnée de son époux. Curieux, il s’approcha.

— Ces poireaux sauvages sont un pur délice. Et ces carottes ! Il n’y a que chez vous que je trouve des légumes aussi goûteux, fit-elle à un petit maraîcher dont le stand ne payait pas de mine.

— Merci. Vos compliments me vont droit au cœur, madame le maire.

— Tsss, il n’y a pas de « madame le maire ». Aujourd’hui, je ne suis qu’une simple cliente qui fait son marché, comme tout le monde.

— Il y a un temps pour tout, renchérit Pierre Lacombe. La politique peut bien se passer de mon épouse pour une fois, ajouta-t-il avec un clin d’œil complice.

« Ces deux-là ne semblent pas être en campagne », se fit Jules Longuemart, étonné par cette découverte. Charlotte faisait tout simplement quelques emplettes, un caddie à roulettes à la main. Il lui trouva les traits tirés. Le personnage public au caractère autoritaire avait fait place à une femme ordinaire. Jules s’interrogeait, gagné peu à peu par l’incertitude. Pouvait-on se fier à l’image colportée par les medias et par la rumeur ? Et si elle était totalement injustifiée ? Cette femme était une véritable énigme. C’est alors qu’une autre question s’imposa à lui : que se passerait-il si le chemin des deux camps adverses venait à se croiser ? Il n’eut pas le loisir de connaitre la réponse, car il était temps pour lui de rentrer.

Pendant le trajet du retour, le doute se mua en culpabilité. En publiant son article, qui sait s’il ne l’avait pas jetée injustement en pâture. Punie pour rien, pour des broutilles. A présent, il craignait une réaction en chaîne. L’affaire, en lui échappant, risquait de prendre une tournure imprévue. Si madame de Frontignolles, il y a quelques années, n’avait jamais levé le petit doigt pour le château, peut-être avait-elle de bonnes raisons. Jules devait bien admettre que le budget de la municipalité avait jusque là été dépensé à bon escient. La machine était lancée et, s’il était trop tard pour l’arrêter, peut-être était-il encore temps d’en dévier le cours. L’intendant allongea le pas. Il allait devoir se remettre à ses recherches sans perdre de temps. Hors de question qu’il puisse nuire à quiconque. Finalement, la seule chose qui importait, c’était la vérité.

Le bistrot du père Lacroix ne désemplissait pas. Posté devant l’entrée du troquet, au milieu d’une foule d’admirateurs et de curieux, Philippe Martin brandissait un verre de rouge dont il semblait apprécier le contenu.

— Ce petit vin est tout bonnement divin, s’exclama-t-il après avoir émis un claquement de langue approbateur. Nos producteurs n’ont rien à envier aux grands domaines du bordelais !

Il enchaina en évoquant sa robe pourpre, sa rondeur en bouche, usant un peu à la légère d’un vocabulaire de connaisseur que nul n’osa contredire. Il termina sa longue tirade et reposa le verre encore à moitié plein sur l’une des tables métalliques installées sur la terrasse, chauffée pour l’occasion. Certes, s’il se faisait un devoir de montrer qu’il appréciait les produits locaux, il ne devait pas pour autant faire figure de poivrot. Et puis, l’âpreté de ce vin bio commençait sérieusement à agresser ses papilles. D’un sourire entendu, il fit comprendre à la petite assemblée qu’il ne fallait pas abuser des bonnes choses.

Au civil, Philippe Martin était architecte. A l’époque où il avait fondé son cabinet, il était seul. Quelques années plus tard, sa petite affaire avait pris un tel essor qu’il s’était adjoint deux associés. Aujourd’hui, il faisait partie des notables de la ville. On lui devait le nouveau théâtre, tout de métal et de verre dont l’architecture aérienne semblait échapper à la loi de l’attraction terrestre. C’était avant que madame de Frontignolles ne soit élue. Depuis qu’elle était en poste, la ville ne lui avait plus commandé le moindre projet. L’homme, sous des dehors affables, éprouvait à son égard une véritable rancœur.

— Monsieur Martin ! Vous savez, je vote toujours pour vous ! fit une vieille femme, en s’approchant.

— Merci infiniment, lui répondit-il distraitement.

Il venait d’apercevoir une connaissance. Il lui fit un signe de la main.

— J’ai toujours voté pour vous. Et mon mari aussi.

La dame âgée essayait d’attirer son attention, en vain. Agacé, Philippe Martin fit volte face, faisant mine de l’ignorer. Ces vieilles personnes qui n’arrêtaient pas de radoter avaient le chic pour l’exaspérer. Convaincu qu’elles faisaient de même avec n’importe quel candidat, il préféra renoncer à cette nouvelle épreuve, quitte à perdre une voix. A quoi bon perdre son temps ?

— Bonjour Philippe, content de te voir en pleine forme, malgré ce froid mordant.

Le docteur Lambert, médecin attitré de la famille, était aussi un ami de longue date.

— Froid ? Mais il fait un temps resplendissant ! répondit joyeusement le candidat à la mairie. D’ailleurs, je continue à faire mon jogging, tous les matins, même le dimanche. Et sans me doper, ajouta-t-il avec un clin d’œil.

Dans le monde de la politique, l‘important était de toujours faire bonne figure. Etre sportif était un gage de dynamisme qui inspirait confiance, quitte à tricher un peu. Il se trouve que Philippe Martin était un expert dans l’art de paraître.

Jules Longuemart venait juste d’arriver chez lui. Il en était encore à se demander comment il pourrait changer le cours des choses, lorsque la solution lui apparut, comme une évidence. Mais avant, il devait préparer le repas.

Épisode suivant

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Ceci est ma participation au défi  « Des mots, une histoire 126″

Des mots une histoire

lancé par Olivia Billington sur son blog.

Les mots imposés :

hésiter – incertitude – énigme – interroger
épreuve – sportif – doper – tricher – punir
injustifié – loi – attraction – terrien – aérien – météo

Consigne facultative : commencer le texte par « regardez-le »

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Photo Gertie_DU, avec l’aimable autorisation de son auteur

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25 réflexions sur “La révélation — 6 —

  1. C’est souvent sur les marchés qu’on montre cette « campagne »
    Je suis contente, il va y avoir une suite
    Je vais aller au jardin, le soleil entre dans la maison
    et il va faire bon
    belle journée

    • Non, elle n’a qu’un tout petit rôle. Rien de plus. Mais je réalise que c’est une bonne question, qu’on devrait se poser tout le temps. Est-ce que ce personnage a un autre rôle à jouer… ? Cela permet d’explorer d’autres pistes et d’ouvrir des perspectives.

      • Disons que son insistance m’a fait me demander si elle allait prendre de l’importance. 🙂
        Et, oui, toujours garder à l’esprit que même le plus insignifiant des personnages peut se révéler plus que ça… 🙂

      • C’est vrai. Je pense qu’un personnage de moindre importance peut aussi représenter une ouverture en cas de panne d’inspiration… Tu as bien fait de poser la question sur la vieille dame. 🙂

  2. Qu’il se grouille de préparer son repas, je pense qu’avec les petits légumes frais du marché cela ne devrait pas lui prendre trop de temps et qu’il nous dise la prochaine fois comment il compte faire !

  3. La campagne électorale bat son plein. Quel meilleur moyen que le marche pour la faire sans le laisser paraître.
    Bon voyons cette suite bientôt. Bravo pour le suspens car il nous faut bien attendre la fin du repas maintenant.

  4. Ton histoire se tient bien et ouvre beaucoup de perspectives d’avenirs. 😀 Les personnages sont bien dépeints et ton texte st agréable à lire. 😀 Très belle participation. 😀

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