La révélation — 5 —

paquet

Episode précédent

En refermant la porte d’entrée, Jules vit que l’asphalte était mouillé. Il avait encore plu. Il baissa les yeux sur le paquet : son nom et son adresse étaient imprimés sur une étiquette de couleur bleue.  L’intendant dut chausser ses lunettes, suspendues par un cordon autour de son cou, pour lire le nom de l’expéditeur. Depuis quelques années, il avait bien du mal à déchiffrer les petits caractères.

Librairie Améthyste
Livres anciens
81 Faubourg St Honoré
75008 PARIS

 

Il retourna à son bureau, tout en se grattant pensivement la tête. Il avait hâte de découvrir le contenu du colis. A l’aide d’un coupe papier, Jules découpa méticuleusement le carton et en sortit un livre emballé dans du papier bulle. Un bon de livraison à son nom, ainsi qu’un certificat d’authenticité étaient joints à l’ouvrage. Rien d’autre. Aucune explication, pas le moindre mot. Un cadeau ? Un de ses enfants aurait égratigné la coutume familiale ? Il retira l’emballage translucide et en resta bouche bée. Une impression de déjà vu, comme si quelque chose recommençait. Il avait sous les yeux la copie conforme de l’ouvrage sur lequel il travaillait, une édition de 1564 de « Saint-Sauveur au temps de la baronnie », dans un état de conservation remarquable. Qui pouvait lui avoir envoyé ce livre, ici, chez lui ? Et pourquoi ?

En examinant les pages à la lumière de sa lampe de bureau, les mêmes images lui apparurent. Il y avait pourtant une différence. Il s’agissait bien des mêmes personnages et les portraits semblaient avoir été réalisés par le même peintre, mais le point de vue était différent. L’intendant plissa les yeux. Il était persuadé que certains objets n’étaient pas à la même distance les uns des autres ou qu’ils avaient changé d’apparence, comme s’ils avaient subi une mutation. Hormis ce détail, l’ouvrage était en tous points identique à celui qui appartenait aux archives du château. On reconnaissait les techniques de la reliure de la seconde moitié du XVIème siècle. Les coins métalliques encore utilisés au Moyen Age avaient disparu au profit d’ornements en forme d’arabesques gravés à la cire sur le cuir de la couverture. La peau, d’un brun profond, présentait la même patine que celle de l’ouvrage qu’il avait eu le loisir de feuilleter pour ses recherches.

Dans sa précipitation, Jules Longuemart réalisa qu’il n’avait pas pris la précaution d’enfiler des gants de coton, comme il le faisait habituellement. Il avait oublié. Il rangea le livre dans un tiroir qu’il ferma à clé et ralluma son ordinateur. En moins d’une minute, il était en possession des coordonnées de la librairie Améthyste.

— Librairie Améthyste, bonjour.

— Bonjour. Voilà, je viens de recevoir un colis expédié par vos soins…

— Il y a un problème ?

— Non, non, pas du tout ! En fait, je ne comprends pas. Je n’ai rien commandé. J’aimerais savoir s’il ne s’agit pas d’une erreur. Enfin… est-ce que vous pouvez me renseigner ?

— Vous pouvez me donner le numéro du bon de livraison ?

— Ah, oui. Attendez… 13-12-055

L’intendant communiqua également son nom et son adresse.

— Ne quittez pas, je regarde.

Un cliquetis se fit entendre, suivi d’une musique d’attente.

— Merci d’avoir patienté, fit la voix féminine à l’autre bout du fil. La personne qui a acheté le livre a payé en espèces et n’a pas laissé son nom. C’était pour un cadeau, un cadeau surprise apparemment, ajouta-t-elle d’une voix enjouée. Nous avons d’ailleurs été étonnés que le client nous demande de l’expédier par transporteur plutôt que de le remettre lui-même à son destinataire. Il nous a alors expliqué qu’il partait pour un lointain voyage, qu’il avait la nostalgie d’un pays où il avait autrefois vécu et qu’il n’avait pas le temps de s’en occuper. Vous le connaissez peut-être ?

— Et bien, je ne vois pas. Il n’a rien dit d’autre ?

— Non, rien de particulier. Je me souviens qu’il a juste parlé de nouveaux horizons, de dépaysement et de la beauté du soleil couchant sur le rivage. Un vrai poète ! Maintenant que j’y pense, il me semble qu’il était question de l’Australie. En tout cas, il doit beaucoup vous estimer. C’est un très beau cadeau, vous savez !

— Je m’en doute, oui. Vous vous souvenez comment il était ?

— J’ai une bonne mémoire mais je ne suis pas physionomiste. C’était un homme qui devait avoir une soixantaine d’années. Très distingué. C’est tout ce que je peux vous dire.

— Et bien, je vous remercie infiniment pour tous ces renseignements.

Jules raccrocha en se demandant qui était assez fou ou insouciant au point d’acheter un livre d’une telle valeur et de le lui faire expédier, à lui. Au bas mot, un tel ouvrage devait coûter aux alentours de 2000 euros. Se voir offrir un objet de valeur par un généreux donateur qui préférait rester dans l’ombre n’était pas commun. Le plus étonnant, c’est qu’il ne connaissait personne, ni de près ni de loin, qui ait vécu en Australie.

— Et bien ! Quelle aventure ! fit-il tout en émettant un sifflement, alors qu’il retournait à son ordinateur pour relever ses messages et poursuivre ses recherches. Les derniers événements avaient aiguisé sa curiosité. Maintenant, il n’était pas prêt d’abandonner, même s’il avait la vague impression de courir après des chimères.

………………………………………………………………….

Ceci est ma participation au défi
LES PLUMES à thème n°23  lancé par Asphodèle
sur le blog  Les lectures d’Asphodèle .Ecritoire

L’exercice consistait à rédiger un texte ayant pour thème « là-bas ». Les mots suivants étaient imposés :

Inconnu, nostalgie, rivages, différence, dépaysement,
horizon, recommencer, mutation, ailleurs, lointain, voyage,
insouciance, oublier, découverte, chimérique, aventure,
soleil, distance, ici, asphalte, abandonner, améthyste.

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Les coulisses de l’histoire

Cette fois-ci encore, mon texte était déjà écrit. Dès que j’ai eu connaissance des mots imposés, je les ai parsemés ça et là, j’ai tout mis dans un sac à mots et j’ai secoué. Et voilà ! Ça n’a pas été facile, il me faut bien l’avouer. J’ai dû changer le nom de la librairie et insister lourdement sur le client à l’âme de poète.

J’ai également pris quelques libertés avec « découverte » que j’ai transformé en « découvrir » et avec « chimérique » qui est devenu « chimère ». D’ailleurs, je trouve que la règle devrait autoriser ce genre de transformation (utiliser le verbe plutôt que le nom ou l’adjectif, ou inversement).

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36 réflexions sur “La révélation — 5 —

  1. Mais ton histoire s’étoffe, tu vois ! Hé hé qu’est-ce que c’est ces manières de me transformer les mots petite voyouse ? Justement, le règlement l’interdit haaaa !!!! 🙄 Toi aussi tu veux le bonnet d’âne hein c’est pour ça ???? Je passe pour cette fois mais que ça ne se reproduise plus ! 😆 Ou alors je ferai un atelier « spécial » transformation des mots imposés ! 😉 ça peut être intéressant ! 🙂
    Cela dit, on reste sur notre faim et on attend la suite ! ^^

      • Exactement ! 🙄 (quoique…) Le pire c’est que maintenant quand je vais te lire, je vais redoubler d’attention ha ha !! Et pour le bonnet d’âne je vais me faire un plaisir (niak niak ) de t’en trouver un pour le billet de lundi en 8… hi hi !!!

  2. J’adore les mystères liés aux livres, surtout quand c’est si bien écrit, j’attends la suite avec impatience ! Et je me joins à ta rébellion sur la transformation des mots car je fais pareil ^^

  3. un colis mystère…..ne serait-il pas piégé????…. suite au prochain épisode….
    double salto , mots imposés dans un texte déjà écrit , chapeau!

  4. aha!!! tu voudrais changer le règlement! LOL
    j’aime l’ingéniosité que chacun déploie pour utiliser les mots qui n’entrent pas vraiment dans l’histoire, comme ta librairie Améthyste, par exemple 😉

  5. Ca risque de l’emmener loin, Jules, cette aventure de livre 😉
    Ca t’ouvre bien des horizons pour les futurs ateliers, MCL 😆
    Et les mots « intrus » sont invisibles !
    Bon dimanche et bises de Lyon

    • Pour l’instant oui, j’ai plusieurs branches à explorer. Tant qu’on voit l’horizon, le récit peut s’étoffer et se poursuivre. Le tout est d’éviter de se retrouver devant un mur.
      Merci Soène. Très bon dimanche à toi aussi.
      Bises.

  6. J’aime les détails qui donnent de l’épaisseur, de la crédibilité au personnage.
    Mmh, j’aime ce mystère qui plane… je vois bien le monsieur être en fait Jules du futur (mais il a quel âge au juste, Jules ? la cinquantaine ? plus ?).

    • Je parlerai un peu plus de Jules, au fil du temps… Et bien non, le livre n’est pas un message venu du futur (envoyé par Jules à Jules…). Pour tout dire, je n’avais même pas envisagé cette possibilité… Cela dit, je reconnais que c’est une bonne idée, mais je ne l’exploiterai pas (ce serait trop facile maintenant…).

  7. Eh bin, je connais pas beaucoup d’agent téléphonique qui donne autant de renseignements si clairement expliqués ! Mais il y a un joli mystère à la clé… 😀
    Pour les mots déviés de leur forme première, qui ne tente rien n’a rien… on passe tous par là, un jour ou l’autre ! 😛

    • Oh mais ce n’est pas un agent téléphonique. Il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’une petite librairie qui vend des livres anciens, où le client est rare. Alors quand ils ont quelqu’un à qui parler, ils deviennent vite très bavards.
      Ah, toi aussi alors… 🙂

  8. Tu t’en es bien tirée avec le mot « améthyste » plus deux mutations, je crois bien que tu mérites le bonnet d’âne mdr!!!
    Non vraiment j’ai adoré et ton histoire me rend terriblement curieuse maintenant!!! Mais qui donc serait capable d’une telle folie, qu’est-ce qui peut bien motiver ce geste!!!!
    Excellent, vraiment excellent!!!
    Bisous
    Domi.

    • C’est sûr, un livre de 2000 euros, il y a peu de chances. En revanche, un livre déposé sur un banc, destiné à … celui ou celle qui le trouvera, avec un petit mot d’explications, ça arrive… D’ailleurs, je me demande si je ne vais pas tester, en proposant au « découvreur » de déposer à son tour son propre livre. Une sorte de chaîne de livres… 🙂

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