La révélation — 3 —

Rue de nuit.

Épisode précédent

Le staff était au complet au 21 rue Dembourg, au moment où la Mercedez se gara sur la place de parking réservée. Le local se composait d’un rez-de-chaussée dont la vitrine, recouverte d’affiches, était surmontée d’une enseigne aux couleurs de l’Union des Indépendants de Saint-Sauveur. Au fond de la pièce, un escalier métallique en colimaçon menait au premier étage. Le long crissement de pneus  fit lever toutes les têtes. Une poignée de secondes plus tard, madame le maire faisait son entrée dans la salle de réunion. Suite à son coup de fil, toute l’équipe s’était rendue au siège du parti. Un silence religieux l’accueillit, puis tour à tour, chacun y alla de son encouragement ou de son indignation.

— C’est une honte ! Mais jusqu’où iront nos adversaires ?

— Je pense que c’est Martin qui tire les ficelles. Encore un de ses coups bas. Il cherche vraiment les emmerdements celui-là ! La dernière fois la mairie lui a échappé et maintenant il est prêt à tout pour l’avoir !

— Charlotte, je suis vraiment désolée de ce qui t’arrive. Mais comment est-ce possible ? Ce portrait…

— Ma pauvre bichette, si tu savais comme je suis…

Pierre Lacombe hésita une fraction de seconde puis stoppa net. Le froncement de sourcils que lui jeta Charlotte était suffisamment éloquent. Il savait pourtant qu’elle ne tolérait pas ces familiarités en public, et encore moins dans le cadre de ses fonctions. Il l’avait épousée deux ans après le décès de son époux. Madame de Frontignolles avait alors préféré garder son ancien patronyme. La vie publique a ses exigences, que Pierre avait très volontiers acceptées. Ancien patron d’une grosse entreprise d’emballages, il coulait à présent une retraite paisible entièrement dédiée à la carrière politique de son épouse. Une routine qu’il semblait apprécier malgré ce sentiment de vide qui l’accablait parfois.

— Merci à vous tous de votre soutien. Je compte sur vous pour m’aider à préparer la riposte sans perdre de temps. Cette photo est grotesque et même si la ressemblance est troublante, je vous assure que je n’ai rien à voir de près ou de loin avec le château. Je n’ai même pas d’origines nobles. Mon nom de jeune fille est Bonnetier et je suis issue d’une famille de commerçants.

La peine se lisait dans les regards figés par l’incompréhension. Le temps semblait ralenti, comme suspendu. Charlotte, quant à elle, était déjà à mille lieux. Elle qui avait fait des projets pour ce dimanche, espérant un peu d’intimité avec Pierre, voilà que tout tombait à l’eau. La morosité ambiante  commençait à devenir oppressante, aussi l’intervention de la secrétaire du parti fut accueillie avec soulagement. Elle s’empressa de briser le silence en faisant une proposition qui reçut l’adhésion de tous.

— Nous allons préparer un communiqué de presse. Mais il vaut mieux ne pas se précipiter, bien réfléchir et se montrer créatifs pour leur couper l’herbe sous le pied, le moment venu. Faire le premier pas et tenter de te justifier maintenant pourrait être interprété comme un aveu. L’effet serait désastreux. Non, il nous faut juste anticiper pour être prêts lorsque les hostilités seront lancées.

La réunion se poursuivit tardivement. Lorsque les membres du parti se séparèrent, la pluie commençait tout juste à tomber. Pierre Lacombe s’aperçut que Charlotte était en panne de parapluie. Galant homme, il l’escorta jusqu’à sa voiture.

Jules Longuemart trépignait. Ces serveurs vocaux l’exaspéraient : « Pour accéder aux services de recherche tapez 1 , pour le secrétariat tapez 2, pour accéder au recrutement tapez 3 , pour… ». L’intendant, excédé, coupa la communication et composa à nouveau le numéro du CNRS. Il tapa « 1 » et attendit patiemment l’énumération de toutes les spécialités puis, ne sachant que faire, appuya sur une touche au hasard. Prenant une grande inspiration, il décida de s’armer de patience et de rester courtois quoiqu’il arrive. Une voix féminine, celle d’une vraie personne, répondit enfin.

— Bonjour, Irène à votre service. Que puis-je pour vous ?

Jules tenta d’expliquer du mieux qu’il put sa requête. Dans ces moments-là, il ressentait toujours une véritable détresse, la crainte de ne pas être compris et d’être renvoyé dans les méandres du réseau téléphonique, zigzaguant à l’infini.  Il poussa un soupir de soulagement lorsqu’il réalisa que son interlocutrice connaissait le professeur Pignol. Hélas, celui-ci était en déplacement pour plusieurs jours.

— Le mieux est de lui envoyer un mail. Je vous laisse ses coordonnées. Vous avez de quoi noter ?

Jules Longuemart nota l’adresse mail et remercia chaleureusement son interlocutrice, un petit pincement au cœur. Les choses se précisaient. Il rédigea sans plus tarder un courriel, dans lequel il expliquait au professeur de quoi il retournait. Alors qu’il rédigeait son texte, il ne put réprimer un bâillement. Il se sentit plus léger  lorsqu’il cliqua sur « Envoyer », comme si le poids qui pesait jusque là sur ses épaules s’était miraculeusement envolé. Satisfait de cette journée bien remplie et pleine de promesses, l’intendant rangea le livre en lieu sûr, ferma les volets et rentra chez lui. Mort de fatigue après toutes ces émotions, il n’avait qu’une hâte, s’installer dans son vieux fauteuil et siroter un verre de ce whisky de dix ans d’âge ramené d’un récent voyage en Écosse.

Episode suivant

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Ceci est ma participation au défi
LES PLUMES à thème n°22  lancé par Asphodèle
sur le blog  Les lectures d’Asphodèle .Ecritoire

L’exercice consistait à rédiger un texte ayant pour thème l’ennui. Les mots suivants étaient imposés :

projet, dimanche, emmerdement,  penser, intimité, hésiter
oppresser, pluie, savoir, morosité, panne, créatif, silence
bâiller,  fatigue, mourir, soupir, ralenti, routine, figé, vide
et les 3 mots en  W X Z : whisky, xyste, zigzaguer

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Photo Pat Berardici, avec l’aimable autorisation de son auteur

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Les coulisses de l’histoire

Cette fois-ci encore j’avais rédigé mon texte avant de découvrir les mots. Et quelle découverte ! Je me suis bien demandée comment j’allais caser tout ça… Après coup, le texte a un peu moins de peps, mais les mots ont permis au personnage de Charlotte d’apparaître plus humaine et pas aussi froide qu’on aurait pu le croire. Finalement, cela m’a peut-être évité de tomber dans la caricature et ce n’est pas plus mal. En revanche, désolée pour la longueur, mais pas moyen de faire autrement. Pourtant, j’ai éliminé « xyste » qui n’avait pas sa place ici. J’aurais bien enlevé aussi « zigzaguer », qui sonne mal à mon oreille et « emmerdement », que je trouve trop long, mais j’ai tenu à respecter la règle du jeu.

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33 réflexions sur “La révélation — 3 —

  1. Je découvre ton blog aujourd’hui et cette histoire aussi. Je vois que tu as donné dans le policier comme moi, sauf que ton histoire pourrait bien devenir un vrai roman un jour alors que je ne fais que des petites nouvelles.

    Bises.

  2. demain je me cale dans un fauteuil et je reprends toute l’histoire….Captivante!
    (je me souviens d’une lecture: « quand souffle le vent du nord » de Daniel Glattauer…Je viens de retrouver ce livre ,lu il y a quelques années, et qui m’est revenue en mémoire à la lecture des débuts de ton intrigue!!
    j’apprécie!
    bon weekend!

    • J’ai dû l’allonger d’un ou deux paragraphe environ et modifier certains passages. Globalement, c’est vrai que le texte est plus long lorsqu’on doit le réadapter en y ajoutant les mots imposés.
      Roman… Pour ça, les scènes devraient être plus détaillées et le temps devrait s’écouler plus lentement. Je passe assez rapidement d’une scène à l’autre, trop rapidement pour un roman. Enfin, il me semble…

  3. Ha zut j’ai loupé l’épisode 2, je vais aller le lire mais globalement tu as bien fait de « céder à la pression » de la foule (en délire^^) qui te demandait une suite, ton histoire nous tient en haleine et je ne l’ai pas trouvée si longue que ça ! On ne s’y ennuie pas donc ça passe bien ! 🙂 Je ne peux pas écrire à l’avance, ce sont les mots qui m’orientent dans telle ou telle direction mais bravo, c’est un bel exercice que tu as réussi ! 🙂

    • Merci Asphodèle…
      Ce que je crains, avec ces suites d’une semaine à l’autre, c’est que justement on perde le fil. D’autant que j’essaie de passer d’une scène à l’autre pour éviter la monotonie. Mais comme les scènes sont relativement courtes, il est facile d’oublier où l’on en était au précédent épisode.

      • C’est normal que l’on oublie un peu quand on lit beaucoup de textes en une semaine, on ne peut pas tout retenir, donc dans les suites, faire en sorte de laisser un « élément stable » qui nous remémore de suite l’histoire et faire en sorte que l’on puisse comprendre même si on n’a pas lu les épisodes précédents ! C’est ce que tu as fait et c’est très bien !

    • C’est vrai. Le genre a du succès, probablement par gout mais aussi peut-être un peu par facilité. Quoique pour l’instant, il n’y a pas le moindre policier dans mon histoire. Mais je suppose que tu ranges dans « policier » toute histoire avec une intrigue où se mêle un brin de mystère à élucider…

  4. Ah ! MCL, le Jules c’est le corbeau… je sais qui a déballé LA photo !… ou alors c’est Martin… j’y perds mon latin, comme au boulot !
    Si tu savais comme tout ça respire la vraie vie politique !
    J’adore ton feuilleton, vivement samedi prochain !
    Bon dimanche et gros bisous

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