La révélation — 2 —

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Dès le lendemain, un extrait de l’article, accompagné de la photo, figurait en bonne place dans la rubrique culturelle des Echos de l’Ouest. Les lecteurs étaient invités à se rendre sur le site du château pour découvrir la suite. Dans cette petite bourgade tranquille, un titre aussi évocateur que « L’empoisonneuse de Saint Sauveur »  ne pouvait que titiller les curiosités. L’extrait se terminait par une petite phrase sibylline, comme savent si bien le faire les médias : « N’y aurait-il pas comme un petit air de famille avec une personnalité bien connue de nous tous ? ». En prenant la décision d’ajouter une information qui ne figurait pas sur le blog tout en restant suffisamment évasif, le journaliste avait su appâter son lectorat.

Lorsque Sabine, la secrétaire de madame de Frontignolles, entra dans le bureau, c’est tout juste si elle eut droit à un pincement de lèvres en guise de bienvenue. Elle déposa doucement le plateau sur lequel  était disposée une tasse de café fumant accompagnée de la presse du jour. Comme d’habitude, elle avait pris soin d’ajouter un petit bouquet de fleurs, ce qui lui valait toujours les moqueries de ses collègues. « Mais pourquoi est-ce que tu t’acharnes ? Tu sais bien qu’elle s’en fiche complètement de tes fleurs ! ». Mais Sabine était convaincue que ces petites attentions adoucissaient les mœurs.

— Pour apaiser le monstre, c’est un énorme bouquet que tu aurais dû lui apporter cette fois-ci, pouffa Charles.

Une effervescence inhabituelle régnait dans les locaux de la mairie. L’information du jour avait été rapidement relayée et les chuchotements allaient bon train. Soudain, telle une furie, madame le maire sortit de son bureau en claquant la porte. Chacun retourna vaquer à ses occupations comme si de rien n’était. Charlotte de Frontignolles, malgré son petit gabarit, était une maîtresse femme. Le pli amer qui s’était creusé aux commissures de ses lèvres, le regard bleu acier, le front soucieux, témoignaient d’un caractère revêche auquel peu de ses collaborateurs osaient se frotter. Ce matin-là, les éclairs que lançaient ses yeux de glace auraient rempli d’effroi le plus aguerri des fonctionnaires. Hors de question de croiser son regard, sous peine de damnation. Rien qu’au cliquetis des ses lourds bracelets d’or et au bruit de ses pas qui résonnaient sur le sol de marbre, on pouvait deviner à quel point elle était en colère, prête à combattre quiconque se mettrait en travers de son chemin. Sans un mot, elle sortit de la bâtisse, dévala les escaliers du perron, puis monta dans sa grosse berline noire et démarra en trombe.

La veille, après avoir publié son billet sur le blog, Jules Longuemart avait passé le reste de la journée à inspecter chaque page, le cœur battant dès qu’une image se matérialisait. C’était comme si l’âme du livre se dévoilait  peu à peu à lui. Il photographia consciencieusement chacune d’elles et consigna ses observations dans le cahier, puis il contacta un photographe qui lui promit de se rendre au château dès le lendemain. L’intendant, arrivé de bonne heure, finissait à peine d’ouvrir les volets lorsqu’il entendit un bruit de pas sur les gravillons. Il accueillit chaleureusement Benoit Kobb, venu spécialement de la ville pour faire des clichés professionnels. Kobb arborait la tenue traditionnelle du photo reporter : jean élimé, blouson de cuir râpé, ainsi que tout un attirail de sacoches et de mallettes remplies de matériel hightech. Les images furent immédiatement transférées sur l’ordinateur. Leur qualité était exceptionnelle et les couleurs, bien que passées, restaient splendides.

— Il faudrait aussi faire analyser les pages du livre, pour découvrir quel procédé a été utilisé. Qu’est-ce que vous en dites ? fit Kobb, enthousiasmé par cette découverte.

Jules Longuemart avait déjà tourné et retourné cette question dans sa tête. C’était un vrai dilemme et il avait le plus grand mal à trancher.

— Avant de confier le livre à qui que ce soit, je dois dresser la liste des opérations à effectuer, répondit-il, l’air soucieux.

En réalité, laisser un objet aussi précieux entre les mains d’un autre, aussi éminent soit-il dans le domaine, était une véritable torture. Pourtant il savait qu’il ne pourrait pas y échapper éternellement. L’intendant zooma sur un portrait de la baronne, probablement peint quelques années plus tard.

— Regardez, ce médaillon. N’est-il pas divin ? La pierre centrale doit être une topaze. Elle est d’un bleu tellement limpide.

— Mmmh. Bizarre ce médaillon. Oui, il a quelque chose qui m’intrigue… J’essaierai de regarder ça de mon côté. Au fait, vous connaissez quelqu’un qui pourrait se charger d’analyser le livre ?

— Oui, j’ai déjà eu l’occasion de travailler avec le CNRS.

Le photographe rangea son matériel et prit congé, laissant l’intendant perdu dans ses pensées. Partagé entre douleur et chagrin, à l’idée de se séparer  de l’ouvrage, même provisoirement, celui-ci rechignait à se décider. Il fallait pourtant s’atteler sans plus tarder à cette corvée. Une rapide recherche sur Internet lui permit de trouver en quelques minutes la perle rare : le professeur Pignol. Ce qu’il lut à son sujet le conforta dans son choix et finit de le rassurer :

Travaux de recherches finalisés sur l’identification des procédés et des matériaux organiques des collections patrimoniales.

C’était parfait. Jules Longuemart composa le numéro.

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Ceci est ma participation au défi  « Des mots, une histoire 124″
lancé par Olivia Billington sur son blog.des mots une histoire

Les mots imposés :

apaiser – front – tranchée – décision – dilemme
torture – douleur – âme – divin – damnation
effroi – dresser – combattre – chagrin

La consigne facultative : mettre un flash-back dans votre récit.

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Photo Gertie_DU, avec l’aimable autorisation de son auteur

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Les coulisses de l’histoire

Touchée par vos encouragements, je tente à nouveau l’expérience d’une histoire à épisodes. L’exercice me fait l’effet du feuilleton hebdomadaire qui paraissait dans certains magazines, avec  à chaque fois un mini rebondissement qui incitait le lecteur à revenir la semaine suivante  🙂 .  En espérant que l’intérêt ne va pas s’émousser. On sait ce que valent les suites de films à succès : le premier est réussi et les suivants ne sont que des ersatz qui auraient mieux faits de rester dans la boite.

J’ai commencé à écrire cette suite avant de connaître les mots. Il m’a donc fallu adapter un peu l’histoire. « Torture », « douleur » et « chagrin » me paraissaient un peu redondants, mais j’ai résisté à la tentation et je les ai tous utilisés. En revanche, j’ai pris quelques libertés avec « tranchée » que j’ai transformé en « trancher ».

Quand au flashback, je l’ai écrit sans même m’en apercevoir (il faut reconnaître qu’il est plutôt bref).

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27 réflexions sur “La révélation — 2 —

  1. ah oui, c’est difficile d’utiliser les mots si on veut écrire une histoire à épisodes… si tu écris ta suite à l’avance, tu as la difficulté d’y insérer les mots imposés et si tu attends d’avoir les mots, tu te casses la tête pour décider quelle tournure donner au prochain épisode 😉
    Tu as fait un joli travail! et tu laisses la possibilité d’une suite 🙂

  2. Trop cool de nous avoir rédigé la suite ! C’est vivant, enlevé, toujours aussi plaisant à lire !
    Et j’ai bien rigolé quand j’ai vu madame le maire sortir comme une furie de son bureau !

    • Je suis d’accord avec toi, pour l’instant je trouve plus facile d’écrire le texte avant, mais je n’ai pas toujours le temps de le faire. Et effectivement, les mots peuvent parfois donner une tournure inattendue à l’histoire. A chaque fois, c’est la surprise, même pour celui qui écrit…

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