La révélation

Apparition

Les portes du château se refermèrent lentement, dans un long grincement. Le solstice d’hiver marquait la fin des visites qui ne reprendraient qu’avec les beaux jours, au printemps prochain. Jules Longuemart poussa un soupir de satisfaction. Depuis près de vingt ans, il s’occupait de l’intendance du château. Planification des visites, organisation de spectacles dans les salles d’apparat ou dans les jardins à la française, tel était son quotidien. Le début de matinée était réservé à l’inspection des lieux. Il s’assurait que les lustres de cristal brillent de mille feux, que les hautes fenêtres, parées de voiles transparents diffusent leur lumière diaphane. Le moindre grain de poussière, invisible au regard peu averti, ne pouvait échapper à son œil acéré. D’un doigt implacable, il scrutait chaque boiserie, chaque bibelot, millimètre par millimètre.  A dix heures, les visites pouvaient alors commencer. L’homme s’enfermait dans son bureau, surveillant les allées et venues sur un mur d’écrans vidéo. Pour être honnête, depuis qu’il faisait ce travail, jamais le moindre incident ne s’était produit. Aucun vol, aucune dégradation. Pourtant, ce que Jules Longuemart appréciait plus que tout, c’était la période de l’année où les portes restaient fermées au public.  Le 22 décembre marquait le début de l’autre mission qui lui avait été confiée. Il s’attelait alors à une tâche passionnante : la reconstitution de l’arbre généalogique des propriétaires successifs de la demeure. Il était parvenu à remonter jusqu’à l’année 1521.

Le lendemain matin, c’est plein d’entrain qu’il franchit les grilles du domaine, malgré les premiers frimas de l’hiver. Le château, enveloppé d’un épais brouillard, lui apparut peu à peu, dans une austérité empreinte de mystère. Le pont levis, les tours crénelées aux étroites meurtrières, l’architecture dans son ensemble, tout évoquait cette époque de troubles qui avait succédé à la guerre de cent ans. Malgré la fine brume qui s’élevait du plan d’eau, on pouvait apercevoir quelques poissons rouges nageant au dessous d’une mince couche de glace. Le bassin était surplombé d’une antique statue de pierre, naïade aux courbes usées par les ans. Le givre parait sa nudité d’une dentelle ouvragée, seule fantaisie que pouvait se permettre la froide saison. L’homme allongea le pas. L’excitation qu’il éprouvait à l’idée de reprendre ses travaux là où il les avait laissés huit mois plus tôt était visible, presque palpable. Il traversa le hall aux grandes dalles de pierre blanche et, après avoir fait un détour par la bibliothèque, se rendit dans son bureau en se hâtant, un livre sous le bras. La température glaciale de ces grandes salles donnait à son bureau l’allure d’un havre de paix. Jules posa le livre à la couverture de cuir brun, jusque-là conservé à l’abri dans une vitrine, sur une grande table de bois ciré et l’ouvrit à la page 227,  à l’endroit précis où il avait dû s’arrêter au printemps dernier. Il chaussa ses lunettes et relut les dernières notes qu’il avait retranscrites dans son cahier à spirales.

Le vingt cinq avril de l’an mil cinq cent vingt et un, le baron de Saint Simon, un homme au physique ingrat et à la personnalité insignifiante, a épousé en secondes noces la dénommée Marie de Gastie, une jeune femme à l’innocence feinte. Quelques mois après les épousailles, l’époux mal aimé est tombé gravement malade. D’abord pris de vapeurs, il est mort peu de temps après dans d’atroces souffrances. Selon certaines sources, lors du banquet donné en l’honneur de son anniversaire, son verre de vin aurait été subtilisé pour réapparaître quelques instants plus tard, à l’emplacement réservé au verre à eau.

Jules Longuemart retrouva le post-it qu’il avait collé sur la page du cahier.

 Post it jaune

Alors qu’il s’asseyait pour continuer sa lecture, un rai de lumière vint taquiner ses pupilles, dilatées par la pénombre qui régnait dans la pièce. Le soleil hivernal, encore bas à l’horizon, n’en était pas moins éblouissant. La fenêtre offrait une vue imprenable sur le jardin aux tonalités argentées de ce mois de décembre, une vue dont il ne se lassait pas. Jules se leva pour aller tirer le rideau. Alors qu’il jetait un regard furtif en direction de la psyché installée dans un angle de la pièce, un détail insolite attira son regard. Une tache colorée était visible sur le livre. Pris d’un doute, l’homme se retourna vivement vers la table. Rien. C’était un livre ancien, certes, mais un livre tout simple, si ce n’était cette typographie si particulière utilisée au XVIème siècle. Un nouveau coup d’œil vers le miroir confirma ses craintes. La page avait-elle pu s’abîmer avec le temps ? Une forme colorée apparaissait puis disparaissait, au gré de son angle de vision. Jules Longuemart saisit l’ouvrage avec fébrilité et l’inclina progressivement. Peu à peu, un portrait de femme se dessina sous ses yeux médusés. L’image, dans un étrange effet de transparence, semblait se superposer au texte, telle l’apparition d’un fantôme sorti de nulle part. Le visage allongé au nez un peu long, la moue rieuse, les yeux bleu lagon, autant d’attributs qui ne lui étaient pas étrangers. L’intendant avait beau se désintéresser de la politique, il reconnut les traits de madame de Frontignolles, autrement dit madame le maire,  celle-là même qui n’avait jamais voulu verser le moindre centime pour la sauvegarde du château. Un heureux effet de lumière avait permis de mettre au jour ce visage qui aurait pu rester à jamais dans l’ombre.

Jules Longuemart se frotta les mains en songeant à la tête que ferait la vielle pie lorsque la vérité serait dévoilée. Pas plutôt dit, pas plutôt fait : l’intendant publia aussitôt un article détaillé sur le blog du château, dans lequel il évoquait les mœurs douteuses de cette femme soupçonnée d’avoir tué son époux. Une photo, prise à l’aide de son Smartphone, vint compléter l’anecdote. Il n’y avait plus qu’à attendre que les langues se délient, lorsque les lecteurs reconnaîtraient dans les traits de la baronne maudite une descendance qui s’était bien gardée  de divulguer ses origines. A l’heure où les affaires publiques faisaient les choux gras des journaux, la révélation ferait l’effet d’une petite bombe, du moins dans la région.

Épisode suivant

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Ceci est ma participation au défi
LES PLUMES à thème n°21  lancé par AsphodèleLes plumes
sur le blog  Les lectures d’Asphodèle .

L’exercice consistait à rédiger un texte ayant pour thème la transparence. Les mots suivants étaient imposés :

Invisible, fantôme, innocence, introuvable, voile, dentelle,
brouillard, psyché, honnête, insignifiant, dessous, eau,
politique, nudité, diaphane, visible, cristal, blog, lumière
lagon, briller, vérité, fantaisie, traverser,  vagabonder, vapeur, vin

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Photo Gertie_DU, avec l’aimable autorisation de son auteur

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Les coulisses de l’histoire

Cette fois-ci, tout est parti de la photo. J’ai recherché dans les albums des photographes qui m’autorisent gentiment à piocher dans leur stock d’images ce qui pouvait se rapporter à la transparence. Cette image-là m’a tout de suite intriguée et j’ai eu envie de me laisser guider. Restait à placer les mots…

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41 réflexions sur “La révélation

  1. On se laisse porter par ton histoire, fluide et qui coule de source …et toujours les coulisses de l’histoire qui explique ton inspiration ….
    très intéressant , j’attends la réponse de Mme de Frontignolles qui ne devrait pas se laisser faire;-)

  2. Mais elle est passionnante ton histoire, je suis d’accord avec Olivia, il y a matière à creuser et à en faire une nouvelle ! Tu peux toujours nous offrir une suite, ou des « fragments », en fonction des mots, ce que je fais avec mon histoire en ce moment, décousue depuis août mais je la remettrais en ordre plus tard en faisant les liens qui s’imposent ! Allez, allez une suite !!! 😀 Je t’assure que quand on est embarqués de cette manière, la longueur importe peu, on en redemande ! 😉

    • Je suis très touchée… mais je ne promets rien. Trouver une suite chaque semaine est un exercice que j’ai déjà tenté et j’avoue avoir été soulagée lorsque l’histoire s’est terminée. Quelque part, c’est un double défi qu’il faut relever.

  3. Une vraie nouvelle que tu as écrit là… J’aime beaucoup quand tu expliques à la fin comment t’est venu ton texte, cela m’arrive moi aussi de partir sur une photo, ou plusieurs, et de laisser dériver mon imagination… En tout cas, pour toi, le résultat est excellent ;0)

  4. Je corrobore aux dires des autres effectivement il y a matière à … mais ce n’est pas toujours facile de continuer l’histoire chaque semaine même si certaines s’en sortent bien. J’ai aussi essayé.
    C’est vrai que ton texte est un peu long quand il y en a autant à lire chaque fin de semaine mais il est tellement bien écrit qu’on n’a aucun mal à aller jusqu’au bout.

  5. Je suis absolument épaté par le style, la limpidité dans l’enchaînement des événements digne d’une grande biographe. J’étais resté scotché jusqu’à la fin texte, malgré qu’il paraissait au premier abord, long! Bravo mon café lecture et je suis sincère!

  6. Personnellement je préfère les histoires sans suite, car il est difficile de suivre chacun dans ses pérégrinations!!! Par contre j’apprécie ta façon de nous expliquer les coulisses de l’histoire et à chaque fois on y sent un immense travail de recherche avec cette petite note d’humour en prime!!!
    Bravo MCL!!! A vrai dire je ne me fixe plus sur les ateliers je les fais selon l’inspiration des mots imposés et cette fois ils m’ont parlé 😉
    Comme je suis très en retard je me permets d’ajouter mon lien de participation ici même!!!
    Bises amicales!!!
    Domi.

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