Les fourmis

écrivainJ’ai la ferme intention de lui dire la vérité. Sans me chercher d’excuses. Tous les ans, je rédige ma liste de bonnes résolutions. Et tous les ans, le morceau de papier finit à la corbeille. Cette fois-ci, je tiendrai bon. En tête de liste : prendre mon courage à deux mains et tout lui dire. C’est mon vœu le plus cher. Ma décision est prise car au train où vont les choses, je ne peux plus reculer.

La première fois que j’ai observé le phénomène, j’ai  cru à une erreur de calcul. Les longues heures d’intense concentration passées dans le laboratoire et le manque de sommeil avaient eu raison de ma vigilance. Une erreur dans le protocole de tests avait très certainement faussé le résultat. Lorsque, après quelques jours de repos, je me suis aperçu que je parvenais toujours aux mêmes conclusions, j’ai compris. J’ai su que la mutation avait commencé. J’ai beau me dire que Muriel ne m’a pas choisi pour ma plastique, j’ignore comment elle va réagir lorsqu’elle va être confrontée à cette terrible nouvelle. La transformation est à présent irrémédiable. Raser furtivement les murs ou essayer de me cacher sous un vulgaire déguisement serait peine perdue. Que faire ? Partir loin d’ici, émigrer à l’étranger, tenter de me fondre dans la populace tel un clandestin ? Tôt ou tard, je devrai tomber le masque. Perdu dans le cours de mes pensées, je viens de franchir le seuil de mon immeuble sans même réaliser que j’arrive chez moi. Engourdis par le froid, mes doigts peinent à pianoter sur le clavier pour entrer le code d’accès. Devant ma porte d’entrée, je suis confronté à une autre difficulté : impossible de faire tourner la clé. Je me résous à appuyer sur la sonnette.

— Ah, c’est toi ! Mais tu n’as pas ta clé ?

— Je ne la retrouve pas.

Un mensonge. J’ai fait le souhait de dire la vérité et voilà que j’égratigne déjà mes belles promesses. C’est à peine si j’ose soutenir son regard. Je me sens misérable.  Muriel m’aide à retirer mon pardessus, mais l’une des manches est coincée. Ma main droite reste fermement agrippée au tissu de laine. J’ai beau tenter de me maîtriser, c’est plus fort que moi

— Je crois que c’est la doublure. Elle s’est décousue.

Enfin, je parviens à ôter mon manteau. Je me dépêche de le ranger dans le placard. Les chaussures maintenant. Dénouer les lacets s’avère plus compliqué que prévu. Tiraillés dans tous les sens, ils s’emmêlent et forment un embrouillamini de nœuds bien serrés.

— Mais à quoi tu joues ? s’exclame Muriel, haussant un sourcil incrédule.

— A rien…

Deux mots, les seuls que je peux articuler, tant ma gorge est serrée. Je m’affale dans le vieux fauteuil au cuir râpé. Je suis tellement fatigué. Toutes ces années de recherche pour en arriver là, c’est pitoyable. Je tente de poursuivre, un sanglot dans la voix.

— Muriel, je suis fichu.

— Qu’est-ce…

— Ca a commencé. Mes doigts… Chaque jour, ils gagnent un peu plus en autonomie. Tu sais, un être vivant normalement constitué est un tout, un ensemble d’éléments indissociables qui œuvrent pour maintenir l’intégrité de ce tout.

— Sans doute, mais où veux-tu en venir ?

— Mes recherches  sur les fourmis, l’étude de leur comportement. Je t’en ai parlé… Le jour où l’une des fourmis est devenue un individu à part entière qui n’agissait que pour son propre compte et non pour celui de la collectivité, j’aurais dû tout arrêter.  J’aurais dû refuser de poursuivre les expérimentations. Maintenant, je vais le payer très cher.

— Je ne comprends pas… Chéri, tu me fais peur…

— Bientôt, je ne pourrai plus rien contrôler. Chacun de mes doigts voudra vivre sa propre vie. Peu à peu, chaque organe aura sa propre individualité. J’ignore ce qui va se passer, si je vais devenir un criminel ou si mon corps va finir par se disloquer, mais je sens que la situation m’échappe.

Muriel me regarde avec effarement.

— Tu dois m’aider.

— Mais comment ?

— Tu vas m’attacher solidement à cette chaise, avant qu’il ne soit trop tard, avant que je puisse te faire du mal.

Ma femme s’exécute en suivant mes instructions à la lettre. Ensuite, elle sort vite de l’appartement pour se mettre hors de ma portée et part téléphoner au numéro que je lui ai confié. Mais lorsque les services secrets débarqueront, il sera trop tard, je le crains. Tout se précipite au moment où l’index de ma main droite parvient à se détacher dans un long bruit de succion, un bruit insupportable. La douleur est fulgurante. Tel un énorme ver, le doigt se contorsionne et s’attaque à l’ascension de mon bras.  Une véritable terreur me gagne lorsqu’il atteint mon visage.

Je repose le stylo en soupirant. Aujourd’hui, je n’ai écrit que deux pages, mais l’histoire est posée. Mon roman est en bonne voie.

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Ceci est ma participation au défi  « Des mots, une histoire 123″
lancé par Olivia sur le blog  « Désirs d’histoires »des mots une histoire

Les mots imposés :

souhait – vœux – mutation – émigrer
desideratum – melting-pot – cours
plastique – fausser – furtivement – cacher – clandestin

Cette fois-ci, Olivia a ajouté une petite variante :  « L’autre consigne, qui elle est facultative, est de commencer votre texte par « J’ai la ferme intention de lui dire la vérité. Sans me chercher d’excuses. » Dans ce cas, vous pouvez vous limiter à dix mots imposés ».

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Photo Gertie_DU, avec l’aimable autorisation de son auteur

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Les coulisses de l’histoire

Cette semaine, j’ai trouvé l’exercice particulièrement difficile… D’ailleurs, j’ai éliminé d’emblée « melting-pot » qui ne collait pas du tout et « desideratum » qui alourdissait inutilement le texte (« souhait », « vœu » et « desideratum », ça fait un peu beaucoup non ? ). De plus, je trouve que mon texte est confus et manque de cohérence. Et pour la fin, j’ai usé d’une pirouette pour me tirer d’une situation qui devenait inconfortable. Bref, difficile, oui…

Tiens, je propose un défi dans le défi : qui serait tenté par la rédaction d’une autre fin ?

Juste après la phrase : « Une véritable terreur me gagne lorsqu’il atteint mon visage. »

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20 réflexions sur “Les fourmis

    • Parce qu’on se rend compte que c’est juste une pirouette, pour éviter le pire. Comme je le disais à Dominique, j’avais imaginé une fin plutôt sanglante, mais par manque de motivation et de temps, je me suis réfugiée dans la facilité : l’histoire dans l’histoire…

  1. Sujet difficile, moi je trouve que le résultat n’est pas si mal, c’est prenant ! 🙂 J’aurais bien vu une fin du style :
    ‘Soudain, je me réveille en sursaut. Il fait encore nuit et je regarde mécaniquement le réveil, il est à peine 2h15. Mes doigts douloureux ont tiré la sonnette d’alarme, ils ne se trompent jamais – sacré syndrome de Raynault – : la chaudière est encore tombée en panne.’
    Voilà 🙂

  2. Coucou MCL
    J’ai adoré ! Un vrai début de roman policier. Les fourmis sont un cauchemar pour moi, elles grimpent partout, elles sont tenaces et en plus elles ont la vie dure !
    On ne voit pas que l’exercice a été difficile pour toi, nous on se régale !
    Et pour la suite… je n’ose pas/plus promettre… mais je serais tentée…
    Je vais tenter de ruminer la semaine prochaine, dans ma tour 😆
    Bon we et gros bisous de Lyon

    • Un début de roman policier, d’où la chute longuement mûrie que j’ai proposée ! (hum…). J’aimerais bien lire ta suite, mais je sais aussi que le temps n’est pas extensible.
      Dans ta tour ? Tu vis recluse ? 🙂
      Très bon week-end à toi aussi et bisous de Lyon également…

  3. Je le trouve très bien ton texte 😉 la tension monte…..
    j’ai tremblé quand le doigt s’est détaché …..Comme Soène je vais cogiter cette semaine 😉 et voir si j’ai une idée de suite 😉

  4. super, ce texte, j’aime bien comme tu le termines.
    J’ai pensé à « la mouche », et puisque tu nous le demandes…
    – ça ne pourrait être qu’un mauvais rêve
    – il se rend compte que son doigt n’est déjà plus un doigt
    – il voit qu’il a accroché un fil du pull de sa belle et que c’est déjà trop tard, elle va souffrir
    – il ne verra plus rien du tout, parce qu’elle s’est aperçu de ce changement depuis quelques temps et qu’elle s’approche déjà avec un couteau dans la main pour…

    • Pas une, mais quatre fins possibles, et qui montent crescendo dans l’horreur ! Quoique je me demande si l’avant-dernière ne pourrait pas être la pire. Je remarque au passage que tu as introduit « le fil du pull »… Là, on est un peu dans ton domaine de prédilection 🙂
      Merci pour toutes ces propositions Patchcath.

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