Jeu de dupes

TourCe fut la première chose qui lui vint à l’esprit lorsqu’il ouvrit les yeux ce matin-là. Nombre de récits comptaient les exploits de célèbres bandits qui avaient mis au point une méthode infaillible lorsqu’ils devaient s’évader du sommet d’une tour. L’astuce consistait à déchirer un drap de coton et à nouer les bandes obtenues en une tresse serrée. Encore fallait-il avoir un lit à portée de main, qui plus est, un lit avec des draps. Iaroslav hocha pensivement la tête en réalisant à quel point il était malchanceux. La pièce dans laquelle il avait été enfermé surplombait une masse rocheuse à moitié masquée par de hautes broussailles. C’était une chambre au mobilier spartiate : un lit de camp, sur lequel avait été disposé un sac de couchage, une caisse de bois en guise de table de chevet et un broc de métal émaillé rempli d’eau tiède. Sans l’aide d’une corde de fortune, la chute de près de dix mètres aurait été fatale, aussi il était hors de question de sauter par la fenêtre. Non, le plus simple était de sortir par la porte, et pas plus tard que tout de suite.

— C’est bon, vous ouvrir moi ! Ce n’être pas drôle !

Quelques semaines plus tôt, Iaroslav avait migré de sa Russie natale pour découvrir des cieux plus cléments. N’allez pas imaginer qu’il avait quitté son pays pour des raisons politiques, comme on serait tenté de le croire. Il ne s’y intéressait pas le moins du monde. Pour dire, « Révolution bolchévique » lui avait toujours évoqué le nom d’un groupe de rock underground. Non, ses projets étaient tout autres. Dès son arrivée en France, il avait décroché quelques jobs saisonniers : vente de beignets sur la plage, vendanges, cueillette de kiwis. Très vite, il comprit qu’il n’était pas fait pour ce genre de travaux et qu’il lui fallait changer d’horizons. Convaincu qu’il méritait beaucoup mieux, il se rendit à la capitale. Bien mal lui en prit.

Les pensées se bousculaient dans sa tête, dans un afflux de sentiments contradictoires. Il savait pourquoi il était là. Il l’avait voulu. Il avait même signé le contrat qui les dégageait de toutes responsabilités. Mais il avait changé d’avis. « On a bien le droit de changer d’avis non » ? se disait-il. La liberté n’a pas de prix, il commençait à peine à le comprendre.

— Sortir-moi de là ! Je ne vouloir rien, vous pouvoir garder tout votre argent !

En vain. Pour seule réponse, un raclement métallique précéda l’apparition d’une gamelle bosselée d’où s’échappait une odeur de pain mouillé. Le repas du jour. Découragé, il tendit le bras vers sa pitance. Une grande lassitude se lisait sur son visage. L’expression d’un début de renoncement.

Son regard égaré emplissait toute la surface de l’écran. Tous les jours, quinze minutes avant le journal télévisé, des millions de téléspectateurs assistaient à la transformation de cet homme. Des millions de regards étaient fixés sur le petit écran, scrutant la déchéance de celui qui s’était montré trop ambitieux. La téléréalité avait gravi un échelon de plus. Le temps des participants fictifs, des comédiens ratés, était révolu. Le public voulait du vrai, du malheur authentique. Lire la souffrance dans les yeux de Iaroslav était la preuve que leur propre vie valait quand même la peine d’être vécue. Plus tard, sur un plateau télévisé, un éminent philosophe, qualifiant la téléréalité d’opium du peuple, se ferait huer. Une nouvelle révolution télévisuelle était en marche.

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Ceci est ma participation au défi  « Des mots, une histoire 120″
lancé par Olivia sur le blog  « Désirs d’histoires »des mots une histoire

Les mots imposés :

changer – révolution – lit – drap – nouer – coton
cueillette – saisonnier – migrer – afflux
sentiment – expression – chute – mal

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Photo Gertie_DU, avec l’aimable autorisation de son auteur

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Les coulisses de l’histoire

L’idée de départ semblait être l’évasion d’une tour. Ensuite, j’ignore ce qui m’en a détourné pour en arriver à la téléréalité. Peut-être le prénom russe, qui m’a permis de placer « révolution bolchévique » et qui, du coup, m’obligeait à faire un récit qui se passe de nos jours. Les mystères de l’écriture…

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21 réflexions sur “Jeu de dupes

  1. Tellement vraie (sic) cette télé réalité. Société de voyeurs jaloux incapables de parler à leur voisin de palier … qui pourtant regarde les mêmes trucs débiles, ce commerce sournois du bon sentiment et du repli sur soi.

    Le dernier geste? Casser la caméra, salopé l’objectif …

  2. Tu as bien touché un sujet intéressant à plus d’un titre: « moi, pas vouloir être dans la peau de lui »!
    Bravo moncafélecture, un récit alléchant et dont on ne devinait pas du tout la suite.. et puis avec ton français à la russe où à la soviétique! Mais pourquoi au fait un russe?

    • C’est tout bête : en voulant placer « révolution » c’est  » révolution bolchévique » qui m’est venu 😉 . Finalement, c’est idiot puisque j’ai utilisé « révolution » une 2ème fois dans mon texte. Cela dit, ça m’arrangeait qu’il soit étranger pour pouvoir caser aussi « migrer », donc je n’ai pas touché à mon personnage.

  3. D’une révolution à l’autre, la boucle est bouclée …..

    Un texte qui m’a d’abord fait rire (un groupe de rock underground 😉 ) et ensuite l’histoire m’a émue … pauvre candidat (même s’il a signé , il ne mérite pas cela ….)

    • Bien vu : j’ai adopté au départ une tonalité un peu légère et puis lorsque j’ai trouvé mon thème (parce qu’il faut bien qu’il y ait une chute…) la suite de l’histoire est devenue plus sérieuse. Je ne suis pas sûre que dans une vraie nouvelle ce changement de ton soit une bonne idée… L’histoire perd en cohérence…

  4. Mais qu’est-il donc allé faire dans cette galère ?
    L’idée d’écriture est originale et n’est jamais qu’une fiction, heureusement.
    Son cheminement reste toujours étonnant. Comment partir d’une idée et au final se faire dépasser par l’histoire elle-même ? Je vis souvent ce phénomène lorsque j’écris. On ne sait jamais à l’avance où cela peut nous mener…

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