Au temps jadis

lampeJ’entends marcher dehors. Tout est clos. Il est tard. Ma lampe seule veille. Une vieille lampe à pétrole qui jusque là trônait sur le buffet de la salle à manger parmi d’autres bibelots. Quand la tornade a tout dévasté et que l’électricité a été coupée, j’ai bien apprécié de l’avoir gardée pendant tout ce temps. Dehors, tout est chaos et désolation. Chacun se terre chez soi, avec le secret espoir qu’après une bonne nuit de sommeil toute cette histoire n’aura été qu’un cauchemar. Demain, tout sera rentré dans l’ordre. Moi aussi je me suis laissé aller à espérer. Tous les soirs. Et tous les matins, je découvre que rien n’a changé. J’entrouvre les volets et je passe la tête furtivement, juste le temps de réaliser qu’il fait toujours nuit noire, ou presque. L’air est chargé de particules de poussière, une poussière épaisse qui empêche les rayons du soleil d’atteindre le sol. Depuis plus de quinze jours, c’est comme si nous subissions les effets d’une éclipse permanente. En bas, dans le jardin, tout est gris. Impossible de distinguer le vert tendre du gazon. Quoiqu’il en soit, personne ne se risque à aller dehors. L’air est devenu irrespirable. D’ailleurs, je doute qu’une tornade ait pu provoquer un tel désastre, même si ce sont les derniers mots que j’ai entendus à la radio, quand elle émettait encore. A présent, elle s’est définitivement tue, après les dernières recommandations à la population : « Restez chez vous. Calfeutrez portes et fenêtres et attendez que l’on vienne vous secourir ». Tu parles, je n’ai pas vu âme qui vive, pas le moindre animal, même pas un insecte. Pourtant, je jurerais entendre des pas à l’extérieur.

N’y tenant plus, je monte à l’étage et ouvre le volet de la chambre, juste ce qu’il faut. Des ombres semblent flotter dans la rue, mais dans cette purée de pois je ne distingue rien. Je suis trop loin. Tant pis, au point où j’en suis, je dois m’armer de courage. Je redescends les escaliers en trombe et m’approche de la porte d’entrée. Avec mille précautions, je l’entrouvre. Le moindre bruit pourrait les alerter. Mais qui sont-ils ? Un groupe d’hommes vêtus de combinaisons noires, cagoulés, déposent un paquet devant chaque maison. Il est impossible de distinguer leur visage, caché par une sorte de masque à gaz. En baissant les yeux, j’aperçois un carton à mes pieds. Les hommes en noir sont déjà loin. Je saisis le paquet et referme vite la porte. L’air vicié brûle mes poumons et je tousse violemment pour essayer de l’expulser. Le carton. Mes mains arrachent le ruban adhésif avec frénésie. C’est de la nourriture. Je ne comprends pas. S’il y a de la nourriture ailleurs, pourquoi nous laisse-t-on ici ? Pourquoi nous maintenir en vie plutôt que nous sortir de ce guêpier ? Les idées se bousculent dans ma tête quand, soudain, un son strident me vrille les tympans. Trois coups brefs.

— Franchement, pourquoi vous vous acharnez avec cette machine ?

La jeune femme me regarde avec dédain, tout en soulevant le casque qui recouvre ma tête. Je m’assoie, un peu hébété.

— L’heure est écoulée. Alors, pourquoi vous obstinez-vous à vouloir démarrer la séance au début du XXème siècle ? Visiblement, ce n’est pas ce qui vous convient, puisqu’à chaque fois, vous vous arrangez pour vous retrouver dans le futur.

C’est un comble ! Je paie pour utiliser la machine à idées et voilà que je me fais engueuler par cette pimbêche. Pourtant le prospectus annonçait des résultats époustouflants. La machine à idées avait été inventée par Imagina Corp pour les écrivains en panne d’inspiration. Ce n’est pas ma faute si je ne parviens pas à entrer dans une scène historique, si je détourne le scenario pour revenir systématiquement dans le présent ou le futur proche.

— La prochaine fois, on oublie la lampe à pétrole. Essayez de me dégoter dans votre base de données une scène qui se passe à l’extérieur. Tiens, pourquoi pas à Chicago, à l’époque de la prohibition ?

— Très bien, c’est comme vous voulez. C’est vous le client.

Je n’ai pas plutôt le dos tourné qu’elle chuchote avec sa collègue.

— De toute façon, quand on est un écrivain raté, on le reste.

J’ai très bien entendu, mais je préfère me taire. Je lui prouverai qu’elle se trompe.

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J’ai rédigé ce texte dans le cadre du défi 273 proposé par le site « Le défi du samedi« , dont voici le thème :

« J’entends marcher dehors. Tout est clos. Il est tard.

Ma lampe seule veille…. »

-extrait d’un poème de Marc Alyn-

Magritte 1

A vous d’imaginer la situation !

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Photo |JL|  avec l’aimable autorisation de son auteur

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4 réflexions sur “Au temps jadis

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