Première fois

Fleur de lotusUne épaisse couche de brume mêlée de poussière plane au dessus de la ville. Tel un spectre malfaisant étendant ses ailes pour emprisonner sa proie, elle est descendue un jour, a envahi d’abord les grandes artères, puis  s’est insinuée dans les moindres recoins.  Vue du ciel, la capitale japonaise semble disparaître sous un voile grisâtre, un voile sale et malodorant.

Il y a déjà longtemps que la population de Tokyo s’est réfugiée dans les égouts de la ville. En surface, l’air est devenu irrespirable. Pourtant, quelques âmes continuent à errer dans les rues bordées d’immeubles en ruines. Souvent, à la tombée de la nuit, on les entend crier de désespoir. Chez les gens d’en bas, une rumeur circule. Ils disent que l’acidité de l’air a attaqué leur cerveau et qu’ils sont devenus fous.

— Laissez-moi entrer ! s’exclame un vieil homme qui essaie de soulever une bouche d’égout. Laissez-moi descendre ! Je veux parler au grand Ordinal ! Je dois lui parler !

La plaque en fonte est scellée. Le vieil homme s’éloigne, les épaules rentrées, la tête basse. Pourquoi le monde tourne-t-il à l’envers, s’interroge-t-il ? Autrefois, les égouts étaient réservés aux rats, aujourd’hui ils sont l’apanage de quelques privilégiés. Pendant que ceux du dessus tentent de survivre, ceux du dessous reproduisent toujours le même schéma, celui d’avant le cataclysme.

— Grand-père, ne reste pas là. Viens !

Une jeune fille s’est approchée du vieil homme. Malgré son jeune âge, elle parait déterminée.

— Qui es-tu ?

— Je m’appelle Haïku. J’habite tout en haut, là où l’air est pur et lumineux, fait-elle en pointant le doigt en direction du ciel pourtant si sombre. Là haut, tout est comme avant. Le jour, les rayons du soleil se font caressants. Quant à la nuit, elle scintille de mille feux.

Elle prend sa main et l’entraîne vers un immeuble ancien dont l’imposante entrée est surmontée d’une inscription gravée dans la pierre. On dirait une date, probablement sa date de construction : 2024. Déjà un demi-siècle. Au bout d’un hall immense, s’élève un cylindre de plexiglas. L’adolescente pianote sur un clavier. Le vieil homme la regarde, médusé. Ce qui l’intrigue le plus, c’est la fleur de lotus dont elle a orné ses longs cheveux noirs. La jeune fille lui sourit.

— Tu verras, là haut, il y a un jardin comme autrefois, un jardin dans le plus pur esprit zen où poussent des fleurs magnifiques.

Sa voix est douce. Rassurante. Elle semble ne pas voir à quel point il est crasseux et ne parait pas incommodée par son odeur repoussante. Ce doit être un ange. Les portes de la capsule s’ouvrent dans un léger chuintement. Tous deux prennent place sur une banquette. L’ascenseur s’ébranle et commence à monter, lentement. Le vieil homme se tortille sur le siège pour changer de position. L’altitude lui donne un peu le vertige.

— C’est long, fait-il.

Il est frêle. Tellement fatigué.

— Non, c’est très court au contraire. D’ailleurs, nous voilà au terme de notre voyage, ajoute la jeune fille. Nous sommes arrivés.

Deux hommes d’une vingtaine d’années les accueillent. Eux aussi sont souriants et semblent bien portants. Tous trois escortent le grand-père le long d’un couloir.

— Tu vas te reposer un peu. Ensuite, je t’emmènerai visiter le jardin.

Haïku ouvre une porte. C’est une chambre toute simple, avec juste un lit et une table de chevet. Il y a tellement longtemps que le vieil homme n’a pas dormi dans un lit. Ses yeux sont embués. Trop d’émotions le submergent. La porte se referme tout doucement, dans un silence apaisant.

— Alors, qu’est-ce que tu nous as ramené ?

Haïku vient de rejoindre un groupe de jeunes gens et de jeunes filles assis autour d’une grande table.

— De la bonne nourriture bien grasse j’espère, ajoute une fille aux traits angéliques.

Haïku sourit timidement. L’un des deux jeunes hommes qui l’accompagnent vient à sa rescousse.

— Elle fera mieux la prochaine fois. C’est vrai qu’il est vieux et un peu maigrichon, mais il fera bien l’affaire. Elle s’est très bien débrouillée pour une première fois !

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Ceci est ma participation au défi  « Des mots, une histoire 118″
lancé par Olivia sur le blog  « Désirs d’histoires »des mots une histoire

Les mots imposés :

esprit – spectre – terme – date
ordinal – position – lotus – zen
japonais – haïku – court – long

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Les coulisses de l’histoire

L’histoire se passe au Japon parce qu’il me fallait placer au plus vite « japonais ». L’idée d’un futur sombre et chaotique m’est venue immédiatement avec le spectre. Avec l’apparition de la jeune fille, j’avais imaginé un peu de douceur pour le vieil homme, mais au moment où ils attendaient l’ascenseur, l’image de « Soleil Vert » s’est soudain imposée à moi, d’où mon revirement et mon choix pour une fin plutôt noire.

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25 réflexions sur “Première fois

  1. Je suis subjugué par ton récit aux relents apocalyptiques! L’apparition de la fillette a donné du baume au cœur et une touche d’espoir, comme une résurrection, mais hélas très vite qui tourne au…cauchemar! Très beau texte écrit et de fiction, dont apparemment tu es affriolée, mon café lecture!

    • 🙂
      J’ai été faire un tour sur le blog auquel tu participes. C’est une idée très intéressante, mais un exercice difficile… Comment cette idée vous est-elle venue ? J’imagine que vous vous connaissiez « avant le blog » ?

      • Je ne saurais pas dire comment l’idée nous est venue. Nous étions deux à l’origine, pour ma part j’avais déjà lancé des projets similaires par le passé mais je voulais recommencer de façon plus sérieuse, plus ambitieuse aussi, avec des plumes de qualité. D’autres personnes se sont greffées au projet en cours de route. Des gens de toutes les régions et de tous âges, de 20 à 50 ans, certains que nous connaissions un peu, d’autres que nous avons rencontrés pour l’occasion. La constellation aura bientôt un an, et elle a vocation à grandir encore, elle a de beaux jours devant elle 🙂

  2. C’est pas pour faire ma chieuse, mais moi je trouve que c’est bien trop court ! Je reste sur ma faim, j’aurais voulu avoir des détails supplémentaires, sur la vie sous terre, sur la vie sur les toits, qu’est-ce qui s’y passe, qui est ce vieillard, pourquoi veut-il voir le Grand Ordinal, etc, etc. C’est tellement bien que j’en veux plus… Bravo en tout cas ! J’ai téléchargé « La faille », j’ai hâte de le lire, ce matin, tranquille, avec mon café. Merci du partage !

    • Merci Camille. Un jour, qui sait…
      Pour « La Faille », c’est la toute première nouvelle que j’ai écrite. Quand j’y repense aujourd’hui, je ne la trouve pas terrible. La chance a voulu qu’elle ait été retenue dans un concours de nouvelles, ce qui a permis de me mettre le pied à l’étrier et de me donner confiance. Dans le cas contraire, qui sait si j’aurais continué à écrire… C’est curieux, que parmi tous ces chemins possibles qui nous sont offerts dans une vie, on ne puisse en choisir qu’un seul à chaque fois qu’un événement se produit.

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