Les plaines du rio Tinto

MontagneCarlos était adossé au mur de pierre, le chapeau rabattu sur ses yeux à demi clos. L’odeur du sang flottait encore dans l’air. Les cris et les pleurs avaient fait place à un silence de mort, ponctué par le seul bourdonnement des mouches. Un buisson desséché roulait sous les tourbillons du vent dont les bourrasques soulevaient des nuages d’une fine poussière qui collait à la peau. Très haut dans le ciel, le vol d’un vautour semblait tracer un cercle invisible au dessus du village en ruines. Du revers de la main, l’homme essuya le filet de sueur qui dégoulinait sur son front, prit appui sur une main et se leva en secouant son chapeau. Il se sentait fatigué, fatigué mais déterminé. Il n’avait plus rien à perdre. Depuis que Mendez et sa bande s’étaient fixés dans la région et y avaient étendu leur domination, des plaines du rio Tinto jusqu’à la cime du Monte Rojo, c’était la désolation. Cette fois-ci, l’arbitraire coutumier du despote lui avait fait dépasser les bornes. Il était temps d’agir. Carlos décida qu’il allait se battre, à sa manière. Sa maison avait été rasée, mais il retrouva sous les gravats tout ce dont il avait besoin : une paire de chaussures à crampons, un harpon et quelques ustensiles de cuisine. A l’aide d’une corde qu’il utilisait pour le ligotage du bétail, il roula et attacha solidement une grosse veste en peau de buffle, trouvée dans une maison voisine. Elle lui serait utile à l’approche du glacier. L’homme prit la direction des montagnes.

Depuis aussi longtemps qu’il s’en souvienne, Santiago Mendez avait toujours tout obtenu par la violence. L’argent, les femmes et le pouvoir. Villanueva était l’œuvre de sa vie. Une ville à son image, qu’il dirigerait d’une main de fer, dès que son projet serait arrivé à son terme. Etablie sur les berges du rio Tinto, elle prospèrerait grâce au transport fluvial et à la culture de la datura. Les pillages lui fournissaient une matière première abondante et une main d’œuvre gratuite, même si la plupart des péons des villages alentours avaient préféré résister à ses assauts jusqu’à la mort. Mendez savait qu’il touchait au but.

Après des jours de marche sous une chaleur étouffante, Carlos atteignit le sommet du Monte Rojo où régnait un froid glacial. A présent, il n’était plus seul. Au fil de son ascension, il avait fait halte dans chaque campement indien installé à flanc de montagne. Carlos avait relaté son histoire, sa famille décimée, les villages rayés de la carte. Une centaine d’hommes l’accompagnait. Ils travaillèrent d’arrache pied, nuit et jour, dans un même élan, pour dévier le cours du rio Tinto. Le 15 avril fut une date mémorable. Ce jour-là, l’eau de la rivière se tarit à Villanueva. La ville périclita, entraînant Santiago Mendez dans sa chute. Les membres de sa bande s’entretuèrent et lui-même périt quelques jours plus tard dans une lente agonie, alors que sonnait la libération de tout un peuple jusque là asservi. Aujourd’hui, Villanueva est une ville fantôme. Le murmure du vent qui s’engouffre dans les ouvertures des maisons abandonnées raconte une histoire qui remonte au siècle dernier. Une histoire de solidarité entre les tribus indiennes du Monte Rojo et un humble mais courageux péon qui réussit à mettre fin à la domination d’un despote.

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Ceci est ma participation au défi  « Des mots, une histoire 117″
lancé par Olivia sur le blog  « Désirs d’histoires »des mots une histoire

Les mots imposés :

domination —  libération — despote—  arbitraire
déterminé — se fixer—  crampon — harpon
ligotage—  glacier — cime—  sommet — flanc — vol

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Les coulisses de l’histoire

Les mots « domination », « despote », « libération » m’ont évoqué un pays d’Amérique centrale ou d’Amérique du sud au début du siècle dernier. L’image d’une ambiance un peu « Western » s’est imposée à moi. Je m’en suis servie de point de départ et le reste a suivi.

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Photo Gerti_DU avec l’aimable autorisation de son auteur

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19 réflexions sur “Les plaines du rio Tinto

  1. Quelle histoire époustouflante d’héroïsme où l’espoir et la bravoure finissent toujours par payer! Et tant pis pour tous les despotes du monde, dommage seulement pour Carlos, il aurait dû trouver une meilleure solution que d’anéantir aussi la ville de villanuava. C’est comme qui dirait: balancer l’eau du bain avec le bébé.
    J’ai aimé ton histoire, palpitante jusqu’au dénouement et de plus bien écrite.

    • Merci Soène. Bien que tu n’aies pas trop de temps (puisque tu ne peux pas participer en ce moment), je vois que tu laisses quand même un gentil commentaire. C’est vraiment très sympa de ta part.
      Très bon week-end à toi aussi et bises.

    • Merci naanaash…
      Pour ce texte, j’avais quelques images dans la tête que j’ai tenté de retranscrire par écrit. Mais ce n’est pas toujours le cas. La plupart du temps, je ne visualise pas grand chose. Tiens, il faudrait que je fasse l’effort de voir mes personnages en situation, car cela doit aider à faire des descriptions réalistes.

  2. Une bien belle histoire qui pourrait se développer pour s’ouvrir sur une petite nouvelle. Ce que j’aime c’est que tu nous expliques ton cheminement de pensées et que cela fait toute la différence sur la manière dont tu appréhendes les mots. Je crois que tu es la seule à le faire mais j’aime bien.
    avec le sourire

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