Le camion de Vincent Carrière

CamionTous les matins, à sept heures précises, Vincent faisait monter tout son petit monde dans le camion, à destination des beaux quartiers. Très vite, le bouche à oreille lui avait permis de s’établir auprès d’une fidèle clientèle, pour la plupart des bobos riches et branchés. A ce jour, personne d’autre que lui n’avait encore eu cette idée de génie. Vincent rabattit la bâche et monta dans la cabine. Le camion démarra, libérant des gaz d’échappement à l’odeur nauséabonde.

— Moi, je vous dis que c’est le meilleur boulot qu’on ait eu depuis qu’on a passé la frontière, fit Mariana d’un ton neutre.

Elle n’était plus toute jeune. Ses boucles d’un blond jaunâtre et ses traits affaissés témoignaient d’une vie de dur labeur.

— Sauf qu’on ne peut pas rester toutes ensemble. Pourquoi est-ce qu’on nous sépare tout le temps ? Je déteste rester seule toute la journée avec ces gens que je ne connais pas, répondit une jeunette un peu timorée.

— C’est comme ça, on n’a pas le choix. On doit obéir.

Une voix s’éleva, entonnant un chant ancestral à vous donner la chair de poule. Peu à peu, toutes les têtes se mirent à balancer en rythme et le chant s’amplifia, dans une belle unité. La résignation dont elles faisaient preuve était touchante. Pour leurs employeurs, elles n’étaient que de quelconques anonymes,  sans identité, elles n’étaient rien. Elles avaient pourtant de jolis prénoms : Carlotta, Olvido, Tina, Gloria, Galina, Anushka. Le son de leur voix couvrait à présent le bruit du moteur, tant elles y mettaient du cœur.

— Ça y est, c’est reparti pour un tour ! souffla Vincent, excédé.

Elles faisaient toujours un tel vacarme. Il faudrait bien qu’elles s’habituent à leur nouvelle vie pourtant. Il monta le volume de la radio et essaya de se concentrer sur la voix de l’animateur qui présentait le journal. La demeure des Marchand était en vue. Aujourd’hui, il allait leur laisser Carlotta. Vincent s’arrêta, fit le tour du camion et ouvrit. Il l’aida à descendre et l’accompagna jusqu’au portail, qui s’ouvrit à leur approche.

— Allez, vas-y ! fit-il en lui donnant une tape sur les fesses. Tu verras, tu vas te plaire ici.

Carlotta trottina vers le pré en se dandinant. Elle s’arrêta devant une touffe d’herbe et se mit à brouter. Il faut reconnaître que chez les Marchand, l’herbe était verte et bien grasse.

— Bêêêh, fit-elle avec satisfaction alors que le camion s’éloignait déjà.

Sur la remorque, on pouvait lire « Vincent Carrière, berger urbain – fromages de brebis ».

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Ceci est ma participation au défi  « Des mots, une histoire 115″des mots une histoire
lancé par Olivia sur le blog  « Désirs d’histoires »

Les mots imposés :

neutre – frontière – identité – reconnaître
quelconque – anonyme – personne
moi – unité – seul – ensemble

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Photo Pat Berardici, avec l’aimable autorisation de son auteur

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Les coulisses de l’histoire

Cette histoire est partie d’un petit délire avec mon frère, où il était question de faire tondre sa pelouse à moindre frais. L’idée était de prêter à la journée une brebis aux particuliers qui le souhaitaient, sans qu’ils aient à débourser le moindre centime. Il faudrait pour ça faire la tournée tous les matins pour déposer les animaux et les récupérer  le soir. Il n’en fallait pas plus pour voir naître la notion de berger urbain. Les brebis donneraient un lait exceptionnel puisqu’elles seraient nourries avec de l’herbe fraîche (sans pesticides ça va de soi…  🙂  ). Et tout le monde serait content.

Voilà. C’était une idée de création d’entreprise, pour ceux qui en ont assez d’une vie morose passée au bureau…  🙂

Pour voir la pub, c’est par ici.

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18 réflexions sur “Le camion de Vincent Carrière

  1. Maquereau de brebis, il fallait y penser! A ISSY les Moulineaux, il y’a un petit troupeau qui pâture un grand talus du RER. On pourrait faire le fromage, on a de grandes caves et crayères mais ce sont des moutons d’Ouessant , par des Lacaunes.

    • Merci Ceriat. Je voulais donner l’impression qu’on avait affaire à une sorte d’esclavagiste (ou un maquereau, comme le dit Pat). Après tout, on ignore ce qui se passe dans la tête de ces animaux, alors je me suis dit que je pouvais bien imaginer ce que je voulais…

  2. Ah je m’y attendais pas du tout, j’ai même un peu fantasmé au moment de la tape sur les fesses maintenant j’ai honte, je suis bon pour une séance de psy à cause de toi. J’adore ce petit coté (fromage) frais. ça fait plaisir à lire.

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