Le marchand de vent

Marché— Approchez approchez mesdames et messieurs ! Ici, vous ne trouverez que du premier choix. Je vous rembourse trois fois la différence si vous trouvez mieux ailleurs.

L’homme s’époumonait pour attirer le chaland. L’œil aux aguets, la moustache frétillante,  il semblait à l’affut tel un chien de chasse. Quelques curieux s’étaient agglutinés autour du stand, attirés par son manège. Derrière lui, de mystérieuses fioles de verre étaient alignées sur des étagères. Sur de petites étiquettes blanches, on pouvait lire des noms évocateurs : autan, blizzard, sirocco, brise, tempête, pet, simoun, alizée.

— Ce sont des parfums ? demanda une vieille dame qui tentait de se frayer un chemin.

Elle portait un chapeau passé de mode dont les plumes venaient chatouiller le menton des chalands. Bien qu’étant de petite taille, elle était parvenue sans peine à se faufiler au premier rang.

— Non, madame. Si vous voulez du parfum, vous pouvez aller au supermarché du coin ou dans une parfumerie. Ce que je vous offre ici, vous ne le trouverez nulle part ailleurs, et surtout pas à Grasse.

— Mais qu’est-ce que c’est alors ? insista-t-elle.

Un murmure s’éleva du public.

— C’est vrai, qu’est-ce que vous vendez ? Qu’est-ce qu’il y a dans toutes ces bouteilles ?  On ne voit rien !

Le forain prit un air mystérieux et leur fit signe de s’approcher, comme s’il s’apprêtait à les mettre dans la confidence.

— Ce que vous voyez là, ce ne sont pas de simples fioles, fit-il en se penchant vers eux. Moi, Auguste Prévost, je vous offre de l’émotion, du rêve ! Pour à peine un euro, je vous emmène au bout du monde. Je peux soigner tous vos maux, exaucer vos vœux les plus chers. Qu’est-ce qui vous ferait plaisir, très chère, fit-il en s’adressant à la cliente qui venait de l’interroger.

Pour toute réponse, la vieille femme haussa les épaules.

— Vous êtes ma première cliente aujourd’hui. Pour vous ce sera gratuit.

La phrase alluma instantanément une étincelle dans le regard de son interlocutrice qui répondit aussitôt.

— La nuit, je n’arrive pas à trouver le sommeil. Je ne sais plus quoi faire.

— J’ai exactement ce qu’il vous faut !

Le marchand pivota sur lui-même et saisit une petite bouteille sur laquelle on pouvait lire « sirocco ». Il l’approcha des narines de la vieille dame.

— A trois, respirez profondément.

D’un geste, il enjoignit la foule de se joindre à lui. Des dizaines de badauds se mirent à compter en chœur :

— Un, deux, trois !

Auguste Prévost souleva délicatement le bouchon pour laisser échapper une infime quantité de l’air qui y était emprisonné. Aussitôt, la dame âgée fut prise d’une série de bâillements à s’en décrocher la mâchoire.

— Je vous en prends dix ! s’écria-t-elle, sans cesser de bâiller. Je crois que je vais de ce pas faire un petit somme, fit-elle en s’éloignant à pas pressés.

— Approchez, n’ayez pas peur ! Vous voulez vous attirer les bonnes grâces des plus belles femmes ? Vous préférez de chaleureuses retrouvailles avec votre chérie. Messieurs, fit-il en brandissant une fiole sur laquelle était inscrit « tempête », je vous garantis que l’élue de votre cœur ne pourra pas vous résister. Vous vous embrasserez avec fougue, comme si c’était votre tout premier baiser.

— Et pour le mal de gorge, qu’est-ce que vous avez ? fit une jeune femme à la voix éteinte. Je dois participer à un concours de chant. Je suis désespérée.

— Vous avez frappé à la bonne porte, si je peux m’exprimer ainsi, répondit le vendeur, plein d’enthousiasme. Voilà ce que je vous propose. La brise est ce qu’il y a de mieux dans votre cas.

La jeune femme tendit la main pour saisir la fiole. Elle se voyait déjà retrouvant la voix mélodieuse qui lui permettrait d’interpréter une  agréable mélopée face au jury.

— Je vous en mets combien ?

Pendant ce temps, un petit groupe d’étudiants pouffait en pointant du doigt l’étagère.

— Ah, je vois que vous vous intéressez à ceci, fit-il en soulevant délicatement une mignonette. Celle-ci est exceptionnelle. Elle doit être manipulée avec les plus grandes précautions.

Des sourires entendus éclairèrent les visages des curieux de plus en plus nombreux alors qu’ils découvraient le nom inscrit sur l’étiquette : « pet ».

— Elle possède une force insoupçonnée et a le pouvoir de vous tirer des situations les plus difficiles.

Au même moment, des éclats de voix se firent entendre. Toutes les têtes se tournèrent vers la source de toute cette agitation. La première cliente, la vieille dame, s’approchait, encadrée par deux agents de police qui la tenaient fermement.

— Veuillez nous suivre, vous et votre complice. Les charlatans ne sont pas admis dans cette ville. Allez, vous allez faire un petit séjour au poste de police.

C’est alors que tout alla très vite. Celui qui disait s’appeler Auguste Prévost brandit la fiole au dessus de sa tête puis la projeta violemment au sol. Elle se brisa, libérant des effluves nauséabonds. Aussitôt, des rires fusèrent de toutes parts. La femme se libéra tandis que les policiers commençaient à se tordre de rire. Une explosion de joie  monta de la foule qui s’était massée autour du stand. Tous riaient aux éclats, pleurant en se donnant des coups de coude. Les deux complices profitèrent du désordre pour s’éclipser. Ils s’éloignèrent tranquillement tout  en fredonnant une étrange comptine, laissant derrière eux une foule hilare. Plus tard, personne ne serait en mesure de se souvenir de ce qui s’était passé. Les quelques passants qui avaient assisté à la scène assurèrent n’avoir vu qu’une bande de joyeux drilles riant à s’en péter les côtes.

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Ceci est ma participation au défi  « Des mots, une histoire 114″des mots une histoire
lancé par Olivia sur le blog  « Désirs d’histoires »

Les mots imposés :

retrouvailles – s’embrasser – émotion
manège – fredonner – mélodieux
agréable – grasse – sommeil – rêve

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Photo Gertie_DU avec l’aimable autorisation de son auteur

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J’avais envie d’une petite histoire sans prétention et pas sérieuse pour deux sous. Au début, j’étais partie sur l’idée d’une foire où l’on vendait des produits inhabituels. Le marchand de vent était censé  être juste une mise en bouche avant de passer à la suite. Finalement je me suis attardée sur le personnage de Gustave  Prévost qui est devenu le personnage principal.

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19 réflexions sur “Le marchand de vent

  1. J’ai adoré ton histoire, je suis si loin maintenant de ce défi et pourtant j’ai été attirée par ces effluves hilarantes!!! Bravo suis conquise tu peux m’en mettre quelques fioles de côté hihi!!!
    Bisous
    Domi.

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