Rentrée à l’INSA

FouleLes inscriptions étaient enfin ouvertes à l’Institut National des Sciences Appliquées. Une horde d’étudiants s’engouffra dans l’immense salle où les attendait le personnel administratif, fermement décidé à ne pas se laisser déborder. Des barrières métalliques avaient été installées pour encadrer cette jeunesse turbulente et pleine de vie. Comme tous les ans, la filière informatique connaissait un franc succès. Toutefois, une autre file d’attente était en train de lui voler la vedette. L’unité de chimie proposait une spécialité qui semblait attirer les foules. Quelques étudiants avaient commencé à s’avancer, suivis de quelques autres, pour finir agglutinés dans un effet boule de neige. En m’approchant, je pus lire sur un panonceau « Unité de chimie. Spécialisation en chromatographie en phase gazeuse ». Juste en dessous, en petits caractères, je parvins à déchiffrer « Le nombre de places est limité ». S’il y avait une corde à ajouter à mon arc, c’était bien celle-là, aussi paradoxal que cela puisse paraitre aux yeux du néophyte. Dans mon impatience, je commençai à gigoter sur place. Hélas, j’étais en queue de file. Mon avenir me parut soudain plus qu’incertain face à cette foule compacte qui me barrait le chemin. J’étais prêt à faire n’importe quoi pour passer devant tout le monde. J’aurais dansé la gigue si on me l’avait demandé. Mais on ne me demanda rien. Quel cirque ! Pourquoi fallait-il que rien ne se passe comme prévu ? J’assistais impuissant à ma déconfiture lorsqu’une rixe éclata entre un couple d’étudiants et un homme d’une trentaine d’années à la mine patibulaire. La fille se mit à vociférer toutes sortes de noms d’oiseau, non pas, comme on aurait pu s’y attendre, à l’intention du marginal qui tentait de grappiller quelques places. Non, elle déversait tout son fiel sur celui que je supposais  être son compagnon, dans un langage de charretier qui aurait écorché les oreilles de la plus aguerrie des poissonnières. Il m’était avis que ces deux là étaient déjà plus près de leur divorce que de leur improbable mariage. C’est alors que le perturbateur se mit à ricaner devant le comique de la situation. Grossière erreur de sa part, car la furie lui balança son sac en pleine poire. Au son mat qu’il produisit, je me dis que la fille devait y trimballer au moins une enclume. L’homme s’effondra, complètement sonné. Devant la violence du choc, je pouvais presque visualiser les trente six chandelles, petites lueurs multicolores tourbillonnant derrière ses yeux clos. Je réalisai très vite que tous les regards étaient rivés sur ce triste spectacle. C’était l’occasion rêvée. Je profitai de la diversion pour piquer un sprint, jouant des coudes et balançant quelques croche-pieds bien placés. En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, le miracle s’était produit et je me retrouvai  face à une secrétaire administrative au regard insondable.

— Vous avez rempli le formulaire ?

— Quel formulaire ? fis-je en sentant un filet de sueur ruisseler dans mon dos.

— Le formulaire d’inscription. Vous en trouverez une pile à l’entrée. Revenez lorsque vous l’aurez rempli.

— Mais…

— Suivant !

…………………………………………………………………………………………………………………………….

Ceci est ma participation au défi  « Des mots, une histoire 111″des mots une histoire
lancé par Olivia sur le blog  « Désirs d’histoires »

Les mots imposés :

multicolore – (chromatographie) – science – vie
gigoter – turbulent – gigue – couple – divorce
spectacle – cirque – paradoxal

………………………………………………………………………………………………..

Photo Pat Berardici, avec l’aimable autorisation de son auteur

………………………………………………………………………………………………..

Les coulisses de l’histoire

J’ai tenu absolument à utiliser « chromatographie ». Comme il était difficile à caser, j’en ai fait en quelque sorte le centre de l’histoire. Une fois que c’est fait, on peut bien broder ce que l’on veut…

Le dialogue de la fin, au moment où je l’écrivais, m’a vraiment exaspéré. J’avais l’impression d’y être, à faire la queue pour finalement s’entendre dire qu’il manque un papier et qu’il faut tout reprendre à zéro. Bon, entre temps, je me suis calmée…  🙂

Publicités

23 réflexions sur “Rentrée à l’INSA

  1. Tu as eu bien raison d’en faire toute une histoire de ce vilain mot, MCL 😆
    Quelle affaire, dis-donc ! Moi qui croyais que les gens qui fréquentaient l’INSA étaient au dessus de tout ça 😉
    Et pourtant, tout est plus facile dans la réalité, les étudiants s’inscrivent sur Internet 😉
    Bonne fin de semaine et bisous d’O.

  2. Je suis du même avis qu’Olivia, ton texte est très bien composé. 😀 J’adore, la chute, à laquelle on ne s’attend pas et aussi l’humour judicieusement placé au bon endroit. 😀

  3. Je suis épatée: tous (tous!) les mots se glissent dans le texte sans accrochage. Une lecture fluide, comme plusieurs l’ont déjà soulignée. Et l’exaspération, l’impatience d’une file d’attente qui n’avance pas est vraiment bien rendue: je me revois, hier, prisonnière de la circulation congestionnée… Argh!

  4. c’est excellent, j’ai plongé dans la rixe le coeur haletant, les poings fermés, prête à en découdre, mais cette secrétaire a tout cassé, et puis tu n’as même pas eu peur de recevoir un mauvais coup, un coup perdu, bref, trop bien

Laisser un commentaire...

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s