Le pendentif

Fleurs de cerisierLe paquet gisait sur le sol de la cuisine. Le papier kraft à moitié éventré révélait des dizaines de liasses de billets de couleur violette, des billets de 500 euros. Une vision à vous faire chavirer. Réveillée à trois heures du matin, je ne parvenais pas à me rendormir. J’avais été prise d’une irrésistible envie de grignoter. Comment résister au souvenir de cette portion de forêt noire qui n’attendait que moi dans un coin du frigo ? La première image qui me vint lorsque je tombai nez à nez avec le butin fut bien vite balayée. M’imaginer loin d’ici, dans un endroit paradisiaque, était une très mauvaise idée, impensable. J’avais au moins une certitude : cet argent ne m’appartenait pas. C’était la logique même.  Mais alors d’où sortait-il ? Il n’était quand même pas tombé du ciel. Le triste état dans lequel je l’avais trouvé laissait présager qu’il y avait eu une bagarre. Pourtant le carrelage de la cuisine était immaculé. Pas d’empreintes de pas boueuses, aucune trace de sang, rien qui permette d’affirmer que quelqu’un était entré par effraction. A moins que… Je filai aussitôt vérifier portes et fenêtres du rez-de-chaussée. Tout était fermé, chaque objet était à sa place. En passant devant la cheminée, je décelai toutefois un changement à peine perceptible. Je fis aussitôt demi-tour. Aucun éclat de bois, pas de fine poussière de suie pour maculer  le parquet du salon. C’était autre chose, quelque chose d’impalpable. C’est alors que je compris.

Les poils de mes bras étaient hérissés, non que je pressente un quelconque danger, mais ma petite nuisette s’avérait être un piètre rempart face au courant d’air froid qui soudain s’abattit sur moi. J’étais sûre d’avoir laissé la porte du foyer fermée. Ayant fait récemment nettoyer le conduit de la cheminée, j’en avais profité pour tout briquer. En m’approchant pour refermer la porte entrouverte, j’aperçus un morceau de chiffon de couleur rouge, resté accroché sur la poignée. Après un rapide examen , je le rangeai dans ma boîte à couture avec  les autres coupons de tissu.

— Foutaises ! Personne n’est capable de passer par la cheminée ! essayai-je de me convaincre. Hormis le Père Noël, me fis-je, amusée. Mais ça, c’est une autre histoire.

Je fronçai les sourcils. Il m’apparut soudain que l’idée du Père Noël n’était peut-être pas aussi saugrenue. Je montai l’escalier quatre à quatre pour regagner ma chambre. Je devais remettre la main sur ce satané journal. Fouillant fébrilement dans le tas de papiers empilé à côté de mon lit, je ne pus réprimer un cri de victoire lorsque je fis main basse sur Le Progrès de l’avant veille. L’article s’étalait en première page.

L’affaire du faux Père Noël : arnaque ou réalité ?

 Le faux Père Noël a encore sévi dans notre bonne ville de Lyon. Après avoir dévalisé en plein jour un supermarché du centre ville, son butin a été redistribué aux quatre coins du quartier chez les citadins les moins aisés. « Un vol effectué de main de maître, réalisé à la perfection », n’a pu s’empêcher de faire remarquer monsieur Pignon, le gérant du magasin. Nombre de lyonnais encore engourdis après une longue nuit de sommeil ont eu la surprise de trouver au petit matin qui une bouteille de champagne, qui un bloc de foie gras. A ce jour, la police n’a pu trouver aucun indice qui permettrait de mettre la main sur le voleur. Toutefois, aucune piste n’est écartée. Quelques personnes se sont rendues au commissariat pour rapporter l’objet du larcin, mais il semble que la grande majorité de la population se soit bien gardée de vendre la mèche. La popularité du faux Père Noël constitue un frein à l’enquête et la police demande aux honnêtes citoyens de bien vouloir signaler toute découverte d’objet ne leur appartenant pas.

Conception Ramirez, rédactrice en chef.

Je ne pouvais détacher mon regard de ces quelques lignes. Si ces billets avaient été volés, il me fallait en savoir plus. J’allumai le radio réveil. Par chance, il était réglé sur une station locale. Après quelques minutes d’attente, le jingle du bulletin d’informations retentit. Je n’eus pas à patienter bien longtemps : la nouvelle était à la une. Le faux Père Noël était monté d’un cran dans l’échelle de ses forfaitures. Il avait dévalisé le Casino de Charbonnières les bains en emportant la recette des jeux de roulette et de black jack, ce qui représentait la coquette somme d’un million d’euros. Je manquai défaillir en découvrant le montant faramineux  que représentaient tous ces billets qui gisaient dans ma cuisine. Mille pensées me traversaient l’esprit. Je me voyais déjà tout abandonner, mon travail, ma petite vie bien rangée, et partir loin d’ici pour faire le tour du monde. Ce serait divin. Mais les billets devaient être numérotés. Si je me faisais prendre, ma vie d’aventurière ferait long feu et je la terminerais au fond d’une cellule miteuse. Je réalisai soudain qu’il était sept heures et que j’avais une faim de loup. Rien de tel qu’un copieux petit déjeuner pour me remettre les idées en place. J’avais besoin de réfléchir à la conduite à tenir, aussi  mieux valait ne pas me précipiter. La dernière bouchée avalée, je sus ce que j’avais à faire. A présent, j’avais hâte que tout soit fini. Je pris le téléphone et composai le 17. Je racontai tout ce que je savais. A peine dix minutes plus tard, pas moins de six policiers débarquaient, alors que je sortais à peine de la douche. J’assistai toute la journée à un interminable défilé. Pendant que la  police scientifique puis les enquêteurs se succédaient, j’attendais patiemment que se termine toute cette agitation. Il me restait juste à faire ma déposition au commissariat.

Le soir même, le journal télévisé relatait les derniers rebondissements de l’affaire. L’inspecteur principal s’attribuait tous les mérites de cette heureuse conclusion. Un journaliste se risqua à demander si l’honnête citoyenne qui avait restitué les billets pouvait espérer se voir offrir une récompense. On lui répondit que rien ne justifiait un tel geste. Personne, pas même le patron du casino, n’eut le moindre élan de gentillesse à mon égard. On ne se soucia pas davantage de me donner une quelconque compensation en échange de la journée de congés que j’avais dû prendre pour permettre à tout ce petit monde de faire son travail. Mais il me restait une dernière carte à jouer. Le lendemain soir, je devais me rendre au commissariat pour remplir les dernières paperasses. Je décidai de ne rien dévoiler. Jamais personne ne saurait que pour la toute première fois le faux Père Noël avait laissé un indice.  Ce jour-là, en entrant dans le bureau de l’inspecteur, j’arborai fièrement un pendentif en forme de fleur d’un beau rouge vif que je venais de confectionner avec quelques chutes de tissu.

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Ceci est ma participation au défi  « Des mots, une histoire 110″
lancé par Olivia sur le blog  « Désirs d’histoires » Les mots imposés :des mots une histoire

perfection – divin – paradisiaque – immaculée
conception – foutaise – changement – arnaquer
casino – supermarché – paquet – kraft – logique

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Les coulisses de l’histoire

Peu de mots m’inspiraient, hormis le paquet pour son côté un peu mystérieux car je ne savais pas encore ce qu’il allait bien pouvoir contenir. Je me suis donc lancée et le reste a suivi : les billets, le casse du Père Noël, puis l’article du journal où je pensais caser quelques explications sur  la conception du vol. Mais voilà, musicalement parlant (on en a déjà parlé…) ça sonnait mal à l’oreile (c’est important la musique des mots). Et là, miracle, je me suis dit que la journaliste devait se prénommer Conception (Concepción en espagnol). Pour le nom de famille, qui se devait d’être hispanique, « Ramirez » s’est imposé à moi (un clin d’œil à  l’excellent Adolfo Ramirez joué par Gérard Jugnot dans « Papy fait de la résistance »).  Enfin, l’histoire a failli se terminer en eau de boudin jusqu’à ce que je me souvienne du bout de tissu rouge rangé négligemment dans la boîte à couture. Je me suis dit « si je l’ai oublié, il y a des chances pour que les lecteurs l’aient aussi oublié… ».

Ou pas…  🙂

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23 réflexions sur “Le pendentif

  1. Je suis d’accord avec Asphodèle pourquoi t’as rendu l’oseille ? Peut être pour faire une histoire… bon alors si c’est pour une œuvre, c’est autre chose. Je vais te faire un aveux, comme je suis un garçon, j’ai complètement fait abstraction de du bout de tissus rouge à partir du moment où tu as parlé de ta nuisette légère qui ne savait stopper le vent frais. Tissus pour tissus, à chacun ses priorités. je suis heureux de m’ apercevoir que je ne suis pas le seul à qui les mots choisis ont donné l’envie de dégommer un mythe. chouette histoire en tout cas.

    • Voilà une leçon à retenir : comment détourner l’attention du lecteur 🙂 Donc, il faut garder la nuisette dans un coin pour la ressortir à l’occasion. Sauf que ça na pas marché avec Asphodèle… Il aurait fallu que mon héroïne trouve aussi une page de calendrier avec une photo du Père Noël posant façon « Chippendale »… Grâce à vos commentaires éclairés, je sens que j’avance dans la technique de l’écriture… 😉

  2. Le tissu était un indice bien trop gros pour qu’on l’oublie. 😉
    A la rigueur, avec un texte beaucoup plus long, et encore…
    Je n’aurais pas rendu tout l’argent non plus, d’ailleurs, pourquoi a-t-il tout donné à une seule personne ? Il aurait pu le distribuer dans différents foyers, comme il l’a fait avant. Du coup, elle aurait pu ne rendre qu’une partie, ça aurait été tout à fait vraisemblable que le reste soit ailleurs et non restitué par d’autres.

    • Aïe, ton œil aiguisé est impitoyable ! 🙂 Mais tu as tout à fait raison, l’indice était un peu gros. Il aurait dû avoir une autre utilité pour passer inaperçu. Bien vu aussi pour l’argent, qui, tout bien réfléchi, ne pouvait pas avoir des numéros reconnaissables, puisqu’il provient des clients du casino. Pareil pour le fait que le faut Père Noël ait laissé tout l’argent dans un seul foyer. Je voulais l’expliquer, et puis j’ai laissé tomber : grossière erreur.
      Pas mal d’incohérences pour un texte aussi court…
      Merci pour toutes ces remarques avisées.

  3. Ton texte est rudement bien mené (incohérences ou pas, pour rebondir sur une de tes réponses, peu importe, c’est un jeu d’écriture sur lequel tu n’a pas eu le temps de t’attarder), je l’ai dévoré ! J’ai adoré l’idée et aussi l’extrait de journal, avec la cerise sur le gâteau, « Conception Ramirez ».
    Bravo !

    • Merci Brize. C’est vrai, ce n’est qu’un jeu d’écriture, mais mettre le doigt sur ce qui peut être amélioré est aussi une bonne chose. Un jour j’en ferai peut-être une vraie nouvelle en expliquant pourquoi il y avait tous les billets, pourquoi le Père Noël a laissé le morceau de tissu alors que d’habitude il est si méthodique…

  4. pour avouer que tu es manqué d’imagination, c’est fort, très fort et même surdoué ! cette histoire qui finit mal, je ne sais pas moi ce que j’aurai fait, peut-être aurai-je mené mon enquête perso avec mon bout de tissu rouge va savoir

  5. que tu ais manqué, pardon
    Et puis tiens tant que j’y suis encore, il y a des gourmands quand même qui fouille la nuit dans les frigos, attention ! Le père Noël il n’aime pas être dérangé, viendra pas deux fois, lui !

    • Si on se met à la place du personnage (on a envie de tout restituer), on risque de rater quelque chose. En l’occurrence, l’idée d’Olivia qui consiste à rendre seulement une partie de l’argent est beaucoup plus intéressante. Elle garde une bonne partie de l’argent (personne ne la soupçonnera), mais en plus elle ajoute sa petite vengeance personnelle parce qu’elle estime malgré tout avoir été lésée. La petite note psychologique et diabolique qui donne de la saveur à l’histoire… A creuser… Je vais sûrement la réécrire (pour moi).

    • Fantomette… 🙂 Peut-être parce qu’on n’y parle ni de téléphone portable ni d’ordinateur et que l’histoire pourrait se passer il y a quelques décennies ? Et puis, il est notoire que Conception Ramirez n’exerce plus depuis un bon bout de temps. 😉

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