Aquarelles

Paysage normandie

De gros nuages noirs commençaient à s’amonceler à l’horizon.  C’était la fin de l’après-midi, pourtant on aurait pu croire que la nuit aller tomber. Une bourrasque arracha un grincement lugubre au pommier dont les branches ployaient lourdement sous le poids des fruits.  Une pomme se détacha et tomba mollement sur la terre desséchée. Au loin, la mer était calme et lisse comme un décor de théâtre fait de grandes tentures de soie aux lentes ondulations. Une heure plus tôt, Marie s’était installée au fond du jardin, tout près du verger, pour peindre le paysage idyllique qu’elle avait remarqué dès qu’elle s’était installée dans la chaumière. Elle maniait les pinceaux avec la délicatesse qui sied à l’aquarelle, effleurant la toile avec la  légèreté d’une aile de papillon. Chacune de ses œuvres était un joyau, une ode à la nature. Qu’un yacht vienne à apparaitre dans son champ de vision, elle l’occultait aussitôt et le transformait en une frêle embarcation. Le clinquant de ces bateaux de luxe qui sentaient le fric à des lieues à la ronde n’avait rien à faire sur ses tableaux, pas plus que les avions dont les traînées blanchâtres venaient altérer la pureté du ciel. Telle la métamorphose de la chrysalide, sa peinture escamotait ou embellissait les imperfections du monde. Soudain, la jeune femme fut tirée de sa rêverie. Une deuxième pomme venait de tomber, suivie d’une autre et encore une autre. A présent, une multitude de pommes recouvraient le sol.

Un vent impétueux se leva, un vent si violent que les fruits furent brusquement arrachés au sol et se mirent à tourbillonner dans une folle sarabande. Le tourment se lisait dans les yeux écarquillés de Marie.  Elle rangea précipitamment sa toile dans un grand sac avant que celle-ci  ne s’envole. Il était grand temps d’aller s’abriter en lieu sûr ; pourtant elle n’en fit rien, tant le spectacle était saisissant.  Elle sortit un châssis tout neuf et le fixa solidement à son chevalet à l’aide d’un morceau de grosse ficelle. Les fruits, aspirés par une tornade naissante, poursuivaient leur ascension. A l’arrière plan, un immense arc-en-ciel, projetant une lumière irisée, les parait de reflets colorés qui les faisait ressembler à des boules de cotillon un jour de fête. Marie piochait dans les godets de peinture des couleurs dont elle parsemait la toile. Elle se hâtait car elle savait qu’elle ne résisterait plus longtemps aux assauts du vent. Elle s’apprêtait à apposer sa signature lorsque le chevalet fut emporté dans un tourbillon. La jeune femme prit ses jambes à son cou et se mit à courir en direction de la maisonnette qu’elle avait louée pour les vacances. Elle avait à peine franchi le seuil que des trombes d’eau se déversaient dans la campagne normande. Grelotant de froid, elle se prépara un thé brûlant qu’elle sirota en se pelotonnant dans le fauteuil défraîchi qui faisait face à la cheminée. Le crépitement du feu était réconfortant. Marie ouvrit le sac de toile et en ressortit le tableau avec quelques craintes. Il était intact. C’était le dernier d’une série consacrée à la beauté de la nature. Sans lui, l’exposition qui avait été planifiée pour la fin du mois dans une galerie d’art de Cherbourg n’aurait pas pu voir le jour. Elle aurait refusé d’exposer son œuvre amputée de sa pièce maîtresse, celle qui lui donnait tout son sens.

Le jour du vernissage arriva. C’était un samedi. La galerie d’art était située dans une rue piétonne du vieux Cherbourg. Une animation inhabituelle régnait devant l’entrée. Marie allongea le pas car déjà de petits groupes s’étaient agglutinés sur le trottoir en attendant l’ouverture des portes. Raymond, le galeriste, la fit entrer dès qu’il l’aperçut. Pour la première fois, elle put admirer ses peintures mises en scène dans un lieu dédié à l’art. Accrochées à un mur de pierre, elles avaient été installées selon ses consignes, dans un ordre bien précis. Un éclairage discret mettait en valeur chaque tableau pour en faire un ensemble harmonieux. Pourtant, son œil fut distrait de sa contemplation par des taches colorées qui venaient parasiter le plaisir de la découverte. Une partie de la galerie, tout au fond, était réservée à une exposition qui avait démarré une semaine auparavant. Des tableaux très colorés, presque agressifs, contrastant avec la douceur de ses propres toiles. Le peintre, qui s’était fait une place dans le monde artistique, connaissait un franc succès. Il suffisait de lire les sommes rondelettes inscrites au dessous de chaque tableau pour s’en convaincre. Soudain, un frisson la saisit. Son pouls s’accéléra. Il était là ! Le châssis qu’elle avait peint, alors qu’elle bravait les foudres d’une nature hostile. Elle reconnut la multitude de points lumineux et colorés mis en valeur par un arrière plan d’un noir d’encre. Le tableau était intitulé « Nuit à New York ». Elle déglutit et faillit s’étrangler. Non seulement il s’agissait d’une imposture, d’un vol ignoble, mais celui qui se l’était approprié n’avait rien compris. Il en avait fait une œuvre de pacotille alors qu’elle y avait mis toute sa détermination, ses peurs et sa passion. Au dessous du cadre, sur une étiquette discrète, elle put lire « vendu. 15.000 € ». Marie se sentait sur le point de flancher lorsqu’un courant d’air frais la sortit de la consternation qui l’avait gagnée. Les portes venaient de s’ouvrir. Les visiteurs s’engouffraient déjà dans la salle d’exposition. La jeune femme prit une grande inspiration ; elle devait faire bonne figure. Quoiqu’il en soit, cette toile ne lui ressemblait pas et elle préféra en rester là. Un sourire radieux se dessina sur son visage. Elle était prête à accueillir ses futurs admirateurs.

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Ceci est ma participation au défi  « Des mots, une histoire 109″
lancé par Olivia sur le blog  « Désirs d’histoires » Les mots imposés :des mots une histoire

tourment – tempétueux – bourrasque – envoler – avion – aile
papillon – métamorphose – chrysalide – soie – luxe – yacht
fric – clinquant – pacotille – cotillon – célébration

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Les coulisses de l’histoire

Pour cette histoire, je crois qu’il n’y a pas vraiment eu de mot directeur. J’ai démarré sans trop savoir où j’allais. J’ai commencé par une ambiance un peu « fin du monde », puis j’ai changé d’idée et j’ai poursuivi avec la jeune femme venue peindre un paysage idyllique. Il m’a alors fallu composer avec ces deux ambiances pour en faire quelque chose de cohérent. Pas facile, parce que justement j’ai démarré sans thème précis. Un dernier point : « Yacht » et « Fric » m’ont vraiment posé un problème. D’ailleurs, ils tombent un peu comme un cheveu sur la soupe (j’aurais préféré des synonymes). Mais tant pis, j’ai tenu à respecter les règles du jeu…

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32 réflexions sur “Aquarelles

  1. je trouve que tu t’es rudement bien débrouillée, tu as habillement maquillé le mot yacht et je suis passé naturellement sur le fric sans m’y attarder c’était les deux qui me gênaient le plus aussi. En plus ton texte est riche. Je trouve que le changement de direction que tu as pris en cours de route est perceptible à la lecture et intéressant, ça donne une dimension à l’histoire. seulement, il y à un truc qui m’échappe, je n’ai pas bien compris le cheminement du tableau. Je relirai à tête reposée.

    • Ah, si le cheminement du tableau t’a échappé c’est que je n’ai peut-être pas été assez claire. Il m’est déjà arrivé qu’on me dise « je n’ai rien compris » après lecture d’une histoire un peu trop tarabiscotée. Et je crains que celle-ci fasse partie de cette catégorie.
      Merci pour ta visite et pour ton indulgence…

      • Non ne t’inquiètes pas, quand quelque chose m’échappe c’est en général dû à mon trouble pathologique de la concentration. Sinon, je persiste, tu as bien mené ton histoire, elle est pleine d’images et j’aime beaucoup la façon, plutôt poétique, dont tu as balayé les vilains mots néo libéralise.

  2. Comment ça, Olivia, son attitude te déçoit ? Mais on lui a plagié son tableau, hein 🙄
    MCL, c’est bien ça ?
    Mais comment a-t-il pu faire ça ce peintre connu et sans gêne ?
    Bien montée ton histoire, j’aime aussi la peinture.
    Bises de Lyon

  3. J’avais bien compris le coup du tableau envolé et mystérieusement récupéré !!! Je la trouve bien gentille… Mais ton texte est superbe, le début malgré l’ambiance qui se dégrade est presque cristalline ! Je n’aime pas les mots yacht et fric moi non plus, ça clinque aux oreilles et à moins de faire un reportage sur le sujet ils ne sont pas faciles à placer…

  4. Très jolie histoire! Je suis outrée à sa place: se faire voler son œuvre – et, en plus, constater que le voleur n’a rien compris – c’est ignoble. Elle a mieux réagi que je ne l’aurais fait 😀

  5. Un personnage intéressant qui réussi à prendre sur elle et à faire bonne figure !
    J’aimerai bien savoir ce qui est passé par la tête du peintre voleur pour transformer un tableau bucolique en une « Nuit à New York » 🙂

  6. Oups ta chute n’est pas moins pire que la mienne lol!!! Pfff ça m’aurait énervé, quel goujat ce gars!!! Tu aurais du lui acheter avec des faux billets hihi!!!
    Bravo pour cette histoire rocambolesque!!!
    Bisous
    Domi.

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