La potion de grand-père

FlaconChaque été, pendant les vacances, nous nous retrouvions tous dans la maison de mes grands-parents. Cette imposante demeure était une sorte de vaisseau amiral, le ciment qui unissait tous les membres de la famille. Nous débarquions les uns après les autres dès le vendredi soir, avec ce sentiment inaltérable de retourner à nos racines. Nous venions puiser dans ces réunions annuelles la force et l’énergie qui nous rendraient plus forts le reste du temps. Le léger parfum de myrte qui flottait dans l’air dès le seuil franchi nous replongeait instantanément quelques années en arrière, lorsque mon grand-père Marcel confectionnait sa potion qu’il disait miraculeuse. A l’entendre, elle pouvait tout guérir, de la simple piqûre de guêpe jusqu’aux pires maux de l’âme. Je me souviens encore de l’anecdote qu’il nous racontait à chacune de nos visites pour nous en convaincre.

A la mort de son époux, tante Marie avait sombré dans une étrange langueur que même les meilleurs médecins n’étaient pas parvenus à soigner. Tel un iceberg à la dérive, arraché au continent, elle était incapable de tenir le cap.  Son univers se réduisait à un monde de perdition, dans lequel elle déambulait tel un bateau mu par un vent capricieux au milieu des flots hostiles. Marcel s’inquiétait pour sa fille aînée, aussi il l’invita à passer quelques jours dans la maison où elle avait grandi. Entourée des siens, choyée par des parents attentionnés, elle pourrait se reconstruire dans ce cocon douillet et paisible. Persuadé que la génétique n’avait pas grand-chose à voir avec la dépression dans laquelle Marie s’était engluée, grand-père espérait ouvrir une faille dans cette muraille qu’elle s’était érigée. Ma grand-mère Pauline avait tenté de parler avec sa fille. L’approche, malhabile, n’avait pas permis de la sortir de cette coquille où elle s’était enfermée. Les gâteaux au parfum vanillé qu’elle lui confectionnait avec amour étaient une invitation à la gourmandise. En vain. Marie traînait dans son sillage ce vague à l’âme qui mettait ses parents au désespoir de la voir à nouveau heureuse.

Un jour, se sentant un peu patraque, grand-père sortit du buffet une petite bouteille en verre soufflé. Le flacon contenait un liquide opaque dans lequel macéraient des plantes aux vertus médicinales cueillies l’année précédente dans son jardin aromatique. Quelques gouttes versées sur un sucre suffisaient. L’odeur vivifiante qui se répandit alors dans la pièce alluma une étincelle dans le regard terne de la jeune femme. Marcel lui tendit un sucre imbibé du précieux remède. Elle le croqua avec avidité. Ce qui se produisit ensuite semblait relever du miracle. Marie offrit à ses parents le plus beau cadeau qu’ils pouvaient espérer. Elle leur offrit son plus joli sourire.

Cette histoire, je l’ai entendue tant et tant de fois que j’ai fini par y croire, comme nous tous. Ou plutôt j’ai eu envie d’y croire car Tante Marie, de santé fragile, a été emportée à l’âge de 71 ans par une maladie fulgurante dont aucun remède n’a pu venir à bout. Aujourd’hui, je fais partie de la génération des aînés et je me fais un devoir de perpétuer cette légende familiale. J’ai entrepris de retrouver la composition de la potion que fabriquait mon grand-père. L’herboriste à qui j’ai confié la dernière fiole retrouvée au fond du buffet vient de m’envoyer un SMS. La liste des ingrédients est fin prête. A présent, c’est à moi de jouer.

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Ceci est ma participation au défi
LES PLUMES à thème n°13   lancé par Asphodèle
sur le blog  Les lectures d’Asphodèle .

Le thème de cette semaine est le mot « Dérive ». Les mots imposés sont :

espérer, flotter, perdition, cap, sillage, bouteille, iceberg,
vent, déambuler, bateau, continent, flots, amiral,
génétique, sentiment, débarquer, faille
et myrte, malhabile, muraille.

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Photo Gertie_DU avec l’aimable autorisation de son auteur

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Les coulisses de l’histoire

Quand j’ai pris connaissance des mots, j’ai eu envie de me lancer un défi : écrire un texte qui n’aurait rien à voir avec l’environnement marin qui s’en dégage. Comme souvent, l’idée est partie des mots qui m’ont paru les plus délicats à utiliser et qui, en fin de compte ont été mon fil conducteur: amiral et myrte.

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50 réflexions sur “La potion de grand-père

  1. Diantre j’la veux la potion …………….Je voudrai tant pourvoir danser a nouveau………..ou courir……….Moi qui ne fait que marcher comme un escargot qui as perdu sa carapace……..oui oui, j’en veux, j’enveux !!!!!!!!!
    Il est beau ton texte j’aime beaucoup, très beaucoup même..

  2. Joli parfum d’une grarnde maison familiale où les étés semblaient s’enchaîner sans vieillir. On apprend plus tard qu’il n’en est rien.Mais reste le souvenir,puis la légende.C’est très universel et tu l’as fort bien raconté.

  3. Belle évocation,MCL
    J’ai vu le sourire de Marie et de sa famille
    Au niveau des termes marins tu as même rajouté « vague » qui n’était pas la la liste il me semble (très belle expression aussi que celle de « vaisseau amiral » pour une maison 😉

  4. Cette potion devrait être brevetée! 😉 Sans blague – très beau texte! il s’en dégage une nostalgie très agréable. La solidarité familiale qui y est décrite, et ce but avoué de perpétuer la légende familiale – j’envie!

  5. Potion magique à base de bave de crapaud, de toiles d’araignées et de pipis de chauves-souris récoltés par une pleine lune. Tu dis que ça fonctionne ? Bon, ben… alors juste le fond d’un verre. Pas plus !

  6. J’ai une vieille tante qui ne jure que d’une potion comme celle-là – sauf les ingrédients… un peu de magie ça fait pas de mal ! Défi relevé et gagné sans l’air marin qui est tout à fait absent, bravo !

  7. La composition de cette potion magique est sans doute à chercher dans ces ambiances personnelles qui s’épanouissent au cœur des maisons des grands parents. C’est un texte empreint d’une nostalgie douce qui, en cette fin d’été, parle forcément à beaucoup de monde. Merci pour cela.

  8. C’est moi qui avais proposé « Vague » je suis très touchée que tu l’aies intégré à cette belle histoire. Merci. A ce que je vois, les potions magiques font toujours recette, hein…

  9. Une belle histoire comme dans le temps, MCL. Les « Anciens » se soignaient à leur façon, les remèdes de grand-mère ne sont pas qu’une invention 😆
    Beau récit qui nous transporte dans un coin de notre enfance.
    Bonne semaine et bises de Lyon

  10. Enfin le temps de venir lire ton texte, (avec beaucoup d’autres d’ailleurs, j’ai l’impression d’être samedi^^)… Tu fais bien de souligner dans tes « coulisses » que le thème de départ n’est pas obligatoire au final, je lance un thème mais ce qui en découle mène à d’autres univers et tu es fortiche pour ça !!! Un petit canard qui requinque en plus, j’en avais bien besoin, tu nous diras ce que t’a dit l’herboriste ??? Ou c’est indicible justement ? Comme disait ma grand-mère « il n’y a que la foi qui sauve » !!! 😆

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