Visite en enfer

ArmeriaPalacioRealMadrid

Un immense arc-en-ciel se dessina à l’horizon, à travers les fines gouttelettes de pluie qui perlaient sur la ville assoupie. La coupole de la cathédrale de La Almuneda se dressait majestueusement dans l’envoûtante luminosité de ce début d’après-midi du mois d’août. L’averse cessa au moment où le Palais Royal m’apparut dans toute sa splendeur. Des volutes de vapeur s’élevaient depuis les dalles de la place centrale alors que le soleil refaisait son apparition. La chaleur accablante qui avait précédé la pluie s’abattit à nouveau sur la capitale espagnole, l’enfermant sous une chape de plomb. L’air moite et chaud me donnait presque la nausée. Je n’avais qu’une hâte, me réfugier au frais dans la grande armurerie du palais. Mon ticket d’entrée en main, je franchis le seuil de l’immense salle plongée dans une pénombre salvatrice. La douce température contrastait agréablement avec la météo hostile que je venais de laisser derrière moi. De preux chevaliers vêtus de lourdes armures m’apparurent dans toute leur superbe. Ils enfourchaient fièrement  de vigoureuses montures équipées de caparaçons de fer richement travaillés. Il était clair que ce monde-là n’était pas le monde des bisounours. Comment ces courageux chevaliers faisaient-ils pour soulever les imposantes hallebardes et les massives épées dont ils étaient armés ? Le poids de tout cet attirail devait demander une force colossale.

Sur une grande table, avaient été disposés les différents éléments d’une armure aux dimensions impressionnantes. Chacun d’eux était pourvu d’une étiquette sur laquelle je pouvais lire des noms qui m’étaient inconnus : gorgerin, haubert, brigandine, spalière, autant de mots qui m’évoquaient le prestige et la grandeur des siècles passés. Je fus saisi d’une envie irrésistible de toucher ces pièces chargées d’histoire. Aucun gardien n’était en vue. Je saisis délicatement un casque tout en arêtes acérées et fit mine de le poser sur mon crâne. D’un claquement sec, il se referma et se fixa sur ma tête, l’enserrant en réduisant sensiblement mon champ de vision. C’est alors qu’un phénomène étrange se produisit. Cela commença par une écœurante odeur de sang et de sueur mêlés, suivie par des cris rauques et des grognements quasi inhumains. Autour de moi, les guerriers semblaient s’animer, dans une débauche de violence inimaginable. Les épées tranchaient dans le vif, des têtes violacées étaient exhibées au bout des lances, une femme dont la grossesse semblait bien avancée fut étripée à quelques mètres de moi. S’il était notoire que les conquistadors avaient porté les arts de la guerre au pinacle, je n’aurais pourtant jamais pu imaginer une telle barbarie. Mon cœur ne fit qu’un bond lorsqu’un cavalier, pointant son épée, fonça droit sur moi dans un bruit assourdissant de métal entrechoqué. Ma terreur fut telle que je perdis connaissance.

Tout était blanc, immaculé. Des sons feutrés me parvenaient peu à peu. Une odeur de produits aseptisés venait parfaire cette ambiance paisible. Je me sentais hors de danger. Pourtant je ne pouvais pas bouger. Des personnes vêtues de blouses blanches m’observaient, l’air soucieux. Elles chuchotaient.

— Et bien, il revient de loin !

— Est-ce qu’il a conscience de ce qu’il a fait ?

— Nous le saurons bien assez tôt. Pour l’instant, il a besoin de repos.

— Quand même, trancher la tête du gardien à l’aide d’une hallebarde, juste parce qu’il le réprimandait ! Qu’est-ce qui lui a pris de toucher à ce casque ?

— Peut-être aurons-nous la chance de savoir ce qui s’est passé si la mémoire lui revient. En contrepartie, il va subir une grave dépression. Dorénavant, tout doit être enregistré et conservé dans nos archives, ajouta l’un des hommes en blanc. Il mit en route un enregistreur numérique.

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Ceci est ma participation au défi  « Des mots, une histoire 105″des mots une histoire
lancé par Olivia sur le blog  « Désirs d’histoires »Les mots imposés :

arc-en-ciel – (bisounours) – hallebarde – fer
conserve – écœurant – nausée – grossesse – dépression
repos – météo – température – chaude – horizon

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Les coulisses de l’histoire

Cette fois-ci, bien que ce soit « Bisounours » qui m’ait posé le plus de problème, je n’en ai pas fait le centre de l’histoire.  Curieusement, c’est « hallebarde » et « fer » qui m’ont inspirée la visite de l’armurerie du Palais Royal de Madrid. « Grossesse » n’était pas évident non plus et m’a fait hésiter plus d’une fois… Commencer par un bel arc-en-ciel et finir par une histoire aussi sombre était totalement imprévisible lorsque j’ai commencé à écrire.

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20 réflexions sur “Visite en enfer

  1. Le début, dans la douce langueur de l’été m’a paru trop beau pour durer !!! J’ai eu raison de me méfier, quelle chute !!! 😆 Tu n’y vas pas avec le dos de la cuillère !!!
    Moi aussi grossesse était incongru, j’ai eu du mal et je n’ai pas placé météo. J’ai trouvé certaines associations un peu bizarres mais bon, Docteur Freud se régalerait à voir nos associations d’idées !

    • C’est vrai, on ne s’arrête pas assez sur les associations d’idées qui nous orientent dans un sens plutôt qu’un autre. Un ou deux mots vont nous donner le thème du récit, un ou deux autres l’ambiance et ainsi de suite…

  2. Mais c’est une orgie de boucherie !!!!!!!!!!!!! ohhhhhhhhh dis donc, on va pouvoir faire du boudin lol
    Ghislaine (je suis sur mon autre blog)

    • Ta remarque est intéressante. Figure toi que je me suis posé la question plus d’une fois. Faut-il séparer davantage les paragraphes pour que ce soit plus lisible ? Au début, c’est ce que je pensais et faisais et puis j’ai changé d’avis. Autant pour un article de fond, qui suit un plan (avec des 1° 2° 3° …) c’est évident qu’il faut le faire, autant pour un récit, je suis beaucoup moins convaincue. Un récit ne doit pas donner l’impression d’être décousu. Tant que l’on décrit la même scène, on ne devrait pas séparer les paragraphes, même si cela donne l’impression d’aérer le texte. Je me suis référée à ce qui se fait dans les romans : il n’y a quasiment aucune séparation de paragraphe. Le texte se poursuit sans discontinuer sur plusieurs pages. C’est la raison pour laquelle je n’aère pas trop mes textes (un peu tout de même pour faciliter la lecture). Il y a peut-être des règles en la matière, mais je l’ignore…
      J’aimerais bien savoir ce qu’en pensent les autres participants (ou ceux qui passeront par là par hasard…). Pour moi, c’est une vraie interrogation.

  3. Quel bel exemple de retour au passé. 😀 Il ne faut jamais toucher les objets chargés d’histoire, on ne sait jamais ce qui risque d’arriver. 😆 Belle chute ! 😀 J’adore ! 😀

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