Le défi

CadransCe pari ridicule m’apparaît à présent comme la pire bêtise que j’aie pu faire. En toute vraisemblance, la promotion 2052 de la prestigieuse école de la Temporalité aurait dû donner naissance à quelques pépites dans le domaine de la gestion du temps. J’étais alors parmi les étudiants les plus prometteurs. Ma thèse, intitulée « Renversement de la chronologie et pliure du temps » avait fait l’effet d’une petite bombe, lorsque j’étais passé devant le jury. Le président de l’école avait bu mes paroles avec une gourmandise non dissimulée, ce qui était en soi un petit exploit pour le jeune homme introverti que j’étais. Malgré ma timidité, j’avais évité avec habileté ses tentatives de digressions censées me déstabiliser. Il faut dire que je maîtrisais mon sujet dans ses moindres détails. Jusqu’au bout, je tentai de lui tenir la dragée haute, convaincu que ma démonstration ne présentait pas la moindre faille. Hélas, non seulement je n’obtins pas la note escomptée, mais, pire que tout, l’un des membres du jury porta l’estocade finale.

— Très impressionnant. Sur le plan théorique va s’en dire. Malgré les apparences, votre théorie sur la pliure du temps présente quelques incohérences. Vous seriez donc capable de mettre au point un dispositif permettant à quelqu’un de franchir plusieurs degrés dans l’espace temps et de se retrouver à deux endroits distincts au même moment. Une sorte de don d’ubiquité, pouffa-t-il. Excellent ! Succulent, devrais-je dire !

— Il ne s’agit pas vraiment du don d’ubiquité. Le sujet ne se trouve pas à deux endroits différents, mais à deux moments différents. Et il a conscience de son dédoublement.

— Ah, on parle donc de dédoublement de la personnalité ! Mais je ne vois pas le rapport avec la physique quantique. Nous sommes là dans le domaine de la psychologie, qui, entre parenthèses, n’est pas ma tasse de thé.

Ces paroles me contrarièrent au point que je piquai un fard.

— Je peux vous le prouver. Ce soir, je viendrai vous rendre visite, mais pour vous il sera… 17 heures, ajoutais-je en regardant ma montre.

— 17 heures ! Autrement dit,  il y a une demi-heure.  J’adore ce genre de défi. Les paris sont un peu mon péché mignon. Mais je reste convaincu qu’il ne s’agira que d’un vulgaire simulacre.

Je rassemblai mes affaires et m’éclipsai sans même me retourner. Il me restait quelques points à régler. Je travaillai d’arrache-pied toute la soirée. A 23 heures, j’étais fin prêt. Il me restait juste assez de temps pour peaufiner ma preuve. L’horloge murale égrenait les dernières secondes avant minuit, lorsque j’entrai dans le système biochronotique. Le tourbillon temporel me scinda en deux entités distinctes. Alors que l’une d’elle restait dans mon appartement, à minuit passé, l’autre disparut. Je pouvais suivre son évolution et revivre en direct le passage de l’examen. Cette fois-ci, j’avais toutes les billes en main. Je pouvais prévoir et anticiper les réactions des examinateurs, qui ne se doutaient de rien. J’obtins mon diplôme haut la main. Finalement, apporter la preuve n’avait plus aucune utilité. Il me restait à fusionner mes deux entités, au profit de celle qui avait obtenu les meilleurs résultats. Le compte à rebours démarra : 10 – 9 – 8 – 7 – 6 – 5 – 4 – …………………………… Une coupure électrique venait de plonger le quartier dans un noir d’encre. Il était trop tard. Mon double resterait à jamais enfermé dans un espace temps où la vie ne serait qu’un éternel recommencement. Elle débuterait à 17 heures et s’achèverait à 17 heures 30, dans une boucle infinie. J’avais tout raté, mon examen et l’expérience que je pensais sans faille. Mon unique preuve était cette parcelle de moi-même que je pouvais continuer à observer grâce à ma tablette holographique, la preuve de mon cuisant échec.

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Ceci est ma participation au défi  « Des mots, une histoire 104″des mots une histoire
lancé par Olivia sur le blog  « Désirs d’histoires »Les mots imposés :

horloge – seconde – passer – temporalité – vraisemblance
éviter – apparence – simulacre – digression – parenthèse
péché-mignon – succulent – gourmandise – dragée – bêtise

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Photo Sébastien ERNEST avec l’aimable autorisation de son auteur

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Les coulisses de l’histoire

Les premiers mots m’ont évoqué la notion de temps. L’idée du pari m’est venue en essayant d’utiliser « simulacre ». Ensuite, de fil en aiguille, une histoire un peu tarabiscotée s’est construite. La difficulté étant donc d’utiliser les derniers mots, qui n’évoquaient plus du tout la même chose.

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21 réflexions sur “Le défi

  1. Juste un mot : Waouh !
    Mais quelle imagination ! Il fallait y songer, surtout avec la liste de mots imposés.
    J’adore : on y croit jusqu’au bout à son expérience qui va clouer le bec à son jury. Et voilà, la fin nous surprend, nous pinçant le coeur. Le pauvre… c’est un peu comme perdre un bout de son âme :/

    • Merci Adrienne 🙂
      Quand j’ai proposé « dragée » je me doutais que j’utiliserais cette expression. Quand je pense que j’ai failli proposer « loukoum ». J’aurais été bien en peine de le caser dans cette histoire 🙂

  2. J’adore les histoires de faille temporelle 😉
    Ton histoire se tient bien et se dévore comme une dragée (miam)
    Figure toi que l’an dernier j’ai cru grâce à mon fils qu’on pouvait aller dans le futur.
    On était en train de déménager….dans l’appartement de l’autre côté de la cour; Avec mon mari et les enfants, on emmenait des cartons un peu tous les soirs, dans ce que l’on appelait notre « Futur Chez Nous ». Je rentre un soir du boulot, mon mari était absent, je demande à mon fils où est ton papa et celui ci me répond sans lever la tête de son dessin : « Il est dans le Futur ». Cela m’a laissé songeuse ….
    bonne soirée MCL

  3. Ah voilà un scénario digne d’un film de science fiction, un peu dans le genre « retour vers le futur » tu vois ce que je veux dire!!! Ceci dit j’ai toujours rien pigé à ce mot « temporalité » même si j’ai su le placer dans mon texte et le rendre cohérent, enfin je crois mdr!!!
    Bisous et bon week-end!!!
    Domi.

  4. J’aime bien cette histoire, bien écrite elle m’a tenu jusqu’au bout. Il y à un petit paradoxe, il aurait dû se douter que l’expérience tournerait court car si elle avait réellement eu lieu, les examinateurs n’auraient pas douté et n’auraient pas eu la surprise à 17 h 30. Bonne histoire, tu m’as fait plaisir là !

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