La légende de Keridwen

BroderieC’était une très jeune fille, frêle et craintive, qui avait grandi entourée de femmes. Elle n’avait jamais connu son père.  Ne se sentant pas le courage d’élever un marmot, il avait pris le large, fendant les flots sur son bateau de pêche pour s’éloigner au plus vite des côtes et de la bigoudène qu’il venait d’engrosser. Nul ne le revit jamais. Les anciens racontaient qu’il avait rejoint une bande de pirates à la réputation douteuse, voguant vers les Caraïbes.

Tout comme sa mère et avant elle sa grand-mère, Keridwen apprenait depuis sa plus tendre enfance le fabuleux métier de brodeuse. Ses doigts fins virevoltaient sur son ouvrage, l’effleurant à peine, tout en légèreté. Broderie Richelieu ou dentelle arachnéenne, aucune technique n’avait de secret pour elle. Le jour de ses seize ans, sortant de bon matin, comme à l’accoutumée, pour se rendre à l’atelier qui se trouvait dans le quartier du bout-du-pont, elle manqua trébucher sur un paquet qui avait été déposé sur le pas de la porte à son attention. Son nom avait été écrit à la plume, d’une belle écriture faite de pleins et de déliés. Il ne faisait aucun doute que l’expéditeur était une personne raffinée.

La jeune fille  souleva un pan de la cape dans laquelle elle s’était emmitouflée et y cacha le mystérieux paquet. Arrivée à destination, elle n’eut qu’une hâte, découvrir son contenu. Une boîte faite de bois sculpté renfermait un étrange objet. Un pendentif aussi transparent que du cristal était suspendu au bout d’un cordon de cuir. Un assemblage de polygones, aux multiples facettes irisées, étincelait de mille feux et, tel un prisme, renvoyait des reflets multicolores sous l’effet des rayons du soleil. Une lettre accompagnait le bijou, mais, hormis son nom, Keridwen était incapable de déchiffrer la moindre ligne. A cette époque, les filles d’origine modeste n’apprenaient ni à lire ni à écrire. La tradition voulait qu’elle trouve un époux, qu’elle s’occupe de son intérieur et qu’elle élève de beaux enfants. Mais Keridwen ne voulait pas de cette vie-là. Elle avait l’âme aventureuse, un trait de caractère qu’elle tenait probablement de ce père qu’elle n’avait jamais  connu. Elle ne pipa mot et rangea la missive dans la poche de sa robe de flanelle. Alors qu’elle passait le pendentif autour de son cou, elle sentit un changement s’opérer en elle. Sa vision, pourtant si affutée, lui parut encore plus nette, plus précise, comme si elle était capable de percevoir l’essence même des choses qui l’entouraient. Au fur et à mesure qu’elle piquait son aiguille dans le délicat tissu de lin, la jeune fille pouvait visualiser de l’intérieur les gracieux motifs qui se dessinaient. Le précieux outil semblait directement relié à son esprit. Keridwen travailla sans relâche à son ouvrage, sans s’apercevoir que de longues heures s’étaient écoulées. C’est lorsque le crépuscule commença à tomber, en début de soirée, qu’elle réalisa. Les autres brodeuses étaient parties. Seul maître Jacquet était là, l’observant en silence, bouche bée.

Elle tenait entre ses mains une pièce de tissu finement brodée de jours et de fils tirés arachnéens. Une merveille de délicatesse. De mémoire de brodeuse, nul n’avait jamais eu l’occasion d’admirer une telle perfection. Keridwen se sentait envahie d’une force et d’une énergie insoupçonnées. Son dos, habituellement vouté, s’était redressé. De son chignon, s’échappaient quelques mèches rebelles qui lui donnaient cet air sauvage qui sied tant aux femmes éprises de liberté. Sans savoir ce qui la motivait, elle savait qu’il était temps pour elle de partir loin d’ici. Le déclin du soleil rougeoyant, au delà de l’horizon, semblait marquer la fin d’une vie tracée d’avance. Une nouvelle destinée s’offrait à elle. Maître Jacquet comprit qu’en la laissant partir, il renonçait à la gloire. Ni le village, ni son atelier ne connaîtraient jamais les honneurs qu’il pressentait. Mais, en brave homme averti, il savait aussi que tenter de la retenir serait la brider dans son élan et anéantirait ce pouvoir empreint de magie qu’il avait eu le privilège d’entrevoir, tel un secret partagé. En guise de cadeau d’adieu, il lui offrit un châle de crêpe gris perle, dont il entoura ses frêles épaules. Lorsqu’elle fut partie, le vieil homme rangea la précieuse étoffe si merveilleusement brodée au fond d’un tiroir. Nul ne sut jamais que la plus belle des œuvres d’art était entreposée dans ce petit atelier sans prétentions. Keridwen enseigna son art à travers le monde. A chacune de ses haltes, elle laissait derrière elle en souvenir une pièce de tissu sublimée par de somptueuses broderies. Chaque fois, la précieuse étoffe était conservée à l’abri des regards, tant elle aurait pu susciter les convoitises.

Un jour, alors qu’elle se penchait à la fenêtre d’une haute tour, le pendentif se détacha et se brisa. Le don prodigieux qu’elle possédait s’évanouit aussitôt. Plus jamais elle n’essaya de réaliser ces ouvrages empreints de magie et personne d’autre ne parvint à l’égaler. Au même moment, les pièces de lin, jalousement gardées à l’abri durant ces longues années, commencèrent à perdre de leur éclat puis, peu à peu, finirent par se désagréger et partir en lambeaux. C’est ainsi que Keridwen entra dans la légende, celle de la plus grande brodeuse de tous les temps, sans que jamais quiconque soit en mesure d’en apporter la preuve.

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Ceci est ma participation au défi  « Des mots, une histoire 103″des mots une histoire
lancé par Olivia sur le blog  « Désirs d’histoires »Les mots imposés :

pirate – bateau – Bigoudène – crêpe – chignon
perle – cristal – facette – prisme – polygone
soirée – crépuscule – déclin – fin – vigile

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Les coulisses de l’histoire

Vous aurez noté que je n’ai pas utilisé « vigile ». Franchement, qu’est-ce qu’un vigile serait venu faire dans cette histoire ? Cette fois-ci, pas de tonalité farfelue, aussi hors de question de tourner mon personnage en ridicule. J’ai vu que ce mot avait d’autres sens mais tellement peu usités qu’il était risqué de s’en inspirer.

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23 réflexions sur “La légende de Keridwen

  1. Une belle légende très bien écrite !!! C’est amusant, mon texte n’a rien à voir et pourtant, il y a une ou deux similitudes !!! 😉 Et pour une fois, je n’ai pas changé de couleur !!! 😆

  2. Je rejoins Pierrot Bâton, surtout à cette heure-ci j’aurais été du genre à reporter au lendemain ma lecture et pourtant je me suis surprise à vouloir aller jusqu’au bout!!! C’est clair qu’il y a des mots dont on se passerait bien. Perso j’ai eu du mal avec prisme et polygone . Pourtant c’est moi qui ai proposé ce dernier 😉
    Je te souhaite une douce nuit!!!
    Bisous
    Domi.

  3. oui je comprends très bien : entre le vigile, le prisme, le polygone et la bigoudène, ce n’était pas simple de trouver une histoire où tout ça se plaçait de manière naturelle avec les pirates, les crêpes et le chignon…
    bravo pour ta belle histoire, je l’ai lue avec avidité 🙂

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