Le Nouveau Monde

GPSMon travail m’amenait régulièrement à fréquenter les routes du centre et du sud de la France. Le trajet Lyon Toulouse n’avait aucun secret pour moi, au point que j’aurais quasiment pu le faire les yeux fermés. Je détestais la monotonie des autoroutes, aussi j’avais jeté mon dévolu sur les petites routes du Massif Central. Les magnifiques paysages de cette France rurale me procuraient un bien être auquel je n’aurais renoncé pour rien au monde. La rudesse des plateaux rocheux contrastait avec la luxuriance des vallons verdoyants et des forêts de sapins dans lesquelles se perdaient de petites routes sinueuses. A mi-trajet, j’avais pour habitude de faire une pause dans un petit bistrot du centre de la ville de Mende où j’écoutais avec délectation les conversations des gens du cru. C’était la fin d’un après-midi du mois de septembre. Le soleil était bas dans le ciel et ne tarderait pas à rougeoyer. J’ignore ce qui me poussa ce jour là à changer mes habitudes. Je me trouvais à une cinquantaine de kilomètres de Mende lorsque la voix féminine du GPS m’indiqua un changement de direction. Je m’étais toujours demandée pourquoi le GPS me proposait de bifurquer à cet endroit-là. De nature peu aventureuse et probablement par facilité, je n’avais, jusqu’à ce jour, jamais suivi ses instructions. C’est alors qu’une petite voix commença à s’insinuer dans mon esprit. Elle me souffla : « Tu n’oseras jamais… On parie ? ». La magie de cette petite phrase m’avait permis dans bien des situations d’échapper à la vie linéaire et ennuyeuse qui m’attendais si je n’y prenais garde. Une irrésistible envie de rompre la routine me saisit soudain et, pour une fois, je décidai de me laisser tenter. J’allais suivre les indications du GPS et prendre les chemins de traverse. Vers quoi allais-je me laisser entraîner ? Comment ce chemin-là pouvait-il être le plus rapide, comme annoncé sur l’écran de contrôle ? Gagnée par l’excitation de la nouveauté et de l’inconnu, je tournai à droite et m’engageai sur la route départementale 31. Après avoir parcouru une quinzaine de kilomètres, la voie se rétrécit peu à peu. Les bas-côtés disparaissaient sous d’épaisses touffes d’herbe tandis que la ligne blanche centrale s’estompait progressivement. Je réalisai que je n’avais pas vu âme qui vive depuis un bon quart d’heure. Je laissai vagabonder mon imagination.

— Et si cet endroit était un no man’s land, un lieu où plus personne n’a mis le pied depuis des lustres, me fis-je ?

Je me laissais bercer par la douce musique qui passait à la radio, parfaitement en accord avec l’ambiance qui se dégageait du décor environnant. Je remarquai la beauté somptueuse du paysage, comme si la main de l’homme ne s’était jamais posée en ces lieux. La route était bordée de rochers aux formes étranges, de très vieux arbres au tronc tortueux se courbaient au dessus de la chaussée. Je coupai le son de la radio. Hormis le ronronnement du moteur, aucun bruit extérieur ne me parvenait, pas même le chant d’un oiseau. Pourtant je roulais toutes vitres ouvertes, pour goûter à l’agréable douceur de ce début de soirée. Je m’attendais à tout moment à croiser une route nationale ou à apercevoir un panneau indicateur, mais rien de tout cela.

— Et si le GPS ne fonctionnait plus ? S’il ne connaissait pas cette route ? Et si, tout simplement, cette route n’existait sur aucune carte ? Je regrettais amèrement de ne pas m’être munie d’une carte routière, tant j’avais fait preuve d’une confiance aveugle en mon nouveau joujou. C’est dans ces moments-là que s’amenuise la frontière entre la réalité et l’imaginaire, le rationnel et l’irrationnel. Des scénarios plus ou moins fantaisistes défilent dans notre esprit. Et si… L’idée de m’arrêter pour faire une pause m’avait traversé l’esprit, tout comme celle que je pourrais tomber en panne ici, loin de tout. Et puis, était-ce moi qui avais pris la décision de suivre cette route ou bien le GPS ? Voilà que je recommençais ! Balivernes que tout ça !Je balayai vite ces sombres idées et me concentrai sur ma conduite. Quelques minutes plus tard, je franchis un petit pont qui enjambait un étroit cours d’eau, et en conclus que je ne tournais pas en rond. Une bonne nouvelle. Je poursuivis ma route et jetai un coup d’œil sur l’horloge digitale : cela faisait déjà cinquante minutes que j’avais pris la bifurcation. Je m’interrogeais sur la pertinence du calcul de trajet effectué par le GPS lorsque j’aperçus enfin l’entrée d’un village. Sur un panneau était inscrit : LE NOUVEAU MONDE. Il ne pouvait porter de nom plus approprié ! Je me trouvais assurément à l’orée d’un monde inconnu. A cette heure tardive, le village était complètement désert et il s’en dégageait une indéfinissable étrangeté. Je décidai donc de poursuivre mon chemin afin de retrouver au plus vite la civilisation. Une heure plus tard, je rejoignis enfin la nationale, puis l’autoroute A75. Le reste du voyage se passa sans encombre et fut sans surprise. Il était tard lorsque j’entrai dans Toulouse et garai enfin ma voiture dans le parking. Je tournai la clé dans la serrure en poussant un soupir de soulagement et ouvris la porte d’entrée. Pierre leva les yeux de son livre avec un air stupéfait.

— Tu ne devais pas arriver demain soir ? Tu m’avais bien parlé de samedi ? J’eus toutes les peines du monde à réaliser. On était vendredi soir, il n’était pas tout à fait minuit. Pourtant, j’étais partie de Lyon le samedi un peu après 15 h !

Est-il possible qu’il existe, dans d’autres lieux reculés, des raccourcis permettant de remonter le temps ? Je ne sais pas pour vous, mais moi, je ne retenterai pas l’expérience. D’ailleurs, pas plus tard que demain, je me débarrasse de ce satané GPS !

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Les coulisses de l’histoire

J’ai écrit cette histoire il y a environ 2 ans. L’épisode du voyage dans le Massif Central, la décision de suivre pour une fois les indications du GPS, sont totalement vraies. Le Nouveau Monde existe réellement, puisque j’y suis passée.

Il y a une dizaine de jours, j’ai refait approximativement le même chemin, mais en sens inverse. Pour éviter les bouchons de retours de vacances, j’ai confié à mon GPS le soin de calculer un itinéraire bis. Il m’a entraînée sur des petites routes sinueuses et, quelle n’a pas été ma surprise lorsqu’une fois de plus je me suis retrouvée à traverser le Nouveau Monde. Il se trouve que le GPS m’avait complètement perdue et qu’au bas mot j’ai dû faire environ 80 kilomètres de trop, à tourner en rond. C’est la position du soleil qui m’a alertée. Bref, j’ai repensé à cette histoire restée dans un coin obscur de mon disque dur, en me disant que c’était peut-être l’occasion de la ressortir…

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6 réflexions sur “Le Nouveau Monde

  1. Il t’en arrive des choses bizarres !!! Je ne sais pas si je monterais en voiture avec toi les yeux fermés, bouh !!! 😆 Cela dit « Le nouveau monde » est un très joli nom !!! Quant aux espaces-temps parallèles, j’ai lu beaucoup sur le sujet à une époque, ça me fascinait ! Maintenant ça me fout les jetons !!! 🙂

  2. Ha ! Et ton texte est vraiment très bien, encore une fois, je me suis laissée happer sans me rendre compte, tu es un manipulateur d’asphodèles !!!! 😆 A chaque fois je me fais avoir et je repars avec les chocottes !!!! Je sors !!! ^^

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