Faux semblants

CimetièreUn vent violent souffla toute la nuit durant, dans un hurlement lancinant. Le frottement des branches du cerisier contre les volets de ma chambre produisaient un grincement  si désagréable que je me promis de procéder dès le lendemain à l’élagage de cet arbre envahissant. Le bulletin météo avait émis un avis de forte tempête. Le phénomène n’ayant rien de surprenant à cette époque de l’année, j’avais juste pris soin de protéger les quelques jardinières qui garnissaient ma terrasse. Les propos du présentateur reflétaient pourtant une inquiétude palpable. « Surtout, restez chez vous » avait-il répété avec l’insistance d’un prophète annonçant la fin du monde. Mais voilà, le personnage, haut en couleurs, était connu pour son inimitable talent de conteur. J’aurais pu écouter pendant des heures ce poète nous raconter la douceur cotonneuse des  cirrus ou les formes fantasmagoriques des cumulus, sculptées au gré d’une brise facétieuse. Il savait tout autant évoquer la beauté des saisons qui se succèdent à l’infini que la noirceur des cataclysmes. Bref, si je buvais ses paroles avec gourmandise, la plupart du temps je n’en croyais pas un traître mot.

Je dus finir par m’assoupir car, lorsque j’ouvris les yeux, plus aucun bruit n’était audible. Toute agitation avait cessé. C’est en ouvrant les volets que je constatai les dégâts. Des branches cassées étaient éparpillées ça et là, des tuiles avaient endommagé la carrosserie d’une voiture, des détritus jonchaient le sol comme si une meute de chiens avaient éventré des dizaines de sacs poubelles. Une véritable scène de désolation. Mais le plus étonnant était la vision qu’offrait le petit  cimetière situé de l’autre côté de la rue. Lorsque j’avais décidé de m’installer dans le quartier, j’avais immédiatement apprécié la proximité de ce lieu paisible. Aujourd’hui, le petit cimetière paraissait avoir été totalement dévasté. A y regarder de plus près, il y avait même quelque chose d’irréel dans cette vision d’apocalypse, comme s’il s’agissait d’un décor de carton pâte. Pierres tombales et monuments funéraires, arrachés sous la force du vent, étaient couchés ça et là dans le plus grand désordre. Quelle stupéfaction lorsque je découvris qu’ils étaient factices. Non seulement ils n’étaient pas faits de cette pierre massive qu’est le granit, mais ils étaient creux. Les allées gravillonnées bordées d’ifs centenaires, les anciennes tombes datant du moyen âge, tout n’était qu’illusion. Le touriste un tant soit peu curieux faisait volontiers le détour jusqu’au village, pour visiter ces lieux éternellement décrits dans les guides comme un joyau de l’époque carolingienne. Si je n’avais pas réglé mon réveil pour 5 heures, ce matin, jamais je n’aurais fait cette découverte. C’était un dimanche matin, il n’y avait pas âme qui vive dans la rue. Hormis un énorme camion, stationné juste en face de la maison. Une dizaine d’hommes, vêtus de combinaisons et de cagoules noires, en descendirent. En moins d’une heure, ils remirent tout en place dans la plus grande discrétion. Dès les premiers rayons du soleil, le petit cimetière avait retrouvé toute sa superbe. Mieux valait ne pas me faire remarquer. Je refermai les volets avec mille précautions et me recouchai. Après tout, c’était dimanche, autant en profiter. Au moment où je commençais à sombrer dans les bras de Morphée, je me souvins d’un détail qui aurait dû m’alerter. Les noms figurant sur les tombes, qui étaient dans un état de conservation assez remarquable,  m’avaient toujours paru familiers, comme « Ci-gît Lechauve Charles, 823-877 », ou encore « Lebref Pépin, 715-768 ». La supercherie était tellement grossière qu’elle frisait le ridicule. La municipalité avait donc misé sur les piètres connaissances historiques des autochtones et n’avait même pas pris la peine d’utiliser les noms de quidams pris au hasard dans les cahiers conservés aux archives municipales.

Le lendemain matin, je sus ce que je devais faire : rien. Rien ne devait changer. Personne ne devait savoir. Si la supercherie venait à s’éventer, qui sait ce qu’il adviendrait de ce lieu que j’aimais tant. Un immeuble de cinq ou six étages ? Ah non, ça, jamais !

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Ceci est ma participation au défi  « Des mots, une histoire 102″des mots une histoire
lancé par Olivia sur le blog  « Désirs d’histoires »

Les mots imposés :

talent – surprenant – conteur – phénomène – tempête
personnage – scène – décor – cimetière – éternellement – infini

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Les coulisses de l’histoire

J’ai trouvé que les mots s’accordaient plutôt bien entre eux. Le cimetière faisant un peu figure d’intrus, j’ai décidé (une fois de plus) d’en faire le centre de mon histoire. C’était plus simple que d’essayer de le caser à tout prix et de risquer de le faire tomber comme un cheveu sur la soupe.

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24 réflexions sur “Faux semblants

  1. MCL quelle histoire pas très rassurante… Le mot cimetière s’est imposé dans plusieurs billets, il y a toujours un mot dominant.
    Habiter en face d’un cimetière, c’est reposant 😆
    Bon we et bisous d’O.

  2. quelle histoire originale! c’est chouette
    merci
    dans certains pays, les pierres tombales sont dans les pelouses au milieu des promeneurs
    et ça ne gène et n’étonne personne

  3. J’aime beaucoup l’idée ! C’est un texte plein d’originalité ! Au moins, tu as exploité le mot cimetière à merveille (ce qui est loin d’être mon cas).

  4. Rempli d’originalité ce qui rend l’endroit sympathique!!!
    Mon mari et moi avions acheté un terrain juste à côté d’un cimetière, nous y avions un petit chalet de jardin que nous avions aménagé et où nous passions tous nos week-end!!! J’aimais cette ambiance reposante 😉
    Bon dimanche!!!
    Domi.

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