L’étrange disparition du professeur Pignol

vélo« Mesdames et messieurs, je vous remercie infiniment pour votre générosité ». Ainsi s’acheva le discours de départ à la retraite de madame Guiral, après plus de trente ans de bons et loyaux services en tant que secrétaire administrative au collège Pierre de Fermat. Tel un signal d’alarme, ces quelques mots marquèrent la fin des réjouissances. Chacun s’égailla de son côté, laissant la pauvre femme seule face au désordre de la salle de classe qui avait à présent des allures de champ de bataille. Il était plus de vingt heures lorsqu’elle sortit, après avoir tout rangé. Il n’y avait plus âme qui vive aux abords du collège, par ce dernier vendredi du mois de mars, gris et venteux. Alors qu’elle se dirigeait vers l’arrêt de bus, un bruit incongru la fit sursauter. Les gonds rouillés du portillon émirent un déchirant grincement à vous donner la chair de poule. Un homme, vêtu d’une grande cape de caoutchouc vert, s’apprêtait à enfourcher sa bicyclette. Cette silhouette était reconnaissable entre mille. Il s’agissait de monsieur Pignol, le professeur de physique et chimie. Avec ses collègues du service administratif, Jeannette Guiral s’était plus d’une fois amusée à le qualifier de « professeur de métaphysique », tant son allure était singulière.  C’était sans aucun doute l’enseignant le plus bizarre qu’elle ait eu l’occasion de croiser durant sa longue carrière. Il faut dire que le personnage était taciturne et solitaire. On le voyait la plupart du temps longer les coursives en rasant les murs, telle une ombre.

Soudain, un fourgon de couleur sombre, aux vitres fumées, surgit  dans un long crissement de  pneus. Ces fous du volant étaient un réel danger pour les malheureux piétons qui osaient s’aventurer sur la chaussée, aussi Jeannette se réfugia prestement sous l’abribus. Deux hommes sortirent précipitamment du véhicule et y engouffrèrent le professeur Pignol sans le moindre ménagement, sous les yeux horrifiés de la bonne femme. Rouge de honte, elle s’en voulait pour sa faiblesse et son impuissance alors qu’un homme venait juste de se faire capturer sous ses yeux. Il s’agissait d’un enlèvement, cela ne faisait aucun doute. Mais que faire ?  Tout d’abord, tenter de graver dans son esprit l’image des kidnappeurs. Ensuite, récupérer le vélo avant qu’un voleur ne s’en charge et se rendre immédiatement au commissariat le plus proche, ce qu’elle fit sans plus attendre. Le portrait robot de l’un des ravisseurs, réalisé à partir de la description qu’elle en fit, fit apparaître un homme grand et sec, à la peau mate et au regard dur. Une vilaine cicatrice barrait sa joue gauche. L’inspecteur se leva d’un bond en reconnaissant celui que l’on surnommait « le César de l’horreur », un tueur en série dont la récente évasion avait fait les gros titres des journaux. Peu rassurée, Jeannette fut raccompagnée en voiture jusqu’à son domicile.

Les soupçons de la police se confirmèrent, un mois  plus tard, lorsque la retraitée fut retrouvée, errant à proximité du parc des saules, l’œil hagard. Elle venait de trouver devant sa porte d’entrée un paquet recouvert de papier kraft sur lequel avait été déposé un coquelicot. Elle poussa un long hurlement lorsqu’elle découvrit son contenu : une supposée œuvre d’art réalisée à partir des restes du professeur Pignol. Son corps, déshydraté et compressé, formait une sorte de statue contemporaine pas plus grosse qu’un pack de lait. L’œil noir du défunt, coincé entre une oreille et un orteil, semblait la regarder fixement. Cette vision cauchemardesque eut raison de sa santé mentale. Madame Guiral sombra dans la folie. Elle termina sa vie en coulant des jours paisibles dans un établissement spécialisé que, fort heureusement, sa maigre retraite suffit à lui payer.

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Ceci est ma participation au défi  « Des mots, une histoire 101″des mots une histoire
lancé par Olivia sur le blog  « Désirs d’histoires »

Les mots imposés :

capturer – image – son – évasion – alarme – danger – rouge
coquelicot – mesdames – messieurs – homme – faiblesse – âme
gris(e) – ombre – doute – métaphysique – collège – professeur

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Photo Pat Berardici avec l’aimable autorisation de son auteur

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Les coulisses de l’histoire

« Mesdames » et « Messieurs » me paraissaient les mots les plus difficiles à utiliser, aussi je m’en suis débarrassée tout de suite. Bien évidemment, ils évoquent inévitablement le discours qui est le point de départ de l’histoire.

Je vous ai épargné les étapes de la fabrication de la compression, pour éviter de tomber dans le sanguinolent  🙂   Cela dit, pas sûr que j’en aurais été capable…

Bon, sinon, la moralité de cette histoire serait-elle qu’il faut veiller à bien préparer sa retraite en mettant des sous de côté ? A vous de me dire…  🙂

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24 réflexions sur “L’étrange disparition du professeur Pignol

  1. My God, MCL, tu me fais vraiment peur… Faut pas que je la prenne pour de bon ma retraite, alors 😆
    Et d’abord, c’est sûr et certain, j’ferai pas de pot de départ !
    Mais il me semblait pourtant que si l’on mettait de l’eau sur les choses déshydratées, ça redevenait « normal » ? 😆 😆
    T’es sûre que ça va ? 😆
    C’est triste mais ça fait rigoler, c’est l’essentiel, hein !
    Bon we et bisous d’O.

  2. bon compresser un prof tout le monde en a rêvé tu l’as fait… Mais que diable pourquoi n’as tu pas pensé au formol… Cela conserve très bien et peut servir de modèle expérimental…
    avec le sourire

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