Un matin ordinaire rue Montorgueil

BistrotCette histoire n’aurait jamais dû arriver. Les événements ont pris une ampleur qui dépasse l’entendement. Comment imaginer un seul instant qu’un aussi stupide conflit allait nous faire frôler la catastrophe. Mais, laissez-moi vous raconter comment tout cela a commencé.

Ce matin là, la rue Montorgueil  commençait à s’animer. Les commerçants s’activaient avant la venue des chalands. Un poivrot passablement éméché chantait à tue tête « Il est cinq heures, Paris s’éveille, il est cinq heures, je n’ai pas sommeil », alors que le camion des éboueurs se retrouvait bloqué tous les cinquante mètres par les fourgonnettes des livreurs garées en double file. Bref, c’était un début de journée tout à fait ordinaire, avec l’agitation et les bruits coutumiers à ce quartier de la capitale, émergeant de sa torpeur nocturne. C’est alors que tout dérapa lorsque Ernest, le patron du bistrot « Au rendez-vous des copains », jeta un seau d’eau sur le trottoir pour le nettoyer des obscénités tracées à la craie juste devant la sortie de son établissement. C’est précisément ce moment-là que choisit  madame Truche pour aller acheter sa baguette de pain. Tous les jours à la même heure, elle sortait de  l’immeuble bourgeois qu’elle habitait depuis une trentaine d’années, tournait à droite, puis remontait la rue Montorgueil pour se rendre à la boulangerie. Les bourrasques de vent agaçaient prodigieusement madame Truche qui, repoussant sans cesse une mèche récalcitrante, n’eut pas le temps de voir le geste d’Ernest. La collision eu lieu à 7 heures 12 précises.

— Vous pourriez regarder avant de jeter votre seau d’eau. Me voilà mouillée des pieds à la tête ! Espèce de goujat ! hurla-t-elle.

— Et vous, vous  auriez pu regarder où vous mettiez les pieds. Vous savez bien que les commerçants sont tenus de nettoyer le trottoir qui longe leur devanture.

— Vous n’avez qu’à vous lever plus tôt pour nettoyer votre trottoir !

— Ben voyons ! Ça va être ma faute maintenant si je nettoie ! Et puis je vous ferai remarquer que seuls vos pieds ont été mouillés.

L’altercation allait crescendo. Ernest estimait être dans son bon droit. La femme, quant à elle, ne faisait pas mine de vouloir lâcher le morceau. L’air revêche, elle semblait vouloir en découdre.

— Bon, je suis désolé. Que voulez-vous que je vous dise de plus ? Je suis désolé.

— C’est trop facile. Ça ne se passera pas comme ça. C’est décidé, j’appelle tout de suite la police.

Elle joignit le geste à la parole en composant un numéro sur son téléphone portable, téléphone que le cafetier lui arracha des mains avec une vivacité insoupçonnée. Il s’engouffra dans son bistrot, suivi de près par la vieille bique, qui n’avait pas pour habitude de se laisser marcher sur les pieds. En effet, c’était une maîtresse femme, qui ne s’en laissait pas compter. Dans le quartier, sa sournoiserie était notoire.  Elle ne se gênait pas pour passer devant tout le monde à la boulangerie ou pour grignoter quelques places dans la file d’attente, à la caisse du supermarché. Dès qu’elle le pouvait, elle se faisait un malin plaisir d’écraser son prochain, aussi ce n’était pas ce petit gringalet qui allait l’impressionner. Alors qu’elle faisait une tentative pour récupérer son bien, elle perdit l’équilibre et se cogna violemment la tête contre le zinc. La bonne femme s’affala de tout son long, la tête en sang. Les quelques habitués dont je faisais partie se regroupèrent autour de la malheureuse qui ne donnait plus signe de vie. Quelqu’un s’approcha pour lui prendre le pouls. Devant son air déconfit, il était clair qu’il n’y avait plus grand chose à faire. Il était inutile d’appeler une ambulance, mais il fallait tout de même l’amener à l’hôpital. Nous avions tous été témoins : il s’agissait d’un malheureux accident. Ernest n’y était pour rien. Le seul d’entre nous à être motorisé était Paul. Je me proposai aussitôt pour l’accompagner. Sa minuscule voiture sans permis ne disposait que de deux places. Aussi, c’est avec grand peine que nous réussîmes à caser madame Truche dans le coffre, pliée en quatre. Au point où elle en était, elle ne nous en tiendrait pas rigueur. A l’hôpital, elle fut immédiatement prise en charge par le service des urgences. Nous étions convaincus que c’était du temps perdu, mais c’était la procédure. Quoiqu’il en soit, ce n’étaient plus nos affaires.

Quelle stupéfaction lorsque le médecin en chef nous apprit que madame Truche allait s’en sortir. Pour tout dire, elle allait même très bien. Par chance, elle avait décidé de ne pas porter plainte. Lorsqu’elle nous fit part de sa reconnaissance pour notre serviabilité et notre sang froid, nous fûmes très étonnés. Il est vrai que l’antipathie qu’elle inspirait ne l’avait jamais confrontée à  une quelconque manifestation altruiste. Cette situation était tout à fait nouvelle pour elle. Heureusement, nous nous retînmes de pouffer de rire en nous souvenant que, la croyant morte, nous l’avions transportée comme un vulgaire paquet. C’était notre secret. C’est à partir de ce jour que madame Truche commença à s’intéresser à son prochain.

………………………………………………………………………………………………………des mots une histoire

Ceci est ma participation au défi  « Des mots, une histoire 98″
lancé par Olivia sur le blog  « Désirs d’histoires »

Les mots imposés :

sortie – craie – bruit – rendre – commencer – suite – conflit – catastrophe
entendement – repoussant – idée – décider – immeuble – coffre (de voiture)

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Photo Pat Berardici, avec l’aimable autorisation de son auteur

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Les coulisses de l’histoire

C’est le mot « craie » qui a été le moteur de cette histoire. La craie m’a évoqué la marelle, puis les graffitis, la rue… Et tout s’est enchaîné avec l’idée du conflit. Les quelques fois où je suis allée à Paris, j’ai toujours été frappée par l’effervescence des petites rues commerçantes au petit matin. Le cadre était posé. Il n’y avait plus qu’à.

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15 réflexions sur “Un matin ordinaire rue Montorgueil

  1. Je vais être honnête en te disant que cette fois je ne lis pas vos articles, car je n’en ai plus le temps, je pars demain en vacances et le départ de notre ami Antonio qui m’a amenée un jour à ce défi sympa qu’organise Olivia me coupe l’herbe sous les pieds!!! Je reviendrais dans une dizaine de jours vous apporter ma bonne humeur, faut juste me donner un peu de temps pour oublier!!!
    A bientôt alors.
    Bisous
    Domi.

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