Le voleur d’ombres

OmbreJ’avais à peine deux ans lorsque le médecin de famille annonça à mes parents  que j’aurais peu de chance de dépasser le mètre cinquante à l’âge adulte. Les ridicules sobriquets dont j’étais affublé, comme « petit bout », « p’tit Jean », m’allaient comme un gant. Piqûres de vitamines et séances de kiné se succédaient, en vain. Je fus gavé de grandes assiettées de pâtes, de frites dégoulinantes de graisse et pire que tout de purée de marrons. Ce régime cessa lorsque mon embonpoint n’eut rien à envier au physique ingrat du bonhomme Michelin. A l’âge de 17 ans, j’avais atteint ma taille définitive, ma taille d’adulte. Un an plus tard, à ma majorité, je décrétai que toutes  ces bêtises devaient cesser. Je mesurai alors 1 mètre 54. Sans être ridiculement petit, j’avais conscience de ne pas être dans la norme et que cela ne me faciliterait pas la vie.

C’est au retour d’un concert rock, un soir de pleine lune, que le changement se produisit. Légèrement éméché, je me cognai la tête à l’étagère de la penderie alors que je rangeais ma parka. Je n’y prêtai pas attention et m’affalai sur mon lit, sans même prendre la peine de me déshabiller. Quelques jours plus tard, le même incident se produisit. Mes idées étaient claires et je savais que c’était tout bonnement impossible. Pour en avoir le cœur net, j’empruntai à ma mère son mètre de couturière et pris les mesures avec application. Aucun doute, je devais avoir grandi. Pourtant, dès le lendemain, je réalisai que rien n’avait changé. Mes cheveux coupés en brosse frôlaient à peine le bord de l’étagère. L’illusion provoquée par cette obsession de grandir, qui ne m’avait jamais quitté, était presque parfaite. La période des examens approchant, je n’y pensai plus. Le printemps avait été gris et pluvieux, aussi je passai le plus clair de mon temps enfermé dans ma chambre à réviser. Le dernier jour des examens coïncidait avec le début de l’été. La journée était magnifique, les rayons du soleil illuminaient le campus. La tension de cette fin d’année scolaire était retombée. Les étudiants avaient envahi la pelouse fraîchement tondue. Certains profitaient de la douceur du temps, allongés dans l’herbe, alors que d’autres couraient joyeusement après un ballon. Mon jeu de jambes me permettait de participer à ces tournois tant prisés par la gent estudiantine. Oubliée ma petite taille, tant mon agilité me distinguait des autres joueurs. En fin de journée, je rentrais, épuisé mais heureux.

Les résultats des examens devaient être affichés la semaine suivante. Je me levai tôt tant j’avais hâte de découvrir mes notes. Tout en enfilant précipitamment mon jean, je constatai qu’il était trop court d’un bon centimètre. Cette fois-ci encore, le doute traversa fugitivement mon esprit. Ce jour là, deux bonnes choses m’arrivèrent presque simultanément, les meilleures depuis bien longtemps. J’étais reçu avec mention et je venais de faire la rencontre de Clémentine. Avec son mètre cinquante, nous étions parfaitement assortis. Nous promîmes de nous revoir. J’avais dégoté pour les vacances un travail sur un chantier, là où devait s’élever dans quelques mois un nouveau centre commercial. Au fil des jours, je devenais plus fort et ma peau avait pris cette couleur dorée qui faisait ressortir mes muscles. Mais le plus étonnant, c’est que j’avais pris encore quelques centimètres. A présent, c’était une certitude. La toise du médecin de famille que je m’étais finalement résolu à consulter ne pouvait pas mentir. Le docteur Martin n’avait aucune explication à me fournir, mais pour tout dire je m’en contrefichais. A la fin de l’été, j’avais atteint la taille de 1 mètre 62. Pendant ces trois mois, j’avais eu le temps de comprendre ce qui se passait. Ma soudaine croissance était toujours précédée de picotements dans les membres, comme si mon corps était soumis à d’intenses étirements. Cette sensation se produisait lorsque la lumière était intense, mais ce n’était pas tout. Une autre condition était nécessaire. Les picotements apparaissaient précisément au moment où mon ombre croisait l’ombre de quelqu’un d’autre. Mes quelques expérimentations confirmèrent cette observation. La lumière produite par un projecteur pouvait suffire, mais celle du soleil était la plus efficace, particulièrement lorsque qu’il était au zénith. A ce moment-là le pouvoir de l’ombre était concentré, mais plus difficile à capter. La seule personne dont je pouvais suffisamment me rapprocher était Clémentine et je dois reconnaître que son contact me faisait toujours un bien fou. Je me sentais revivre. Un jour, alors que nous dinions au restaurant, je lui trouvai une petite mine. Pourtant, la veille, nous avions pique-niqué et passé la journée au grand air.

— Tout va bien ma chérie ? Tu es bien pâle.

— Je suis un peu fatiguée, sûrement le changement de saison, me répondit-elle d’une toute petite voix.

Ses cheveux habituellement si brillants étaient ternes. Ses yeux étaient cernés. Pendant tout le repas, je lui trouvai bien peu d’entrain. Elle parlait peu et picorait le contenu de son assiette sans le moindre appétit. Un peu plus tard, lorsque je la déposai devant sa porte, elle baillait déjà à s’en décrocher la mâchoire. Le lendemain, elle déclina mon invitation à aller voir le dernier film de Tarantino. Le week-end suivant, nous partîmes passer le week-end à la maison de campagne de ses grands parents, comme prévu. Je retrouvai la jeune femme pimpante et gaie que je connaissais. Le dimanche, après le repas, nous nous étions joints à la traditionnelle promenade digestive. Dès que Clémentine me prit la main, je sentis les fameux picotements. Alors qu’elle me regardait tendrement, je crus voir son regard se ternir. Ses joues, rosies par le grand air avaient soudain pris une nuance blafarde. Je baissai les yeux, non pas pour fuir son regard, mais pour confirmer ce que je redoutais le plus : à cet instant précis, nos ombres se superposaient. Je compris d’où je tirais l’énergie qui me permettait d’être chaque jour plus grand et plus fort. Cette découverte me fit l’effet d’un électrochoc. Je savais que vivre dans la pénombre, loin de toute source de lumière, était inconcevable. Je ne voulais pas de cette vie pour Clémentine. Je devais partir, loin.

Dès le lendemain, je disparus de sa vie. Je disparus de la vie de tous ceux que j’aimais. Aujourd’hui je vis seul. J’ai élu domicile dans l’une des plus grandes villes du monde, là où je peux emprunter une infime parcelle de vie à chaque inconnu que je croise, sans que jamais personne ne puisse s’en apercevoir. Lors de ma dernière visite médicale, je mesurais 1 mètre 76.

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Photo Pat Berardici, avec l’aimable autorisation de son auteur

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Les coulisses de l’histoire

J’ai imaginé cette histoire à partir de la photographie. Cette silhouette avait quelque chose d’étrange, voire d’inquiétant. Au départ, j’avais l’intention d’écrire une histoire plus sombre, où le voleur d’ombres n’aurait pas d’états d’âmes. Finalement, il en a été autrement.

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12 réflexions sur “Le voleur d’ombres

  1. Bonne idée. Même si (format de la nouvelle oblige) je reste sur ma faim. Je me suis plu à imaginer, en lisant, d’autres péripéties. C’est ainsi, à goûter un petit four apéritif, l’appétit vous vient, surtout s’il est bon.
    Sinon, Caroline ou Clémentine ?

    • Merci papistache, ton commentaire me touche beaucoup. Je constate que tu es un lecteur attentif 🙂 Ce genre d’erreur est ce que je redoute le plus. Si je suis capable d’appeler Clémentine « Caroline » sur une nouvelle d’à peine 2 pages, qu’est-ce que ce serait dans un roman ! J’admire les romanciers qui parviennent à écrire plus de 200 pages sans la moindre incohérence.

  2. Jolie nouvelle bien drôle. La fin est un peu rapide je trouve, on a envie d’en savoir plus. Une petite suite ? peut-être dans un autre ton, plus sombre comme tu avais voulu au départ 🙂

    • J’évite d’écrire des nouvelles trop longues pour ne pas lasser. J’ai l’impression que les lecteurs ne lisent pas une nouvelle de la même manière sur un blog que dans un recueil de nouvelles « papier ». On doit avoir plus de mal à fixer notre attention sur Internet.

  3. Ton histoire est différente de ce qui arrive à notre petit fils qui grandit trop vite 1 mètre 92 à 18 ans . Ce qui fait que l’on vient de s’apercevoir , comme il avait toujours mal au dos, qu’il a un « Lyse isthmique » un vertèbre « flottante » si l’on peut dire. C’est congénital et pas opérable pour le moment… Bonne journée.

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