Rouge baiser

Rouge baiserLa vendeuse s’approche  de moi, tout sourire. D’un geste gracieux et néanmoins calculé, elle repousse une mèche blonde de sa main manucurée. L’espace d’un instant, j’imagine le carmin de ses ongles dégoulinant sur sa chevelure en filets sanguinolents. J’efface vite l’image de mon esprit tout en balayant du regard l’alignement de boîtes multicolores et de flacons au contenu irisé. Je suis aussi emprunté qu’un éléphant dans un magasin de porcelaine. Je ne me sens pas à ma place dans ce monde dédié à la féminité, au milieu des parfums et des cosmétiques. Je dois absolument trouver quelque chose à dire.

— Je cherche un cadeau pour ma fiancée.

Mélanie  — c’est le nom que je peux lire sur le badge agrafé au revers de sa veste — use de son sourire le plus enjôleur, le sourire carnassier de la vendeuse expérimentée prête à fondre sur sa proie.

— J’ai exactement ce qu’il vous faut, fait-elle en saisissant un coffret aux teintes mordorées qui respire le luxe.

Je remarque aussitôt que son choix s’est porté sur la boite la plus chère. Je ne veux pas me faire remarquer, aussi je réponds, un peu précipitamment :

— C’est exactement ce qu’il me faut. Je la prends. Je voudrais aussi un tube de rouge à lèvres, d’un rouge bien vif.

Mélanie s’éloigne d’un pas léger. Ses talons aiguille me donnent le vertige. J’ai du mal à comprendre comment elle fait pour garder l’équilibre sur ces échasses à la stabilité improbable. « Rouge baiser », le nom est écrit en lettres de feu sur la boîte qu’elle me tend d’un air complice. Je jurerais qu’elle vient de me faire un clin d’œil. Si seulement elle savait. Il y a bien longtemps que Chantal ne met plus de rouge à lèvres.  Mais ce matin, je sais qu’elle est à nouveau prête. Prête à redevenir pour moi la jolie jeune femme à la délicieuse fraîcheur qui m’avait tant ému. Mon amour pour elle est intact et je suis prêt à l’accueillir malgré cette longue année d’absence.

— Vous voulez un paquet cadeau ?

La voix cristalline de la vendeuse me tire de ma rêverie. J’opine du chef.

— Oui, s’il vous plaît.

 J’ai bien fait de t’offrir ce tube couleur « rouge baiser ». Ta bouche pulpeuse est mise en valeur et il s’accorde si bien à ton teint diaphane. Tu es si belle et si sensuelle dans cette robe de soie pourpre. Mais pourquoi ne veux-tu pas te tenir droite ? Le fauteuil dans lequel je t’ai installée n’est pas assez confortable ?

La tête de Chantal penche inexorablement. Un filet humide suinte du coin de ses lèvres et fait baver le rouge appliqué avec tant de soin et d’amour. Sur ses joues délicatement poudrées apparaissent quelques plaques blanchâtres et collantes. Mais c’est la tache humide qui commence à s’étendre sur l’assise du fauteuil qui m’alerte.  C’est fini pour cette fois-ci. Il est temps que je te ramène. Dans un an, à la date anniversaire, je reviendrai te chercher pour te redonner vie. En attendant, j’espère que le nouveau congélateur te préservera mieux des effets du temps.

— Dors bien Chantal.

Je remonte les marches et actionne l’interrupteur. La cave est à nouveau plongée dans le noir. Pour un an.

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Photo Gertie_DU avec l’aimable autorisation de son auteur

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Les coulisses de l’histoire

Pour cette histoire, je suis partie de la photo. Les photos de mannequins ont quelque chose d’étrange, d’irréel et aussi un petit côté inquiétant qui m’a inspiré ce récit au goût de déjà vu, j’en ai bien conscience. L’homme qui ressort tous les ans sa bien aimée du congélateur dans lequel il la conserve avec amour l’a-t-il assassinée, est-il fou ? Je voulais juste que le doute s’insinue. C’est pourquoi j’ai écrit, au tout début « L’espace d’un instant, j’imagine le carmin de ses ongles dégoulinant sur sa chevelure en filets sanguinolents« . Quelquefois, il faut savoir ne pas tout dévoiler et prendre le risque de créer de la frustration.

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18 réflexions sur “Rouge baiser

  1. Haaaaje suis tétanisée, je vais faire des cauchemars cette nuit, c’est sûr ! Je me doutais d’un truc horrible mais là tu m’as eue !!!!! J’ai horreur des mannequins ou des poupées en porcelaine, tu comprends pourquoi….

  2. J’aime bien « J’efface…l’image … en balayant » ça donne un petit air majordome au monsieur. Quant à la tache (sans accent) je me doute qu’un petit amant aussi prévenant ne reculera pas devant la tâche (avec) qui l’attend pour ravoir son velours.

    • 🙂
      Aïe ! Merci pour la « tâche » que je me suis empressée de corriger. Quelle étourdie je fais ! Quand on dit qu’il faut se faire relire, ce n’est pas pour rien… Merci donc de t’être chargé de la relecture…

  3. Que dire ? Vu les horreurs que j’écris, vu les horreurs qu’on me raconte et que je n’écris pas, je tiens à te rassurer : je ne ferai pas de cauchemar cette nuit !

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