Le jardin merveilleux de madame Cambon

RoseLes fleurs du jardin de madame Cambon étaient particulièrement éclatantes en ce matin de début mai. La caresse délicate des rayons du soleil parait les pétales translucides de reflets lumineux et changeants. Le doux bourdonnement des insectes butinant les frêles étamines participait à cette ambiance champêtre. L’élégance des roses à la teinte poudrée, l’exubérance des pivoines, la finesse des œillets aux teintes subtiles, contribuaient à la magie des lieux.  Les fragrances mêlées qui se dégageaient des massifs embaumaient jusqu’à la petite route qui longeait la propriété. Les promeneurs ne manquaient pas de jeter un coup d’œil par dessus le mur de vieilles pierres pour admirer ce jardin qui avait un avant goût de paradis. Mais tout cela n’était qu’apparences, car le jardin de madame Cambon n’avait rien d’un endroit paradisiaque.

Tout commença le jour où un massif de rhododendrons fut détrôné par de nouveaux pieds de roses tout droits venus d’une lointaine contrée. Quelques mois plus tard, les premiers boutons apparurent. Pivoines et œillets, qui jusque là avaient cohabité en bonne intelligence avec les autres espèces, prirent en grippe ces intruses. A partir de cet instant, la guerre des fleurs fut déclarée.

— Non mais tu as vu ces pimbêches, sous prétexte qu’elles sont le symbole de l’amour, comme elles nous snobent !

— Moi aussi, je symbolise l’amour, fit un œillet qui commençait à virer à l’écarlate. Et je n’en fais pas tout un plat ! Et vas-y que je dresse la tête pour faire la fière ou que j’agite les pétales pour exhaler mon parfum à dix mètres à la ronde. Quelle arrogance !

— Tu as bien raison. Nous, au moins, nous savons rester à notre place en toute simplicité. L’authenticité, il n’y a que ça de vrai.

— Et puis, vous avez vu leur teint pâle et maladif ? Elles ne sont pas de la région, c’est sûr. Hors d’ici, les étrangères ! hurla une énorme pivoine échevelée.

Aucune réaction. Les roses restaient muettes. Chaque jour, la scène se répétait, inlassablement. Une nuit, l’une d’elles, une jouvencelle au teint diaphane, étira tant et tant sa tige qu’elle parvint à atteindre un œillet.  S’enroulant lentement autour de la fleur, elle la prit par surprise lorsqu’elle planta ses épines acérées dans la chair tendre et juteuse de sa rivale. Dans l’heure qui suivit, l’œillet s’était flétri, vidé de sa sève. La riposte ne tarda pas. La plus plantureuse des pivoines se jeta sur un bouton de rose et l’enveloppa de ses lourds pétales dans une voluptueuse caresse. Privée d’air, la rose périt en suffocant.

Aujourd’hui l’hostilité qui les animait avait atteint des sommets. Habituellement inoffensifs, les végétaux s’étaient emparés du pouvoir et faisaient la loi dans le jardin. Marguerites et anémones, muguet et jonquilles restaient craintivement à l’écart des batailles que se livraient toutes les nuits les fleurs ennemies. Le matin, avant le lever du jour, elles nettoyaient les dégâts, enfouissant tiges et feuilles, réduisant les pétales fanés en fine poussière.  Le jardin retrouvait toute sa splendeur et personne n’aurait pu imaginer ce qui se tramait derrière le mur de pierres. L’année suivante, un lundi du mois de mars, en fin d’après-midi, un énorme bouquet d’arums à la chair laiteuse fit son apparition, juste à côté de la plantation de cresson. Ce jour-là, on entendit pour la première fois la voix d’une rose s’élever.

— Il n’y a pas de place pour vous ici ! Retournez d’où vous venez !

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Ceci est ma participation au défi n° 98  des croqueurs de mots  « Langage de fleurs » lancé sur le blog de Quichottine.

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Photo Pat Berardici, avec l’aimable autorisation de son auteur

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Les coulisses de l’histoire

Il fallait imaginer un dialogue entre des fleurs, en tenant compte de ce qu’elles sont censées exprimer dans un bouquet. Seulement voilà, mon histoire a dévié et le dialogue s’est amenuisé, les roses n’ayant pas daigner s’exprimer. J’ai déjà écrit que les personnages des histoires n’en font qu’à leur tête. Si maintenant les fleurs s’y mettent elles aussi…

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20 réflexions sur “Le jardin merveilleux de madame Cambon

  1. Ha ha, excellent cette guerre des roses !!! Finalement, c’est bien qu’elles ne fleurissent pas toutes en même temps : les jonquilles en février-mars et le muguet en mai, on est tranquilles ! 😆 En ce moment il n’y en a pas assez pour qu’elles se fassent la guerre. Mes pivoines sont assez loin des roses, mais après ce texte, je ne vais pas les regarder de la même façon ! 😉

  2. Pourtant, je trouve que tu as magnifiquement relevé le défi.
    Les personnages n’en font qu’à leur tête ? C’est tant mieux !

    J’ai adoré… même si d’habitude je n’aime ni la violence ni la guerre… Ton texte est si prenant qu’il semble vrai.

    Merci pour ta participation MCL.
    Passe une douce journée.

    • Et oui, on est toujours l’étranger de quelqu’un d’autre. Quand ce n’est pas à cause de la race, c’est le pays, la région, la ville, et même le quartier. Et ici, ça se passe à l’échelle des plates-bandes.

  3. Bonjour, J’ai succombé…tant les descriptions sont ciselées, un travail minutieux d’observation. Quant à la morale, elle est d’actualité me semble-t-il le dernier arrivé devient l’étranger du précédent… Merci pour ce joli moment entre sérénité et pugilat :0)

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