Le parc d’attractions fantôme

Manège abandonnéTous les deux ans, un concours de nouvelles était organisé par les prestigieuses Editions du Grillon Chantant. « Souvenirs  d’enfance » était le thème de cette année 2013. Le succès n’ayant pas été au rendez vous pour mes deux précédentes participations, je décidai cette fois-ci de mettre toutes les chances de mon côté.  J’allais mettre à profit le week-end de Pâques pour me rendre dans le village où vivaient mes grands parents paternels lorsque j’étais gamin. Les doux souvenirs des étés passés à Sainte Colombe avec mes cousins étaient passablement émoussés. Une immersion totale dans les lieux de mon enfance serait des plus bénéfiques pour stimuler mon imagination et réveiller l’inspiration qui semblait me faire défaut. Je dégotai sur Internet une location en chambre d’hôtes qui me parut parfaite.

Après avoir jeté mon sac de voyage dans le coffre de la Clio, je pris la route à l’heure où les honnêtes gens dorment encore du sommeil du juste. Rouler de nuit me garantissait quelques heures de tranquillité. Le soleil commençait à poindre lorsque j’entamai les derniers kilomètres. Aux grandes étendues arides succédaient des vallons verdoyants dans lesquels se perdaient les lacets sinueux de la route départementale. Je brûlai de retrouver des sensations oubliées. Pour certains, c’est le parfum de vanille du gâteau préparé par une grand-mère attentionnée, pour d’autres la tiédeur réconfortante du verre de lait frais à peine sorti du pis de la vache. Pour moi, c’est l’odeur de la bruyère et des sous-bois lorsque nous allions jouer autour de la ferme de nos grands parents, mais plus que tout, la musique joyeuse des manèges du parc d’attractions qui avait élu domicile tout en haut d’un éperon rocheux. Le grand huit faisait partie avec les autos tamponneuses de mes attractions préférées. Je me souvenais avec délices des frissons qu’elles me procuraient, tout autant que le goût suave de la barbe à papa  fondant délicatement sur ma langue. Dès que  nous avions quelques sous à dépenser, nous foncions ventre à terre en direction du parc. Les adultes ne nous y avaient jamais accompagnés. Il faut dire qu’à l’époque les histoires d’enlèvement d’enfants ne défrayaient pas autant la chronique. Les bambins, dès leur plus jeune âge, faisaient preuve d’une indépendance à faire pâlir d’envie, aujourd’hui, les gamins les plus délurés.

Je surpris un sourire complice entre mes hôtes, lorsque je les informai de mes intentions. Se rendre à pied en haut de la colline n’était pour eux qu’une idée saugrenue, la lubie typique d’un touriste venu de la ville. Après un solide déjeuner composé de produits du terroir, j’enfilai mes chaussures de marche, me munis d’un sac à dos et pris la direction de cet endroit que nous nommions la montagne enchantée. De hauts buissons encadraient le chemin de terre, qui se rétrécissait au fil de mon ascension.  Il était devenu quasiment impraticable lorsque je parvins enfin tout en haut. Du parc d’attraction autrefois si pimpant et coloré, il ne subsistait que quelques manèges rouillés, à la peinture écaillée. Le grand huit avait été démantelé. Il n’en restait que quelques morceaux de rails pourrissants sous les assauts des intempéries. La nature avait repris ses droits dans le coin réservé aux autos tamponneuses. L’entrelacement de longues herbes qui avaient envahi quelques voitures aux couleurs ternies par le temps procurait un sentiment de désolation dans ces lieux autrefois réservés aux plaisirx enfantins. Les joyeux flonflons avaient fait place à un grincement lancinant, porté jusqu’à moi par le vent. Intrigué par ce bruit insolite qui était le seul signe de vie dans ce monde perdu, je m’approchai. Le son, tel un gémissement plaintif, émanait d’un antique manège à nacelles mu par je ne sais quelle force. La faible brise ne pouvait suffire à ébranler un engin aussi massif. Pourtant, il continuait à tourner, imperturbablement. Le balancement nonchalant des nacelles était comme une invitation à la paresse. Incapable de résister plus longtemps, je m’installai dans l’une d’elles. Au premier abord, le contact du métal était froid et dur, mais au fur et à mesure que je m’enfonçais contre le dossier, le siège devenait accueillant, tel un cocon douillet. Fermant les yeux, je tentai de retrouver les sensations enfouies dans ma mémoire. Je m’imaginais vingt cinq ans plus tôt. J’entendais presque la musique tonitruante et les cris joyeux des enfants. Le contact de l’accoudoir se faisait tiède et doux et lorsque j’ouvris les yeux, j’eus l’impression que la rouille s’était estompée. La peinture violette qui recouvrait le métal était plus vive et plus brillante. Je réalisai que le manège avait pris de la vitesse, comme si une main invisible lui avait donné une puissante impulsion. C’est alors que le grincement fit progressivement place à un sifflement aigu, qui enflait alors que l’engin s’emballait sous de vigoureuses vibrations. L’inquiétude naissante qui commençait à s’emparer de moi se mua rapidement en une irrépressible angoisse. Ce qui se produisait était tout bonnement impossible. J’avais beau ne pas croire aux manifestations surnaturelles, je n’en menais pas large. Les joues en feu, je m’agrippai désespérément à la barre de sécurité, espérant que ce tourbillon dément allait très vite cesser. Il n’en fut rien. Je n’hésitai pas une seconde de plus et, poussant de toutes mes forces sur mes pieds, je bondis et m’extirpai du manège infernal. Au moment où j’atterrissais dans un buisson, la structure du manège se détacha du socle central et s’envola en tournoyant dans les airs. Les yeux exorbités, j’assistais impuissant à ce spectacle insensé. Une pluie salvatrice me tira de la terreur dans laquelle j’étais en train de sombrer. Je parcourus le chemin du retour en un temps record. Le cœur battant, je regagnai ma chambre. Prétextant un léger malaise, je filai directement me coucher.

Le lendemain matin, un copieux petit déjeuner m’attendait sous la véranda. Le soleil brillait de mille feux, les oiseaux gazouillaient, je redécouvrais la campagne de mes dix ans, le monde idyllique que je m’étais évertuer à retrouver. Il me paraissait insensé de décrire mes péripéties de la veille par le menu. Quel choc lorsque mes hôtes m’apprirent qu’aucun parc d’attraction n’avait jamais existé dans un rayon de cent kilomètres. Quel intérêt y aurait-il eu à installer des manèges dans un endroit inaccessible, à proximité d’un village qui ne comptait qu’une petite centaine d’habitants ? Etait-ce une légende imaginée par nos âmes d’enfants en quête d’aventures ?  Le souvenir d’un livre que j’avais lu alors que je séjournais chez mes grands parents ?  Il me faudrait interroger mes cousins, à l’occasion. Je n’avais pas très envie d’aller vérifier en haut de la colline. En revanche, le sujet de ma nouvelle était tout trouvé. Fébrile, je me mis à griffonner les premières lignes dans le carnet à spirales qui ne me quittait jamais.

Après avoir jeté mon sac de voyage dans le coffre de la Clio, je pris la route à l’heure où les honnêtes gens dorment encore du sommeil du juste. Rouler de nuit me garantissait quelques heures de tranquillité.

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Photo monolithe Urbex  avec l’aimable autorisation de son auteur

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Les coulisses de l’histoire

L’ambiance étrange qui se dégage de cette photo m’a incitée à inventer une histoire à son sujet. Restait à trouver comment introduire la découverte de ce parc d’attractions à l’abandon. Les propriétaires des blogs que je parcours évoquent souvent leur participation à des concours de nouvelles. Je tenais mon introduction. Partant de là, il n’y avait plus qu’à…

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2 réflexions sur “Le parc d’attractions fantôme

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