La maison hantée

Maison hantéeJe venais d’avoir onze ans lorsque j’appris l’existence de tante Colette. Celle que mes parents nommaient familièrement Tantine venait de passer l’arme à gauche à l’âge respectable de 98 ans. Elle avait épousé en troisièmes noces un notable d’une petite ville de province, dont elle avait hérité un confortable pécule qui l’avait mise définitivement à l’abri du besoin. Ce soir là, je surpris mes parents en train de chuchoter dans la cuisine. J’aurais mieux fait de ne pas rester là à espionner, caché derrière la porte, car les mots que j’entendis me firent frissonner de la tête aux pieds. Seules quelques bribes me parvinrent. Je compris néanmoins que mon père venait d’hériter de la splendide demeure de sa défunte tante. Tendant l’oreille pour tenter d’en savoir plus, mon enthousiasme s’envola lorsque je découvris qu’il s’agissait d’une maison hantée.

— Hantée, interrogea ma mère ? Et elle est en dehors de la ville, un peu à l’écart ?

— Tu verras. Elle a un aspect un peu étrange, mais elle ne manque pas de charme. A ce propos, si nous profitions du prochain week-end pour y faire une petite virée ?

— Pourquoi pas…

Un frisson d’horreur me parcourut à cette évocation. J’étais censé être au lit depuis un bon quart d’heure, aussi je filai me coucher sans demander mon reste lorsque j’entendis le raclement des chaises que l’on tire sous la table. Pourvu que je ne fasse pas partie du voyage, priai-je en fermant les yeux.

L’insouciance propre aux enfants de cet âge me fit oublier cet épisode et la semaine s’écoula sans anicroche. Lorsque, le samedi matin, mon père nous invita à monter à l’arrière de la voiture pour un week-end surprise, ma petite sœur Caroline et moi-même, tout me revint en mémoire. Le clin d’œil qu’il fit à ma mère lorsqu’elle prit place à l’avant me parut de mauvais augure. Je sentis ma gorge se serrer et mon ventre se tordre douloureusement. Caroline battait joyeusement des mains, tout excitée par l’aventure. De crainte de passer pour un trouillard, je me tus. Le trajet était monotone. Quelques instants plus tard, je sombrai dans un sommeil agité.

— Nous sommes arrivés ! Tout le monde descend !

C’est sur ces paroles qu’elle m’apparut, sinistre et sombre sous un ciel menaçant. Les murs de pierre, gris et envahis de lierre, les hautes fenêtres aux petits carreaux dépolis, les piliers sculptés qui encadraient la porte d’entrée, tout contribuait à faire de cette bâtisse un endroit lugubre à souhait. Le hall d’entrée, recouvert de grandes dalles en damier, menait à un gigantesque escalier de marbre blanc. Mon père nous servit de guide et nous fit visiter fièrement les lieux. L’escalier se prolongeait au delà du  premier étage, réservé aux chambres et aux salles de bains. Il menait, tout en haut, à une porte qui était verrouillée.

— Tiens, le notaire a dû oublier de me remettre la clé, fit mon père. Je lui demanderai de me l’expédier, pour notre prochaine visite.

Toute la journée durant,  je ruminai cette histoire de maison hantée et, dans la crainte de croiser un fantôme, je ne lâchai pas mes parents d’une semelle. La mystérieuse porte du deuxième étage ne cessait de me tourmenter. En temps ordinaire, j’aurais joué à l’explorateur ou j’aurais organisé une partie de cache-cache avec Caroline, mais après ce que j’avais entendu, il était hors de question que je quitte les deux pièces que nous avions investies. La nuit commençait à tomber quand l’heure du dîner sonna. L’angoisse s’empara de moi. J’imaginais d’affreux spectres à l’affût derrière la porte du dernier étage, prêts à se jeter sur nous à la première occasion. La gorge et l’estomac noués, je ne pus rien avaler.

— Va te coucher si tu ne te sens pas bien, fit ma mère.

— Non, je ne veux pas me coucher ! hurlai-je presque.

— Mais j’y pense, la Tantine devait avoir du bon vin ! Je descends voir à la cave.

— Non, papa, ne va pas à la cave ! S’il te plait.

Honteux, je baissais les yeux vers mon assiette alors que mon père se dirigeait vers la porte qui menait au sous-sol, sans prendre la peine de me répondre. Un long et horrible grincement précéda quelques bruits de pas. Soudain, mon père poussa un hurlement. C’est à ce moment-là que la lumière s’éteignit. Les plombs avaient sautés. Comment faire pour nous orienter dans cette maison qui nous était étrangère ? Maman se dirigea à tâtons vers la cuisine et parvint à mettre la main sur la boîte d’allumettes. La maigre lueur émanant des brûleurs de la gazinière aurait dû être bienvenue. Caroline ne cessa pas pour autant de pleurnicher, quant à moi, je surveillai du coin de l’œil les moindres recoins que la faible lumière parait de formes fantasmagoriques. Des ombres inquiétantes semblaient planer au dessus de nos têtes et mon angoisse se mua en terreur lorsque je m’aperçus que nous n’avions plus de nouvelles de mon père depuis de longues minutes. Je réalisai à quel point maman était courageuse lorsque la lumière revint. Elle s’était orientée en craquant allumette sur allumette jusqu’au cagibi dans lequel se trouvait le compteur électrique. Les bruits de pas remontant l’escalier de la cave me firent sursauter. La gorge sèche et les mains moites, je m’agrippai à ma mère. Tant pis si je passais pour un froussard.

Mon père surgit, brandissant une bouteille poussiéreuse et couverte de toiles d’araignées, un sourire fendu jusqu’aux oreilles.

— Ouf ! J’ai pris une sacrée châtaigne en voulant allumer la lumière de la cave. L’installation électrique laisse vraiment à désirer.

N’y tenant plus, je lâchai :

— Je ne veux pas rester dans cette maison ! J’ai trop peur.

— Mais ce n’est qu’une coupure électrique, rien de plus.

— Je sais que la maison est hantée.

— Ne fais pas le sot ! Tu sais bien que les fantômes n’existent pas. Arrête, tu fais peur à ta sœur !

— Si, je le sais ! m’étranglai-je. Je vous ai entendus. C’est vous qui l’avez dit.

Devant le regard interrogatif de mes parents, je leur racontai comment j’avais surpris leur conversation quelques jours plus tôt. Ils échangèrent un regard amusé et éclatèrent de rire. Perplexe, j’attendais des explications.

— Je n’ai pas dit qu’il s’agissait d’une maison hantée ! fit mon père en épelant chaque lettre. Juste qu’il s’agissait d’une maison en « T ». En forme de  « T » ! Tu comprends ?

Bien sûr que je comprenais. Je comprenais que j’avais mal interprété leurs propos.  J’aurais dû me sentir ridicule mais il n’en fut rien. Le soulagement que j’éprouvai était tel qu’il balaya toutes mes craintes et tout sentiment de honte. Nous étions tous réunis autour de la table. J’étais heureux. Je réalisai aussi que j’étais affamé.

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Photo Gertie_DU, avec l’aimable autorisation de son auteur

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Les coulisses de l’histoire

Cette histoire de maison hantée me trottait dans la tête depuis quelques temps déjà. Il me fallait juste trouver la photo adéquate pour l’illustrer. Ce qui est curieux, c’est cette impression que l’histoire aurait été toute autre si je l’avais écrite il y a quelques semaines. Je l’avais alors imaginée autrement. Comme quoi, les personnages et les événements n’en font qu’à leur tête parfois…  🙂

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10 réflexions sur “La maison hantée

  1. Ça donne le vertige, les possibilités infinies que comporte une histoire. Et que finalement la « bonne » image ait fixé l’action provoque une quantité de réflexion sur le la fragilité de l’écriture! Très bonne histoire, encore une fois 🙂 Au début, je croyais que le personnage principal était une adolescente. Surprise de lire, qu’en fin de compte, il s’agissait d’un garçon!

  2. Bonne histoire ! On se laisse prendre par le récit. Le style rend bien compte des pensées d’un enfant. Bref, j’aime 🙂
    Peut-être qu’une fin qui laisserait planer le doute… une dernière phrase qui permettrait de retourner l’histoire et de laisser le lecteur dans l’incertitude ?

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