Vent de folie dans la ZAC – Episode 3 /3

J’ai écrit cette nouvelle dans le cadre du concours « Achève moi 2012 » organisé par le Service Culture de la Province de Liège. Il convenait de démarrer le récit avec l’un des six débuts de textes proposés.

C’est le texte écrit par Jean-Claude Bologne que j’ai retenu, texte dont vous trouverez l’intégralité dans le premier épisode.

Troisième épisode

Lire le 2ème épisode

Retour à Toulouse…

Le directeur général décida de réunir d’urgence un nouveau conseil d’administration. Depuis peu, il voyait poindre une lueur d’espoir. Il nourrissait une secrète rancœur pour celui qui l’avait privé de la place qu’il estimait lui revenir.

Cette fois-ci, il convia le président Rouvière à la réunion et l’informa qu’un fait de la plus haute importance nécessitait sa présence. Rouvière pressentait que quelque chose ne tournait pas rond, mais il ne pipa mot. Toutefois, il jugea que cela pouvait attendre. Rendez-vous fut donc pris pour 14 heures, car l’heure du déjeuner venait de sonner.

Paul Rouvière redescendit dans le réduit, puis enfourcha la bicyclette avec laquelle il venait au bureau tous les jours. Il avait décidé, par cette belle journée ensoleillée, de profiter d’une promenade le long du canal pour y faire une pause pique-nique. Il n’était pas peu fier de l’étiquette « d’écolo » que lui conférait l’utilisation de ce moyen de locomotion peu usité. Le domaine de l’industrie n’avait pas très bonne presse auprès de la population locale et ce petit stratagème  lui permettait de redorer un blason qui n’avait pas toujours été très reluisant.

Canal

Il engloutit la dernière bouchée de son sandwich et, tout en se remémorant les paroles du DG, jeta machinalement le papier d’emballage dans l’eau du canal. Décidément, ce Martin était d’un tel pessimisme… Il fallait toujours qu’il dramatise.

Paul Rouvière appréciait l’exactitude, aussi le conseil d’administration était au complet lorsqu’il pénétra dans la salle de réunion.

— Bien, fit-il, qui m’explique ce qui se passe ?

Tous les regards convergèrent instantanément vers le directeur général. En sa qualité de « désigné volontaire » et face à la couardise des autres membres du conseil, il se résigna à prendre la parole. Il usa de la plus grande diplomatie pour expliquer la situation.

Rouvière, prenant un air faussement étonné, faisait mine de découvrir une information d’une importance capitale. Le directeur général ne se démonta pas et poursuivit.

Le PDG éclata d’un rire tonitruant. Il réalisa très vite qu’il était bien le seul à rire dans cette assemblée. Tous les visages exprimaient une grande détresse et une gêne palpable qui le troublèrent.

— M’enfin, comment pouvez-vous croire un seul instant à une telle absurdité ?

Il obtint quelques hochements de tête  déconfits en guise de réponse.

M’enfin[1] ! C’est un gag ! C’est ça ?

— C’est très sérieux, répondit le directeur général.

Le silence se fit. Soudain, la solution leur apparut : il suffisait de faire installer un système de vidéo surveillance dans le réduit ainsi que dans le couloir attenant, l’après-midi même. Dans moins de 24 heures, l’énigme serait éclaircie et l’affaire définitivement réglée. Chacun retourna vaquer à ses occupations, soulagé et presque le cœur léger.

Le lendemain, à  11 heures 15 précises.

Une demi-douzaine  de paires d’yeux fixaient fébrilement un écran vidéo installé discrètement pour l’occasion dans le bureau du directeur général. Ce que virent les spectateurs ne les rassura pas le moins du monde.

Rouvière venait de pénétrer dans le réduit. Il semblait possédé, l’œil hagard. Ses gestes étaient saccadés comme ceux d’un robot. Tout à coup, il se roula en boule et poussa un cri rauque dont la sauvagerie n’avait rien d’humain. Pendant une demi-heure, il se déchaîna sans interruption, roulant des yeux et pétaradant de plus belle. A 11 h 45 précises, tout cessa. Le président rajusta sa cravate et ressortit comme si de rien n’était. Les membres du conseil étaient effarés face à un tel spectacle et ne savaient plus quoi penser.

Lorsque Paul Rouvière prit connaissance des vidéos, il fut anéanti. Etait-il possédé ou au bord de la folie ? Si cela venait à s’ébruiter, sa brillante carrière prendrait fin et l’entreprise serait mise en péril. Il devait consulter un psychiatre sans perdre de temps.

Le professeur Crotz, chaudement recommandé par le DRH, était un expert éminent en la matière. Il émit quelques hypothèses peu engageantes : dédoublement de personnalité, folie, schizophrénie aggravée… Toutefois, un point le turlupinait : le fait que l’épisode se répète avec une précision d’horloge. Ce détail était tout à fait inhabituel. Seul un état hypnotique pouvait conduire à un tel comportement.

C’est alors que la responsable de la communication eut comme un flash.

— Attendez, ça ne vous rappelle rien ? Vous vous souvenez du PDG de cette usine de micro processeurs à Bruxelles ? On en a parlé dans les journaux. Il a été interné parce qu’il se prenait pour une Formule 1. Les actions ont plongé et la boîte a fait faillite. Et l’ITAC, il parait aussi qu’ils sont en difficulté à cause de leur dirigeant !  Monsieur Rouvière, serait-il possible que vous ayez été manipulé ? Hypnotisé ?

— M’enfin… par qui ? Et quand ?

Le professeur proposa d’attendre le lendemain matin, la prochaine crise. Si tel  était le cas, il pourrait alors intervenir et tenter d’en savoir plus.

Au même moment, en Chine.

— La situation est grave.  Les dernières nouvelles transmises par notre taupe indiquent que dès demain nous risquons d’être démasqués.

— Nous ne pouvons pas nous permettre de mettre en péril tout notre réseau. Tant pis pour l’entreprise toulousaine. On arrête tout ! Envoyez immédiatement le mail d’annulation à Rouvière. Personne ne doit jamais savoir, pas même lui,  que l’officine d’acupuncture qu’il a fréquentée n’était qu’une façade.

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Le lendemain matin, à 11 h 15, tout le monde était sur le pont.  Sauf que rien ne se déroula comme prévu. Le président Rouvière n’entra pas dans le réduit et demeura ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : le président Rouvière.

Une semaine plus tard, à Oslo, le grand patron du groupe Olaf se prenait pour un 747…

Réacteur avion



[1] Vous noterez que Paul Rouvière,  fervent lecteur de Gaston Lagaffe, a adopté son expression fétiche. Ses origines belges, du côté maternel ne sont probablement pas étrangères à cette habitude.

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Photos Pat BerardiciFredArt, avec l’aimable autorisation de leurs auteurs

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11 réflexions sur “Vent de folie dans la ZAC – Episode 3 /3

  1. J’ai bien aimé, tu as une belle écriture, fluide et cohérente. On ne dirait même pas qu’il y a deux plumes dans ce texte… J’ai bien rigolé aussi ! contente d’avoir pu découvrir ton univers, merci « achève-moi » :-))

  2. Excellente cette histoire avec manipulation et hypnotisation 😉 Un coup des nanites ??
    Bien la chute (du 747) 😉
    Cela m’a motivée pour finir mon histoire : j’avais essayé de participer et je n’avais pas réussi dans les temps ;-(
    Mon histoire paraît demain (dans le cadre de désir d’histoire chez Olivia) Bonne journée MCL 😉

    le lien : http://l-echo-des-ecuries.over-blog.com/article-tout-ce-que-vous-avez-toujours-voulu-savoir-sur-115314681.html

  3. Intéressante, cette opération technologico-ésotérique… Vous avez un esprit redoutablement tordu et une jolie écriture, en chinois également 😉
    Au plaisir de vous (re)lire,
    Zaijian !

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