Les forts en gueule

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Voici ma participation au défi « Concours d’écriture et tirage de portrait » proposé sur le blog de l’Ornithorynque.

Ils m’ont arrêté à 18 heures, alors que j’allais terminer mon service. Sans une explication, j’ai été menotté devant tout le monde, les collègues, les clients, et conduit au poste de police. On m’a laissé moisir des heures durant dans une cellule, au point que j’en ai perdu la notion du temps. Jusqu’à ce qu’on se décide à m’amener dans cette pièce vide, seulement équipée d’un grand miroir. Les cris, les portes qui claquent, les regards menaçants, ici tout semble fait pour vous déstabiliser.

— De face maintenant ! a  hurlé le policier.

La torche brandie par le photographe, lorsqu’il a appuyé sur le déclencheur, a émis un bruit sec comme une détonation. J’ai sursauté.  La pièce a été inondée d’une lumière blanche, froide, sous le regard glacial du planton. Si on cherche à m’impressionner, à me montrer que je dois me tenir à carreau, c’est réussi.  Je ne suis pas rassuré depuis qu’on m’a dit que j’allais devoir faire ma déposition. L’air revêche de la secrétaire qui me précède vers le bureau des interrogatoires montre qu’elle en a vu d’autres. Autour de moi, les regards sont hostiles, sauf celui de cet homme qui s’avance vers moi, un léger sourire aux lèvres. Son costume trois pièces et son chapeau vissé sur le crâne lui donnent un air distingué. Après m’avoir invité à m’asseoir sur une chaise défraîchie, il retire les menottes qui enserrent douloureusement mes poignets et s’installe à son bureau, tout en lançant avec adresse son couvre chef qui vient se ficher sur le portemanteau.

— Vous vous appelez Alan Oliver Feutrill. Vous avez 19 ans, fait-il en prenant connaissance d’un dossier aux feuilles jaunies. C’est bien ça ?

— Oui. Je veux dire… oui Monsieur.

— Savez-vous pour quelle raison vous êtes ici ?

— Je… je crois, oui.

L’inspecteur Gardner pousse un soupir et hoche la tête pensivement.

— Vous avez été engagé aux Postes et Télécommunications il y a à peine dix mois et votre hiérarchie vous accuse de détournement d’argent et de colis postaux. Monsieur Ford, votre chef de service, vous a pris sur le fait. Comment avez-vous pu faire quelque chose d’aussi stupide, alors que vous occupez un emploi de bureau que beaucoup vous envieraient ! Vous pouvez m’expliquer ça ?

— C’est à cause de ma grand-mère, Monsieur.

« Tac tac tac tac »,  fait la machine à écrire. Je poursuis, en prenant une inspiration.

— A la mort de mes parents, c’est elle qui m’a élevé. J’habite toujours chez elle, dans un vieil appartement délabré du centre ville de Melbourne. Vous savez, dans ces vieux immeubles insalubres et humides, on attrape la mort si on n’y prend pas garde. Cet hiver, ma grand-mère a eu une pneumonie et j’ai dû m’endetter pour pouvoir la faire soigner. Mes économies ont fondu. Il ne nous restait plus rien pour manger. Même en travaillant 14 heures par jour pour arrondir les fins de mois, l’argent filait encore et encore. C’est là que j’ai commencé à repérer les colis qui contenaient de la nourriture. Vous savez, Monsieur, je n’ai volé que des boîtes de conserve, des biscuits, ou de la viande séchée. Je n’avais pas le choix. C’était ça ou bien elle serait morte à l’heure qu’il est.

Je me tais. Les « tac tac tac » de la machine à écrire m’empêchent de réfléchir. La secrétaire tape sans relâche, courbée sur son clavier. Ses cheveux gras sont plaqués sur son front et malgré le bandeau de satin qui les retient, elle n’a pas une once de féminité.

— Je vous jure, je n’ai pas volé d’argent ! Monsieur Ford n’est qu’un menteur.

Les touches du clavier continuent à émettre leurs claquements, inlassablement. Sur un panonceau, posé sur le bureau à côté de la machine, je peux lire « Georgia Willcock ». Un bien joli prénom pour une personne aux manières aussi détestables. De temps en temps, Georgia me jette un regard en biais,  soupçonneux et gonflé de haine. Un pli amer au coin de ses lèvres surmontées d’un duvet disgracieux me la rend définitivement antipathique.

— Pour quelle raison monsieur Ford aurait-il mentionné que vous avez volé de l’argent si ce n’est pas la vérité ?

— Parce que c’est un fourbe et un fieffé menteur ! Tout le monde le déteste. Il nous surveille en permanence et nous menace de licenciement dès que l’un d’entre nous s’absente ne serait-ce qu’un instant. Pourtant nous avons droit à dix minutes de pose par jour, et puis comment pourrions-nous satisfaire nos besoins naturels ?

Une rafale de « Tac tac tac tac tac tac tac tac tac tac tac » me répond, comme si Georgia voulait me témoigner son hostilité la plus perfide. Ce bruit incessant est insupportable. Je me demande comment l’inspecteur s’y prend pour garder son calme. Dans notre officine, le bruit du composteur et les éclats de voix des clients qui font la queue au guichet me sont devenus familiers. Ils m’évoquent de bons souvenirs, les lettres et les cadeaux envoyés à ceux qu’on aime lorsqu’ils sont loin de nous.

— Vous me croyez Monsieur ?

— Une enquête va être menée. C’est une accusation grave.

L’inspecteur se tourne alors vers sa secrétaire et lui demande d’un geste bref de ne pas écrire ce qui va suivre.

— Ne vous inquiétez pas, je me charge  personnellement de cette enquête. Les abus de pouvoir m’insupportent. Si les motifs que vous avez invoqués sont exacts, vous bénéficierez de circonstances atténuantes.

Un bref hochement de tête signifie à Georgette qu’il en a terminé. Celle-ci repart de plus belle dans une frénésie qui commence vraiment à me taper sur les nerfs. Ma tête résonne de ce bruit qui rythme l’interrogatoire depuis une bonne heure déjà. Je ronge mon frein en essayant de faire le vide dans mon esprit. La secrétaire frappe et frappe encore en serrant les dents, le visage fendu d’un rictus mauvais. Soudain, n’y tenant plus, je bondis en hurlant et me précipite dans sa direction.

— Ça suffit !

Saisissant la machine à écrire à bout de bras, je la projette de toutes mes forces et la fracasse violemment sur son crâne. Un horrible craquement s’en échappe. C’est en voyant la couleur des feuillets dactylographiés virer au rouge que je réalise. Je viens de basculer de l’autre côté,  du côté des criminels. Je suis perdu.

— Ah, Georgia ! fait l’inspecteur dans un long soupir. Vous m’aurez vraiment cassé les pieds jusqu’au bout !

Ce sont les derniers mots que j’ai entendus avant de sombrer dans l’inconscience. Je savais bien que cet inspecteur Gardner était un brave type…

…………………………………………

Le défi

Le petit concours d’écriture, proposé sur le blog de l’Ornithorynque, est basé sur une série de portraits de criminels australiens tirés dans les années 20. Le jeu consiste à écrire un récit, une histoire, une scène, un scénario, … à partir de l’une des photos visibles à l’adresse suivante :   http://www.laboiteverte.fr/portraits-de-criminels-australiens-dans-les-annees-1920/

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19 réflexions sur “Les forts en gueule

  1. Oui en effet… ça redonne du pep ! tu as une belle écriture c’est indéniable. J’ai beaucoup aimé ! Comme je ne te connais pas encore, je vais me promener sur ton blog, je peux ? Tu peux aussi m’ouvrir ton filet à trolls pour que je puisse commenter… merci @ bientôt Mon café lecture !

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