Histoires de famille

Maison de familleVoici ma participation au défi
LES PLUMES, thème n°2 (le passage)  lancé par Asphodèle
sur le blog  Les lectures d’Asphodèle .

Le défi : écrire un petit texte dans lequel les mots suivants doivent obligatoirement figurer.

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roman, tunnel, secret, naissance, témoin, vie, niveau, lumière, automnal, purgatoire, bruissement, rite, tourbillonner, tranche, sous-bois, sagesse, extrait, aversion. Les trois mots en B : basculer, baiser (n.m), bastion.

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Je me souviens encore de ce jour d’octobre 1985. Nous avions organisé un jeu de cache-cache dans le bois qui bordait la propriété de mes grands-parents à l’occasion de l’anniversaire de ma cousine Sylvette. Nous étions au nombre de neuf, derniers rejetons de cette grande tribu qui se réunissait plusieurs fois par an dans la maison de famille, dès que l’occasion se présentait. Il se disait de tous temps que cette maison recélait des secrets bien gardés, des tranches de vie que nul n’osait évoquer en notre présence. Oncle Charles avait pourtant laissé échapper quelques bribes d’informations au sujet d’un rite auquel s’adonnaient nos ancêtres au début du siècle. Son  aversion pour ces séances de spiritisme dont il avait été le témoin lorsqu’il avait notre âge était palpable. Nous frémissions à leur seule évocation, mais ne pouvions nous empêcher de réclamer des détails. Que s’était-il passé ? Pourquoi notre oncle était-il aussi peu enclin à raconter ce qu’il avait vu ? Notre imagination débordante nous amenait à nous représenter des situations dignes d’un extrait de roman d’épouvante. Aux esprits frappeurs tout droits sortis du purgatoire, succédaient les transes de tante Lucie que l’on disait dotée de pouvoirs surnaturels. Tonton Charles fit preuve d’une grande sagesse en ne cédant jamais à nos jérémiades même s’il croyait dur comme fer en ces sornettes.

Pendant le repas de midi, nous avions une fois de plus tenté d’aborder le sujet, sans succès. L’heure du goûter marqua la traditionnelle distribution de cadeaux. Sylvette ouvrait ses paquets méticuleusement,  avec une lenteur exaspérante, comme si le papier qui les emballait avait une valeur inestimable. Tout en lui chuchotant quelques mots à l’oreille, oncle Charles lui remit un petit étui renfermant un vieux médaillon mordoré. Les yeux pétillants, elle le gratifia d’un baiser sonore sur la joue. Un mécanisme discret permettait d’accéder à une cache dont la petite peste nous masqua le contenu en prenant des airs de conspiratrice. Le sourire complice qu’elle jeta alors à mon oncle attisa ma curiosité. Etait-il possible qu’elle ait été mise dans la confidence ? Le médaillon avait-il des pouvoirs magiques ? Le sentiment d’injustice qui s’empara alors de moi fut momentanément balayé car l’heure du jeu de cache-cache avait enfin sonné.

Nous sortîmes tous les neuf et nous dirigeâmes vers la forêt de Saint-Salvy. L’entrelacement des branchages formait une sorte de  tunnel végétal, faiblement éclairé par un soleil déclinant. Les rais de lumière, filtrant jusqu’au sous-bois, donnaient un sentiment d’irréalité à cette fin de journée automnale. Sylvette, comme le voulait la règle du jeu, s’éloigna seule en empruntant le chemin jonché de feuilles mortes. Nous comptâmes jusqu’à 100 et nous précipitâmes à sa poursuite. Mes cousines s’engagèrent prudemment sur le sentier, sautillant à cloche pied, sans se presser, tandis que les garçons couraient ventre à terre, en poussant des cris guerriers. Je décidai de gagner du temps, quitte à tricher un peu et rebroussai chemin. Je partis à l’assaut du grand chêne et grimpai tout en haut pour rejoindre notre bastion, une cabane en bois qui offrait une vision à 360 degrés sur le paysage environnant. Malgré tous mes efforts, il me fut impossible de repérer ma cousine. Je pouvais apercevoir les gamins s’égayant en petits groupes désordonnés, mais ils semblaient se déplacer sans faire le moindre bruit. Les sons étaient étouffés, aucun bruissement ne me parvenait, pas même un chant d’oiseau. Un silence pesant s’était abattu sur le bois de Saint-Salvy, un silence inquiétant qui me donna la chair de poule. Je m’apprêtai à redescendre lorsque je perdis pied et basculai dans le vide.

Il commençait à faire nuit lorsque j’émergeai. J’étais allongé sur le divan, le plaid à carreaux confectionné par ma grand-mère remonté jusqu’au menton. Le feu crépitait dans la cheminée. J’aurais pu rester une éternité dans ce cocon douillet et chaud, si cette douce rêverie n’avait été contrariée par une atmosphère que je sentais chargée d’un certain trouble. Ma sœur Cathy fit un signe discret à Luc et à Olivier, deux de mes cousins. Ils m’expliquèrent qu’à leur retour Sylvette avait disparu, de même que ses parents. Les adultes chuchotaient mystérieusement. De toutes leurs messes basses, « On ne les reverra plus » étaient les seuls mots que les gamins aient pu intercepter. Plus tard, pendant le repas, seul le cliquetis des fourchettes participait au fond sonore. Personne n’osa émettre le moindre commentaire sur ce qui s’était passé. Le médaillon offert par tonton Charles devait avoir des pouvoirs maléfiques, c’était à présent une évidence. Le dos voûté, comme s’il portait un lourd fardeau, mon oncle gardait les yeux rivés sur son assiette. La maison familiale était maudite et je n’avais qu’une hâte, en partir au plus vite.

Dans la nuit, pendant le trajet du retour, j’interrogeai mes parents.

— Qu’est-ce qui est arrivé à Sylvette, elle a disparu ?

— Elle a été enlevée par le croquemitaine ? renchérit ma petite sœur. Ou par un ogre ?

— Elle a peut-être été emmenée par un fantôme, dans l’autre monde. C’est à cause du médaillon…

Maman sut à ce moment-là qu’il était temps de nous donner des explications. Il était impensable de nous laisser nous engluer dans cette angoisse née de stupides croyances. Nous étions assez grands pour comprendre. Elle nous raconta ce qui c’était passé. Une dispute avait éclaté, pour de sombres questions d’argent. Les parents de ma cousine s’étaient alors fâchés avec le reste de la famille. Ils avaient pris leurs cliques et leurs claques, avaient récupéré Sylvette et s’étaient éclipsés sans demander leur reste. Ils s’étaient bien promis de ne jamais revenir.

J’étais triste à l’idée de ne plus revoir ma cousine, même si je lui en voulais encore un peu pour ses airs de pimbêche. En me mettant dans la confidence ce jour-là, ma mère ne se douta pas qu’elle m’avait aidé à franchir un cap. Je n’étais plus le petit garçon ignorant, dévoré par ses superstitions, qui croyait au ciel et à l’enfer, aux anges et aux démons. En faisant fi de toutes ces sottises, je pris conscience d’appartenir un peu plus au monde des grandes personnes.

Je revis ma cousine bien des années plus tard, à l’occasion d’un enterrement. Nous reprîmes contact. Je réalisai alors qu’il n’y avait aucune amertume de part et d’autre, seulement l’adhésion tacite à une décision qui n’était pas la nôtre mais celle des générations précédentes. A présent, tout allait changer. Rien ne serait plus comme avant.

Sous-bois

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Les coulisses de l’histoire

La photographie du sous-bois proposée par Asphodèle a été le point de départ de cette histoire. J’ai voulu retranscrire le sentiment d’étrangeté qui s’en dégageait. Je me suis dit : « Quoi de mieux qu’un récit fait des superstitions d’un gamin prêt à sortir de l’enfance… ? ».

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22 réflexions sur “Histoires de famille

  1. Beau texte qui nous appartient un peu à tous,souvenirs d’enfance recréés avec cette zone de fantastique liée à ces années et ces banales histoires d’argent qui nous accompagnent en grandissant vers le pays des adultes.Très bien rédigé,ça me plait beaucoup.

  2. Comme quoi les photos ou les mêmes mots n’inspirent pas tout le monde de la même façon et c’est tant mieux pour nous ! J’ai l’impression de la connaître cette maison, tu en restitues l’ambiance enfants-adultes telle que nous avons pu la vivre à un moment donné de notre enfance (quand nous avons beaucoup de cousins^^) !!! :). C’est très bien écrit !

    • Quelque part, j’ai l’impression que l’on se forge des souvenirs qui ont quelque chose de l’ordre de l’inconscient collectif. Il y a les vrais souvenirs et ceux que l’on croit en être et qui naissent de ce qu’on nous a raconté, ce qu’on a lu… On n’est pas loin de l’impression de « déjà vu »…

  3. Je trouve toujours malheureux les personnes d’une même famille qui se séparent, ne se voient plus pour des disputes souvent banales, ou à cause de l’argent, et bien aussi souvent à cause de fierté et d’orgueil mal placés à mon avis …
    Ton histoire est encore bien réussie et je trouve cela bien que ce petit bonhomme ait pris de l’assurance grâce à cette confidence d’adulte, même si grandir est mieux sans ce genre de choses, mais bon elles sont inévitables dans ce monde…
    je te souhaite de bonnes fêtes de fin d’année 🙂

    • Je trouve aussi ces histoires de famille, et les secrets qui vont souvent avec, très tristes. Laisser pourrir la situation par manque de dialogue, c’est vraiment dommage. On peut gâcher une vie pour pas grand chose.
      Très bonnes fêtes de fin d’année à toi aussi 🙂

  4. Je me suis dans le jeu de la superstition ! Surtout dans la littérature ; dans la vraie vie, les explications sont toujours banales et mesquines – à l’âge adulte. Mais étant enfant, je rageais lorsqu’on me donnait une explication irréelle ! Ton texte a fait remonter des souvenirs : ça c’est bien!!!

  5. Je me demande toujours, dans le cadre d’un défi d’écriture, si les écrits sont autobiographiques ou de pure invention…Je me pose d’autant plus cette question que le narrateur est un petit garçon, et que j’ai l’impression que ce blog est tenu par une fille…Mais ce ne sont que de fugaces impressions. En tous cas l’histoire est belle et bien contée.

    • Je me pose la même question lorsque je lis les textes écrits par d’autres personnes.
      En l’occurrence, il y a un peu des deux. Par exemple, la maison de famille, le jeu de cache cache dans la forêt sont pure invention, alors que tante Lucie a bel et bien existé (mais je ne l’ai pas connue). C’est intéressant que tu aies remarqué que l’histoire est racontée par un garçonnet alors que je suis une femme. J’utilise toujours des personnages masculins lorsque j’écris à la première personne. C’est une manière de ne pas m’identifier au personnage et de laisser vagabonder mon imagination. Rien n’étant figé, il se peut que je procède différemment un jour… 🙂

  6. MCL, j’ai bien aimé ton texte aussi. Malgré sa longueur, je ne me suis pas ennuyée 😆
    J’avais aussi un grand oncle du nom de Charles ! Mais rien à voir !
    Les générations d’avant avaent souvent ces genres de secrets et racontaient des histoires imbéciles aux enfants… Les héritages conduisent à des situations impossibles…
    Hélas, on se retrouve aux enterrements et là, on efface les rancoeurs. C’est la vie.
    Bonne fin d’année et bisous d’O.

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