La femme de l’usurier

Le preteur et sa femme

Le prêteur et sa femme (Quentin Metsys, 1514)

L’année 1514 se présentait sous les meilleurs augures. L’activité florissante du port de Bruges avait amené quantité de marchands venus des quatre coins d’Europe. Hans Van Marcke figurait parmi les prêteurs dont la renommée s’étendait bien au delà des Flandres. La veille, il avait côtoyé de prestigieux invités à l’occasion de  la fastueuse fête donnée au domicile du bourgmestre. Jeanne, son épouse, était souffrante et n’avait pu l’y accompagner.

Le lendemain matin, elle s’était levée plus tard qu’à l’accoutumée. Son teint pâle et le peu d’entrain qu’elle mit à rejoindre son époux dans leur échoppe étaient inhabituels. Elle s’installa à la longue table qui faisait office de comptoir pour lire.

Hans rangeait une boite ouvragée sur l’étagère inférieure lorsqu’un homme fit irruption dans la boutique. L’étranger était richement vêtu d’un habit de velours pourpre et d’un couvre chef assorti. Ses mains fines, ornées de lourdes bagues dont l’une était surmontée d’un énorme rubis, révélaient son origine sociale. Le riche marchand ouvrit une bourse de cuir fauve dont il déversa le contenu sur la table. Un véritable trésor constitué d’un monticule de pièces d’or de diverses provenances, indiquant qu’il avait beaucoup voyagé, s’étalait sous leurs yeux. Il souhaitait les échanger contre des liquidités, car il avait des affaires à régler dans cette ville au commerce cosmopolite. L’usurier se mit en devoir de peser les pièces à l’aide d’un trébuchet afin d’en vérifier la conformité. Il les examinait une à une avec la plus grande attention, lorsque l’homme sortit d’une poche de son pourpoint un petit sac de couleur grise. Lorsqu’il dévoila son contenu, le regard de Jeanne se détourna du livre pieu aux précieuses enluminures qui jusque là semblait accaparer toute son attention. Elle se pencha légèrement vers son époux comme pour mieux admirer les magnifiques perles qui semblait offertes dans leur modeste écrin.

L’homme la dévisageait de façon ostentatoire. Elle était si belle, dans sa robe de velours rouge qui mettait en valeur ses formes parfaites. Il émanait d’elle une grande retenue doublée d’une indéfinissable tristesse qui piquèrent sa curiosité. Il savait que les belles femmes raffolent toujours des bijoux et seraient prêtes à tout pour avoir à leur cou un magnifique collier de perles fines ou de pierres précieuses. L’intérêt de Jeanne pour les perles semblait feint, comme si elle était à mille lieux de là. Elle ne s’était même pas aperçue de l’attention qu’elle suscitait, tant elle s’était habituée à cette vie morne et insipide. L’accumulation de richesses était le seul leitmotiv de cet époux qui la délaissait au profit de l’argent qu’il s’était évertué à amasser au fil du temps. Lorsqu’elle leva les yeux, elle se sentit gagnée par une émotion jamais encore éprouvée. Une douce chaleur monta de sa nuque gracile. Le sang afflua jusqu’à ses joues qui s’empourprèrent et les battements de son cœur s’accélérèrent. Elle baissa vivement les yeux vers son livre, mais l’échange de regards, aussi furtif fut-il, l’avait touchée au plus profond de son être. La jeune femme, perdue dans ses pensées, ne s’était pas aperçue que la transaction entre les deux hommes touchait à sa fin.

— Madame, je vous salue, fit-il en accompagnant ses paroles d’une discrète courbette. Il prit sa main et y déposa un léger baiser dans le respect des conventions.

L’homme sortit. Jeanne le suivit des yeux alors qu’il franchissait la porte de l’échoppe. Tandis que Hans rangeait son précieux butin, elle tenait sa main droite fermée, emprisonnant un billet glissé discrètement par le séduisant étranger. Prétextant une soudaine envie de nettoyer le débarras qui se trouvait dans l’arrière boutique, elle s’éclipsa. Les quelques mots qu’elle découvrit après avoir délicatement déplié le papier chiffonné la laissèrent songeuse. Sa douce rêverie l’accompagna toute la journée durant, sans que Hans n’y prenne garde. S’apercevrait-il seulement de son absence si elle venait à disparaître, tant elle était transparente à ses yeux ?

La nuit venue, elle attendit que son époux soit endormi pour sortir, sans faire de bruit, un balluchon au bras pour seul bagage. Elle ne se serait jamais crue capable de braver les interdits, pourtant elle n’avait pas hésité une seconde. L’attrait de l’inconnu, l’idée de la vie aventureuse qui s’offrait à elle, lui procuraient des sensations jusque là inconnues. Le port était faiblement éclairé mais le doux tintement des mats lui indiqua qu’elle était arrivée au lieu de rendez-vous. Elle avait pris soin d’entourer ses frêles épaules d’un châle, pourtant la brise chargée d’embruns la fit frissonner. Des heures durant, elle attendit, en vain. Personne ne se présenta au rendez-vous. La mort dans l’âme, Jeanne se leva et prit le chemin du retour. Le vent devint glacial lorsqu’elle s’engagea sur le pont qui enjambait le Zwin. Les eaux noires et visqueuses du fleuve, dans cette nuit sans lune, semblaient lui lancer un appel, lui offrant la promesse d’une délivrance salvatrice. Un bruit sourd, suivi de quelques clapotis, marqua la fin de son calvaire.

Un jour plus tard, à la même heure, un étranger attendait sur la jetée. Quand, quelques heures plus tard, son voilier appareilla pour partir vers de lointaines contrées, l’homme ne sut jamais que sa belle s’était trompée de jour. Était-ce son étourderie, l’excitation de l’aventure ou simplement le message partiellement effacé par la moiteur de sa main  qui étaient à l’origine de sa méprise ? Personne n’eut l’occasion de se poser cette question et le secret resta enfoui à jamais.

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Les coulisses de l’histoire

Cette fois-ci, l’inspiration m’est venue d’un tableau plutôt que d’une photo. Vous comprendrez donc que je n’aie pas ajouté de lien vers le site du peintre…  🙂

 Au départ, j’avais dans l’idée de broder une histoire sur un tableau de Jérôme Bosch, mais la quantité de détails m’a vite arrêtée. J’ai un peu cherché du côté des peintres flamands et ce tableau a retenu mon attention. Le miroir, posé sur la table, cache un troisième personnage que l’on devine à peine. L’analyse de cette peinture, que l’on peut lire sur Wikipedia, m’a intriguée au point de m’inciter à imaginer qui étaient ces trois personnages et quels liens les reliaient.

Une courte vidéo présente ce tableau ici.

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5 réflexions sur “La femme de l’usurier

  1. C’est triste cette fin, ce rendez vous manqué. L’espace d’un moment, je me suis dit « hum… madame cherche à s’encanailler, ça devient coquin par ici… lisons la suite ! » 🙂 et puis voilà. J’ai juste un doute pour la robe en velours au 16 e siècle. Je pense que l’apparition de ce textile est bien plus récente (à vérifier) pas que je sois expert en prêt à porter médiévale mais je me suis un peu documenté pour une histoire qui est toujours plus ou moins dans mes brouillons (qui va y rester à mon avis). Bon, je ne me la ramène pas plus, sinon l’histoire est plaisante à lire, mais si seulement ils avaient pu s’encanailler un peu avant le drame pour mettre un peu de piment dans ma vie :).

    • Cette histoire de velours m’a tracassée, car c’est la seule chose que je n’ai pas vérifiée. Visiblement il est apparu en Italie au XIVème siècle. Cela dit, je n’ai pas trouvé grand chose sur le sujet. Merci en tout cas d’avoir abordé le sujet, d’une part parce qu’on n’est jamais assez vigilant sur ce qu’on écrit et d’autre part parce que j’ai appris des choses en cherchant sur Internet !
      Désolée si je n’ai pas contribué à ajouter un peu de piment dans ta vie… 🙂 mais je trouvais l’épouse de l’usurier trop tristounette sur ce tableau pour l’imaginer s’encanailler.
      Dis donc, il va falloir ressortir tes vieilles histoires des fonds de tiroir. C’est dommage de les laisser dormir…

  2. coucou, (je fais un petit bond rapide du fond de la campagne)
    beh pour les vieilles histoires à ressortir, j’en ai qui datent depuis mes douze ans, je viens seulement de me mettre à écrire… tout est question de priorité :). même pas le temps de lire tes autres histoires ! Ici la vie va vite lentement.

    • La vie va lentement : quelle chance ! Profites-en bien, parce qu’après il se pourrait bien qu’elle s’accélère à nouveau…
      Tu devrais songer à ressortir tes vieilles histoires, qui sait ce que tu pourrais en tirer ?
      Merci pour le petit coucou…

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