Le sac

A cette heure là, le soleil est au zénith. La ville semble déserte tant la chaleur est étouffante. Pendant que les gens sensés déjeunent au frais chez eux ou à l’ombre d’une terrasse de restaurant, je déambule sous un soleil de plomb, ma pique à la main, ramassant les détritus laissés par des passants insouciants et irrespectueux de l’environnement. Comme vous devez vous en douter, je travaille pour les services municipaux, mais mon activité ne se limite pas à nettoyer les trottoirs et les allées des parcs. Mon travail est beaucoup plus passionnant que vous ne pouvez l’imaginer, car je suis aussi une sorte de chercheur d’or des villes. Au lieu de tamiser le sable des rivières à l’aide d’un chapeau chinois, je parcours les allées gravillonnées et les berges recouvertes de sable fin.

Au mois d’août, les parisiens ont la chance de pouvoir goûter au farniente, grâce à cette plage éphémère qui borde la Seine. C’est fou ce que les gens peuvent jeter ou égarer sur les plages, et celle-ci ne déroge pas à la règle. Pour dire, rien que la semaine dernière, j’ai trouvé un paquet de chewing gums entamé, une barrette à cheveux, un magazine télé et un trousseau de clés.

Aujourd’hui, j’ai hésité à descendre les marches tant la brûlure du soleil est accablante. Mais c’est le meilleur moment pour aller à la pêche au trésor, avant que la nettoyeuse passe pour filtrer le sable. Suant à grosses gouttes et suffoquant presque, je procède à un bref repérage en jetant un regard circulaire. Personne en vue. La canicule a dû dissuader les quelques accros au bronzage que je croise habituellement. Les traditionnels morceaux de papiers gras et mégots jonchent le sol. Et soudain, je l’aperçois : une tâche de couleur rose vif se détache de tout ce beige, posée là telle une fleur, sur le banc qui fait face au fleuve. Je me précipite vers la trouvaille la plus extraordinaire qu’il m’ait été donné de découvrir : un sac à main orné de rayures de couleurs vives.

Mille pensées me traversent l’esprit. Qui a bien pu oublier un aussi joli sac ? Il appartient sûrement à une jolie fille venue s’asseoir sur ce banc avec ses amies après une séance de shopping. Brune ou blonde ? Rousse, avec de longs cheveux bouclés et des tâches de rousseur sur ses joues délicates ? Une étourdie quoiqu’il en soit ! Et s’il était piégé ? C’est vrai, c’est plutôt louche de trouver un sac tout neuf abandonné sur un banc. Et s’il venait à exploser au moment où je le touche ?  Je reste à distance raisonnable tout en me concentrant. Aucun bruit suspect ne me parvient, mais qui me dit que toutes les bombes font tic tac. Ma seule expérience en la matière, ce sont les séries télé américaines.  Et s’il était rempli de billets ? Je m’approche et tends la main. Le rabat, simplement fixé à l’aide d’un aimant, cède immédiatement. Je plonge la main et en retire une boule de papier de soie noir, suivie d’une autre. Il s’agit bien d’un sac neuf et de rien d’autre.

Soudain, je me fige lorsque j’entends un hurlement, suivi d’un sifflement aigu :

— Coupez !

Je réalise alors qu’un groupe de personnes s’affaire sur le trottoir qui surplombe les berges.

— Qu’est-ce qu’il fait là celui-là ? Comment a-t-il pu passer ?

Du matériel photographique, des caméras posées sur des trépieds me révèlent qu’il s’agit d’une équipe de tournage. On me fixe comme si j’étais un extraterrestre. On me hurle dessus. Pour ces gens aux propos méprisants, je ne suis que quantité négligeable.

— Il est en plein dans le champ ! Qu’on me sorte cette verrue du cadre ! s’égosille l’un des photographes, rouge de colère.

J’ai beau n’être qu’un simple employé municipal qui ramasse les saletés des autres, je ne suis pas un chien. J’ai droit à un minimum d’égards. N’y tenant plus, je me saisis du sac et cours à en perdre haleine, comme un dératé. Ces snobinards ne me font pas peur. Lorsque je remonte en direction du trottoir, je constate avec satisfaction que je les ai semés. Mieux vaut passer inaperçu, aussi je range mon larcin dans un sac poubelle et m’éloigne des quais.

Quinze jours plus tard, la photo s’étalait en grand sur les panneaux d’affichage de la capitale. La photo d’un joli sac rayé posé artistiquement sur un banc en fer forgé au milieu du sable. Les jeux d’ombres montrent qu’elle a été prise au moment où le soleil était au zénith. Cette affiche fait partie d’une campagne publicitaire dont le thème est le luxe parisien. Sur chaque photo, un monument caractéristique de la plus belle ville du monde apparait en arrière plan. Sauf sur celle-ci. Je souris intérieurement en réalisant qu’elle a dû être retouchée et cadrée très serré pour éviter que l’on aperçoive ma main, au moment où je m’approchais du banc. Hormis le photographe et ses assistants, je suis seul à savoir…

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Photo  Pat Berardici , avec l’aimable autorisation de son auteur.

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8 réflexions sur “Le sac

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