Le voyageur de commerce

Voici ma participation au défi  « Des mots, une histoire 83″ lancé par Olivia sur le blog « Désirs d’histoires« .

Les mots imposés :

goût – oser – malheur – comprendre – provincial – verre – soutenir – avoir – bras – poser – surveiller – corail – partout – composé – emprise

………………………………………………………………………………………………………………..

1er épisode

J’attendais  sur le quai, une valise à mes pieds, surveillant la grande aiguille de l’horloge. Lorsqu’elle marqua vingt heures précises, le train Corail en provenance de Marseille et à destination de Paris entra en gare, dans une synchronisation parfaite avec la dite horloge. Les vacances pouvaient enfin commencer. J’avais prévu quelques visites de musées, une descente aux catacombes et peut-être la découverte des égouts, si  j’osais m’y aventurer malgré quelques réticences de nature olfactive.

Par chance, j’avais réussi à réserver un siège côté fenêtre. Au moment où le train s’ébranla, un singulier personnage vint s’asseoir à mes côtés. C’était un homme d’une soixantaine d’années, vêtu d’un costume taillé dans un lainage passablement élimé de couleur marron. Ses petites lunettes rondes cerclées de métal doré le faisaient ressembler à un hibou. A cette pensée, je lui souris machinalement, ce qu’il interpréta comme un signe de bienvenue. Tout en retirant son béret, il esquissa une courbette en guise de remerciement et s’installa confortablement.

Après avoir pendant un court instant laissé errer mon regard sur le paysage automnal de cette fin de mois de novembre, je me plongeai dans le livre que j’avais emporté pour le voyage. Il s’agissait d’un recueil de nouvelles d’Alphonse Allais dont je me délectais à l’avance. Je fus rapidement distrait de ma lecture par un bruit cristallin.  Mon voisin venait d’ouvrir une mallette, dans laquelle étaient rangées de petites fioles de verre, parfaitement alignées dans leur écrin de velours rouge. J’étais intrigué et fasciné à la fois. Elles contenaient un liquide dont la palette de couleurs s’étendait du blanc perle au vert profond, en passant par tout un dégradé de tons beige, ambre et or. Bouche bée, je ne pouvais détacher mon regard de ces mignonettes.

—Gustave Pollonia, fit mon compagnon de voyage en me tendant la main.

Sa poignée de main était chaleureuse et  son regard bienveillant. Il poursuivit, sans me laisser le temps de me présenter :

— Je suis en voyage d’affaires et ceci est mon fond de commerce, ajouta-t-il  malicieusement, en désignant sa mallette d’un doigt fin et manucuré.

Ses mains étaient soignées et ses manières délicates. Je reconnus en moi-même que je l’avais pris un peu hâtivement pour un provincial un peu rustre « montant  à la capitale ». Un peu honteux, je restai coi.

— Connaissez-vous le monastère de la Visitation, à Paris ?

— Non, je n’en ai jamais entendu parler, répondis-je. Pour tout dire, je m’en fichais comme d’une guigne, mais je me gardai bien de lui en faire part, de peur de le  froisser.

— Il se trouve rue de Vaugirard et je m’y rends environ deux fois par an, pour proposer aux sœurs des extraits de plantes rares que je ramène de mes voyages. Je vais partout dans le monde, de l’Amérique du Sud au continent Africain, de l’Europe de l’est à l’extrême Orient. Les moniales de la Visitation composent de merveilleux élixirs à partir de ces précieuses essences.

Devant mon regard brillant, il poursuivit, tout en posant amicalement sa main sur mon avant bras :

— Ne vous méprenez pas, ce ne sont pas des mignonettes d’alcool.  Il s’agit d’essences rares extraites de plantes provenant de lointaines contrées, dont le goût, je tiens à le préciser, n’est pas des plus agréables.

Cette phrase eut l’effet d’un aiguillon. Je piquai un fard, à l’idée qu’il ait pu me prendre pour un poivrot. Je soutins tant bien que mal son regard, sans tenter de masquer ma contrariété. Confus, l’homme comprit immédiatement sa méprise et se  confondit en excuses.

— Je suis désolé. Je n’ai pas pu m’empêcher de plaisanter, ce qui est très inconvenant, je le reconnais bien volontiers. Pour me faire pardonner, je vous  prie d’accepter ce modeste cadeau, fit-il en me  tendant un petit flacon qu’il tenait précautionneusement au creux de ses mains. Une goutte sur un sucre suffit. Prenez-le juste avant de vous coucher et vos nuits seront peuplées des rêves les plus fabuleux.

Embarrassé, je déclinai son offre. J’avais eu le malheur de croiser son regard et, si je n’y prenais garde, j’allais avoir du mal à me défaire de son emprise. Il se trouve que mes nuits me convenaient très bien telles qu’elles étaient. J’aurais largement le temps de prendre des gouttes quand je serais vieux et malade. Pour clore la discussion, je fermai les yeux et fit mine de m’assoupir.

Un jingle, provenant des haut-parleurs, me tira de ma torpeur. Nous arrivions gare de Lyon. Les voyageurs, pour la plupart debout, s’agglutinaient déjà aux extrémités du wagon pour être les premiers sortis. Je réalisai  avec soulagement que je n’avais pas vu partir mon voisin. Inutile de me précipiter, j’étais en vacances et je décidai de rester assis jusqu’à ce que le passage soit dégagé. Il était un peu plus de 22 heures 30 lorsque je regagnai mon hôtel.

C’est en posant ma veste sur le lit, plus tard dans la nuit, que je découvris, glissant de la poche intérieure, une fiole renfermant un liquide aux reflets ambrés. Poussant un soupir d’exaspération, je la remis dans la poche et m’empressai de l’oublier. Je me couchai et m’endormis paisiblement. Dès demain, j’allais enfin pouvoir admirer la coupole du Panthéon et sa célèbre pépite, le pendule de Foucault.

A quelques kilomètres de là…

— Espérons que le sujet que vous avez sélectionné cette fois-ci est le bon.

— Il va craquer, j’en suis sûr. Ce n’est qu’une affaire de temps. La puce fixée sous la fiole nous alertera dès que le processus sera engagé.

Lire la suite…

 …………………………………………………………………………………………………………………………………….

Les coulisses de l’histoire.

Lorsque j’ai examiné les mots, j’ai su que « visitation » me poserait tôt ou tard un problème. Je m’en suis donc occupée tout de suite. Mes recherches m’ont menée au monastère de la Visitation, rue de Vaugirard. « Corail » a été le 2ème mot à m’interpeler.  J’ignore pourquoi, mais il m’a évoqué le train Corail. L’évidence était là : un voyage en train vers Paris était plus approprié qu’une visite des récifs coralliens dans une île tropicale.

…………………………………………………………………………………………………

Photo  Pat Berardici , avec l’aimable autorisation de son auteur.

…………………………………………………………………………………………………

Publicités

31 réflexions sur “Le voyageur de commerce

    • Mais tu as raison !
      C’est la deuxième fois que mon étourderie me mène à une histoire qui sans elle (mon étourderie) n’aurait pas pu exister 🙂
      Après « les dents vertes » « la visitation » 🙂 Le pire, c’est que je ne sais pas d’où je l’ai sorti cette fois-ci… Peut-être le surmenage …

  1. Mais c’est fou ce mot « visitation » ! mais tu es extraordinaire moi je dis 🙂 ton envie inconsciente de cette histoire je pense 😀 en tout cas c’est fabuleux ce récit, de plus j’ai été vraiment emportée ! je souhaite vivement une suite, ce serait magnifique ! Ton écriture est vraiment belle.
    belle soirée bises

    • Merci beaucoup. Je ne sais pas quoi dire face à un si gentil commentaire…
      Pour « visitation », je crains que ça reste une énigme 🙂 C’est d’autant plus étrange que je ne suis pas du tout portée sur la religion…

  2. Pour visitation je crois que les dieux de l’écriture t’ont visités
    quant à écrire les 300 pages suivantes demande à Oncle Dan, il a une machine dingue !
    avec le sourire

  3. C’est vrai que les voyages en train nous vont rencontrer toutes sortes d’individus!
    tu as de la chance d’avoir eu le mot « visitation » dans ta liste, parce que ça t’a inspiré une bien belle histoire
    merci

Laisser un commentaire...

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s