Errements – Une nouvelle en 3 parties – Troisième épisode

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Piqué par la curiosité, je décidai de mettre de côté mes interrogations et ouvris la porte de l’armoire. Une délicieuse odeur s’en échappa. Sur un plateau était disposée une tasse de café fumant, accompagnée d’œufs au bacon, de viennoiseries, de pain grillé et de jus de fruits. Je m’en saisis sans plus attendre et m’installai sur le lit pour déguster cette collation tombée à point. Je n’avais pas encore eu le temps de voir ce qu’il y avait derrière la porte,  mais, malgré mon impatience je ne laissai pas la moindre miette de ce succulent petit déjeuner que je dévorai à pleines dents. La machine à écrire devait peser au moins 7 ou 8 kilos, mais il était hors de question de laisser un allié aussi précieux. Je fourrai dans ma poche quelques feuilles jaunies et sortis de la chambre, l’engin sous le bras.

Je m’attendais à tout sauf à ça : un couloir qui paraissait sans fin. Je réalisai que je me trouvais dans un bâtiment aux dimensions tout à fait impressionnantes.

Je constatai avec satisfaction que le corridor comptait de part et d’autre de nombreuses fenêtres. Il me serait facile de m’échapper de ces lieux qui commençaient à me peser. Un irrésistible vertige s’empara de moi alors que je m’approchai de l’une des ouvertures. Il ne s’agissait pas d’un simple corridor, mais d’une longue et étroite passerelle perchée à une quinzaine de mètres de hauteur, qui reliait deux bâtiments. La vision cauchemardesque de cette passerelle aux dimensions improbables, suspendue au dessus du vide, effaça instantanément en moi toute forme d’optimisme. Le bruit de mes pas résonnant sur les anciens carreaux de ciment me fit prendre conscience que je déambulais dans un lieu totalement inconnu. Le panorama que je pensais pouvoir apercevoir par les fenêtres était masqué par de grands arbres. Je n’avais jamais entendu parler d’un tel endroit. L’état des murs  gris et écaillés, les vitres ternes et irrégulières, les carreaux de ciment peints, constituaient de bien maigres indices. L’immeuble devait dater du XVIIIe ou du  XIXe siècle. Décidé à en savoir davantage, j’allongeai le pas et atteignis l’extrémité du couloir. Ce que j’aperçus en ouvrant une lourde porte dont les gonds étaient grippés, dépassait l’imagination. J’aurais aimé que tout cela ne soit qu’un mauvais rêve, mais, j’eus beau me pincer vigoureusement l’avant bras, rien ne changea.

Une immense verrière surplombait un gigantesque escalier. L’architecture baroque de la galerie qui dominait les étages inférieurs était d’une remarquable beauté, sublimée par les effets d’ombre et de lumière qui filtrait à travers les vitres de la coupole.

Un sentiment vertigineux d’irréalité s’empara de moi lorsque j’aperçus  deux nouveaux interminables couloirs  se prolongeant à l’extrémité de la galerie. Malgré la curiosité qui me tenaillait, il me parut évident que les escaliers étaient la meilleure solution pour sortir de ce guêpier. Sous mon bras, la machine à écrire émit une série de vibrations que j’ignorai délibérément.  Je me précipitai et dévalai les étages sans me retourner, comme si j’essayais d’échapper à un horrible danger. Lorsqu’enfin j’arrivai tout en bas, je découvris avec amertume que cinq étages devaient encore me séparer du rez-de-chaussée. Je me trouvais dans un hall aux innombrables portes, uniquement éclairé par la verrière. Rien ne me permettait de m’orienter dans ce véritable labyrinthe. J’ouvris une porte au hasard et pénétrai dans une salle aux dimensions généreuses et à la décoration beaucoup plus sommaire. Les murs, recouverts d’un carrelage écaillé d’un bleu terne, évoquaient un laboratoire ou une salle d’hôpital. En son centre, était posé un fauteuil rappelant celui utilisé par les dentistes. C’était un vieux fauteuil défraîchi, usé et râpé, qui ne semblait pas à sa place dans cette pièce vide de tout autre mobilier.

Je m’approchai et m’assurai que le siège était suffisamment stable avant de m’y installer aussi confortablement que possible. La machine à écrire sur les genoux, je fermai quelques instants les yeux le temps de reprendre mes esprits. Un bourdonnement suivi de quelques cliquetis me ramenèrent à la réalité.

NON

Comment ça ? Non ? Je n’avais rien demandé.

SORS D’ICI

L’étrange sensation de connaître ces lieux me gagna. Je me voyais allongé sur ce siège. Un homme, un masque sur le visage, était penché au dessus de moi. Sur ma droite, je distinguais une table sur laquelle était alignés divers ustensiles de chirurgie. L’homme, vêtu d’une combinaison de couleur verte, tenait à la main un scalpel qu’il approchait dangereusement de mon visage. J’ouvris les yeux et me secouai. L’homme en vert était là, comme si mon rêve éveillé avait permis sa matérialisation. Il tenait à la main un scalpel dont la lame affutée me fit frissonner d’épouvante. Tout cela était insensé. C’était forcément une vision. Je sentis mes cheveux se hérisser sur ma nuque lorsqu’il s’adressa à moi, d’une voix tout à la fois suave et inquiétante :

– Enfin, vous êtes là ! Je vous ai attendu, vous savez. Je dois terminer ce que j’ai commencé.

J’ignore ce qui se passa ensuite, comment je m’y étais pris, mais la seconde d’après il était étendu au sol, la tête fracassée par la machine à écrire. Son visage ensanglanté n’admettait aucun doute : il était bel et bien mort. Je ne pris pas la peine de fouiller ses poches à la recherche de son identité et pris mes jambes à mon cou. Je courus comme un dératé à travers d’innombrables couloirs, traversais un nombre incalculable de salles et trouvai enfin un escalier qui me mena tout en bas. Lorsque je franchis le seuil de la porte d’entrée, je pus enfin,  avec un immense soulagement, emplir  mes poumons d’un air frais vivifiant. Je courus à travers bois, sous un crachin revigorant, lorsque, à bout de forces, j’aperçus une route. Je m’apprêtai à sauter le fossé qui m’en séparait lorsque je trébuchai et m’affalai de tout mon long.

BIP BIP BIP BIP BIP

Les bips réguliers d’un électrocardiographe furent les premiers sons qui me parvinrent. Une infirmière me souriait. J’étais à l’hôpital.

– Ah, vous voilà enfin éveillé ! Comment vous sentez-vous ?

– Je crois que ça va. Comment suis-je arrivé ici ?

– Un automobiliste vous a retrouvé, inconscient, sur la nationale 6. Vous aviez consommé une importante dose d’alcool. Vous savez, le coma éthylique peut être très dangereux. Vous devriez être plus prudent.

Tout me revint en mémoire. Il me faudrait attendre d’être complètement rétabli avant de pouvoir sortir. Cécile passait me voir tous les jours, mais je ne lui racontai rien pour ne pas l’effrayer. Apparemment, j’étais reparti seul du pub et j’avais été retrouvé inconscient le lendemain en fin de matinée. Le jour même de ma sortie, je n’attendis pas et  me rendis immédiatement au commissariat. J’avais tué un homme et je devais faire une déposition. L’inspecteur qui me reçut dût me prendre pour un affabulateur car le bâtiment que je décrivais avec force détails n’avait jamais existé, ni à proximité de l’endroit où l’on m’avait retrouvé, ni même dans un rayon de cent kilomètres. D’autre part, aucune disparition n’avait été signalée. Le policier me conseilla de rentrer chez moi me reposer car je devais être surmené. Je compris, au hochement de tête qu’il adressa à son collègue, que je n’étais pour lui qu’un importun de plus.

Lorsque j’arrivai devant la porte de mon appartement, je décidai de tirer un trait sur toute cette histoire. La vie continuait. J’allais bientôt me marier avec Cécile et c’était le plus important. En sortant les clés de la poche de mon jean, j’extirpai un bout de papier oublié, comme cela m’arrivait parfois. C’était un vieux morceau de papier jauni, fin comme du papier à cigarettes. Un poids immense s’abattit sur mes épaules. Non, la vie ne continuait pas. L’horreur ne faisait que commencer.

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Photos monolithe Urbex, avec l’aimable autorisation de leur auteur.

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5 réflexions sur “Errements – Une nouvelle en 3 parties – Troisième épisode

  1. Terminé, déjà?! J’aime les fins ouvertes, mais je dois admettre que, ici, j’en aurais pris plus 🙂 Belles descriptions, appuyées par les images – et celle du fauteuil, seul au milieu de la pièce décatie, donne froid dans le dos. Merci pour cette lecture!

      • Effectivement. La seule différence est que sur Des photos qui content, j’essaie de m’effacer complètement derrière la photo, de manière à ce que ce soit elle qui dicte vraiment l’histoire. J’essaie donc de m’adapter à la trame narrative que les photos choisies par les visiteurs m’imposent… Mais ce n’est pas très facile d’aboutir à quelque chose de solidement construit telle que cette nouvelle. 😉

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