Errements – Une nouvelle en 3 parties – Deuxième épisode

Lire le 1er épisode

Mes tentatives furent interrompues par un grésillement suivi de trois brefs cliquetis. Je me retournai non sans une certaine appréhension. Etait-il possible que ces lieux soient infestés de je ne sais quelle malfaisante bestiole ? Si tel était le cas, il devait s’agir d’un insecte monstrueux, idée qui me répugnait au point de me hérisser le poil. Je baissai instantanément les yeux vers mes pieds nus  enfoncés dans la paille, mais ne distinguai pas le moindre mouvement. Je me mis à piétiner vigoureusement, pour me débarrasser de cette horrible sensation d’intrusion, lorsque  le bruit se fit à nouveau entendre. La bouche sèche et le cœur battant la chamade, je fis volte face.

Mes mains étaient moites tant j’appréhendais ce que j’allais découvrir. Le son provenait d’une antique machine à écrire, posée sur un bureau métallique adossé au mur opposé. Elle paraissait ne pas avoir servi depuis des lustres, tant la couche de poussière qui la recouvrait était épaisse. Je m’approchai et constatai  qu’elle venait de se mettre en marche. Comble de l’ironie, le câble électrique n’était pas branché. J’approchai pour en avoir le cœur net lorsque le rouleau d’entraînement du papier fit un tour complet sur lui-même.  La touche « L » s’enfonça dans un bruit sec, suivie des touches U – C – A – S. Les lettres de mon prénom ! Je n’en croyais pas mes yeux. La machine s’ébranla et recommença :

L – U – C – A – S.

Après la peur provoquée par ce bruit incongru, voilà que je me laissai gagner par une crainte totalement irrationnelle. Tout cela ne pouvait être qu’un canular. La machine devait être alimentée par des piles ou par une batterie et avait été programmée pour écrire mon nom.

– Ca suffit, m’écriais-je ! Tout ça a assez duré !

J’enfilai mes chaussettes, puis mes chaussures, rangées à côté du lit et m’emparai de mon sac, prêt à quitter ces lieux au plus vite. Sauf qu’il n’y avait aucune porte ! La seule issue, la fenêtre, était impraticable. J’eus beau m’acharner, encore et encore après avoir brisé la vitre,  les planches continuaient à me résister. Pendant ce temps, j’entendais avec agacement les tac tac tac réguliers que faisaient les touches de la machine à écrire. Je m’approchai et observai leur mouvement. Elle tapait, inlassablement, comme si elle m’adressait un message.  E – R – P – A -P – I – E – R -P – A -P – I – E – R – P – A -P – I – E – R – P – A -P – I – E – R – P – A -P – I – E – R – P – A -P – I – E – R – P – A -P – I – E – R – P – A -P – I – E – R.

­- Du papier, il faut que je trouve du papier, me fis-je !

Je fouillai les tiroirs du bureau et tombai sur une liasse de feuilles jaunies, fines comme du papier à cigarettes. J’insérai un feuillet entre les rouleaux et tournai la molette pour le positionner. La machine s’ébranla. L’encre avait dû sécher car les caractères étaient quasiment illisibles. Je dus me concentrer pour déchiffrer les mots qui s’imprimaient. Malgré l’irréalité de la scène qui se déroulait sous mes yeux ébahis, je parvins à garder mon sang froid et pus lire le message qui m’était destiné.

QU’EST-CE QUE TU VEUX ?

– Comment ça, qu’est-ce que je veux ?

J’étais perplexe. Ce message n’avait aucun sens.

Une nouvelle ligne s’afficha. Toujours la même phrase :

QU’EST-CE QUE TU VEUX ?

J’ignorais ce que cela signifiait. Je ne savais pas quoi faire.

ECRIS.

QU’EST-CE QUE TU VEUX ?

Je posai un doigt sur la première touche « J » et poursuivis : JE VEUX SORTIR.

Un chuintement se fit entendre. Une porte escamotée, masquée dans les fleurs de la tapisserie murale, s’entrouvrit. Je me précipitai vers le passage lorsque j’entendis les touches s’enfoncer l’une après l’autre. Je retournai voir les mots qui s’étaient imprimés.

EMMENE MOI.

Balivernes ! Avec tout ça, j’en avais oublié l’heure qu’il devait être. Ma montre indiquait 10 heures. J’avais encore le temps d’être au rendez-vous. Les gargouillis de mon estomac me rappelèrent que je n’avais rien avalé de solide depuis la veille au soir. J’avais hâte d’être dehors.

J’AI FAIM

 Les mots s’inscrivirent sur le papier comme si la machine à écrire avait lu dans mes pensées. Un bon petit déjeuner ne serait pas du luxe, c’est sûr. J’en avais l’eau à la bouche au point d’avoir l’impression de sentir les effluves du café frais et du pain grillé.

UN BON PETIT DEJEUNER NE SERAIT PAS DU LUXE

Grotesque ! Si c’était une blague que me faisait l’un de mes amis, elle était vraiment grotesque ! Je me serais cru dans un mauvais film de série Z. La scène était probablement filmée et passerait un jour à la télé dans une de ces ridicules émissions de vidéo gags. Pourtant, la phrase écrite correspondait mot pour mot à ce que j’avais ressenti et, autant que je sache, aucun de mes amis n’avait la faculté de lire dans les pensées. C’était étrange.

DANS L’ARMOIRE

Piqué par la curiosité, je décidai de mettre de côté mes interrogations et ouvris la porte de l’armoire. Une délicieuse odeur s’en échappa. Sur un plateau était disposée une tasse de café fumant, accompagnée d’œufs au bacon, de viennoiseries, de pain grillé et de jus de fruits. Je m’en saisis sans plus attendre et m’installai sur le lit pour déguster cette collation tombée à point. Je n’avais pas encore eu le temps de voir ce qu’il y avait derrière la porte,  mais, malgré mon impatience je ne laissai pas la moindre miette de ce succulent petit déjeuner que je dévorai à pleines dents. La machine à écrire devait peser au moins 7 ou 8 kilos, mais il était hors de question de laisser un allié aussi précieux. Je fourrai dans ma poche quelques feuilles jaunies et sortis de la chambre, l’engin sous le bras.

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Photos monolithe Urbex, avec l’aimable autorisation de leur auteur.

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8 réflexions sur “Errements – Une nouvelle en 3 parties – Deuxième épisode

  1. Je n’ai pas pu résister au plaisir de lire ! Quelle imagination ! Bel hommage à la machine à écrire (dont la toute dernière usine de fabrication, en Inde, vient de fermer, victime du progrès technique…). J’attends la suite avec impatience. Laure de A TOUS LES ÉTAGES

  2. C’est entre deux quintes que je viens te faire un petit coucou par ici pour passer bonne journée.
    Toujours un plaisir de te lire. Je viens de recevoir les mots de la prochaine histoire pour Olivia, donc je te donne rendez-vous demain.
    Bisous
    Domi.

  3. Une sympathique mise en bouche qui donne envie de connaître le dénouement. Les photographies sont particulièrement réussies (et très bien retravaillées) : quel a été le processus ? Invention de l’histoire à partir des photos ou prise des photos et retouche pour illustrer l’histoire ? A bientôt sur Des photos qui content

    • Merci…
      J’ai emprunté les photos à un internaute photographe (Monolithe Urbex) qui a accepté de jouer le jeu… Tu peux accéder à son espace Flickr en cliquant soit sur les photos, soit sur le lien en fin d’article. Je suis sûre qu’il se fera un plaisir de te répondre.
      Pour le récit, je recherchais une photo de machine à écrire et je suis tombée par hasard sur l’espace Flickr de ce photographe. Quand j’ai vu ses autres albums, l’ambiance qui se dégageait des images m’a inspiré cette histoire. Et voilà 🙂

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