Le menu du jour – petit défi littéraire

Recette Ris de veau aux écrevissesVoici ma participation au défi  « Des mots, une histoire 81″ lancé par Olivia sur le blog « Désirs d’histoires« .

Les mots imposés :

pensée – visiter – vieille – trois – acteur – désigner – simple – eau – beau  – connaître – miasmes – gorge – prison – entendre – loisir – cuisinière – moment – être (verbe) – effusions – dernier – se rendre

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Le menu du jour

Elle moisissait en prison depuis un an déjà. Jadis accoutumée aux délicieux fumets d’une cuisine raffinée, elle devait à présent supporter les miasmes remontant du vieux lavabo de sa cellule.  Au moment des faits, les journaux avaient fait les choux gras de toute cette histoire et l’avaient surnommée l’empoisonneuse. Tous avaient oublié son ancienne gloire et l’avaient rayée des carnets mondains.  Personne n’avait daigné se rendre au parloir pour la soutenir dans ces moments difficiles.  A l’époque, son restaurant était considéré comme l’un des plus branchés de la capitale. Le tout Paris se pressait pour déguster les plats concoctés par celle que tous les guides qualifiaient de « plus grande cuisinière de tous les temps ». Jusqu’à ce jour fatidique d’octobre 2011.

La journée avait pourtant commencé sous les meilleurs augures.  Le premier ministre en personne devait venir dîner, accompagné de tout un aréopage d’éminents experts dans le domaine de la finance. Marie ne pouvait espérer meilleure publicité pour son restaurant. Elle connaissait le penchant du ministre pour la gastronomie, pour l’avoir entendu de la bouche de son coiffeur, qui lui-même le tenait d’un secrétaire d’état.  Le menu avait été pensé dans les moindres détails : il serait d’un raffinement extrême et composé de produits de qualité.

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Escalope de foie gras de canard au verjus
Noix de coquilles Saint-Jacques au beurre blanc, pommes soufflées
Ris de veau aux écrevisses
Sélection de fromages frais et affinés
Délices et gourmandises
&

Dès 18 heures, l’effervescence qui précède les grandes occasions régnait dans les cuisines. Tout cet affairement parfaitement orchestré faisait penser à l’activité bouillonnante d’une fourmilière. Marie virevoltait de l’un à l’autre, encourageant ses troupes avec effusion, goûtant ici une sauce, vérifiant là la cuisson des pommes soufflées. Elle avait beau avoir croisé des célébrités, comme ce vieil acteur qui venait tous les dimanches à midi, la pensée de ces hommes de pouvoir dégustant des plats qu’elle avait imaginés l’impressionnait. Après l’apéritif, les choses sérieuses purent commencer. Elle se chargea elle-même de lancer la cuisson des escalopes de foie gras car celle-ci nécessitait la plus grande précision. Un aller retour à la poêle, au tout dernier moment, là était le secret de leur réussite. Quiconque aurait assisté au déglaçage à base de verjus en aurait eu l’eau à la bouche.

Le premier ministre, ainsi que ses convives, étaient soignés « aux petits oignons ». Aucun discours n’était nécessaire. Leurs yeux brillants et leur coup de fourchette enthousiaste en disaient suffisamment long. C’est alors que le premier ministre porta les mains à sa gorge puis s’affala sur la table, la face baignant dans la sauce savoureuse qui accompagnait les écrevisses. Trois autres hommes commencèrent à grimacer et à se plaindre de douleurs abdominales. La panique gagna rapidement tout le restaurant et des cris fusèrent de toute part. Le chef saucier, livide, désigna à Marie une boîte, posée sur le plan de travail, qui n’y avait pas sa place. C’était de la mort aux rats. Le soir même, le premier ministre s’éteignait alors qu’il était sous surveillance aux urgences. L’affaire fit grand bruit et se termina par un procès retentissant suivi de l’incarcération de la propriétaire du restaurant.

En prison, Marie avait tout loisir de repenser à ce qui s’était passé ce soir là. Elle ne comprenait pas. S’agissait-il d’une erreur ou quelqu’un avait-il délibérément versé le poison dans la sauce des écrevisses ? L’enquête avait été bâclée, elle en était convaincue. Elle se souvenait que les gardes du corps du ministre avaient visité le restaurant dans ses moindres recoins, y compris les cuisines. Or, elle était sûre d’une chose : jamais il n’y avait eu de paquet de mort aux rats dans son restaurant, pour la bonne raison qu’il n’y avait jamais eu le moindre rongeur. Elle apprit à ses dépens que l’abus de pouvoir était une pratique courante en ce bas monde. Quiconque croisait le chemin des puissants pouvait un jour être amené à payer, qu’il soit coupable ou pas. Dans cette histoire, elle avait été le dindon de la farce.

Les coulisses de l’histoire

Le déclencheur dans cette histoire a été prison, suivi de cuisinière. J’ai ensuite brodé une histoire avec retour en arrière parce que je ne voyais pas ce qui pouvait se passer dans cette prison. Vous noterez qu’une fois de plus, je me méfie des gens de pouvoir…

Pour le menu, je voulais un vrai menu de grand restaurant : j’ai pioché carrément sur le site de Paul Bocuse. J’espère qu’il ne m’en tiendra pas rigueur… 🙂

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31 réflexions sur “Le menu du jour – petit défi littéraire

  1. oui alors c’est une histoire sacrément moche …. une telle impuissance face à de tels personnages c’est désolant.
    bon par contre je veux bien y aller manger moi,je ne suis pas une personne de pouvoir donc je suppose pouvoir y manger et savourer sans rien craindre 😆
    très bien écrit, j’admire cette belle écriture 😉
    bonne soirée

  2. Les puissants s’entourent de boucs émissaires, c’est bien connu. 😉 Il faut bien réguler les ministères, de temps en temps. 😀 Ton histoire se tient bien et est judicieusement parfumée de scandale. 😀

  3. Très bien menée, cette histoire; le retour en arrière s’inscrit naturellement dans le récit. Et la méfiance face aux puissants résonne très fortement, en ce moment, dans mon coin de pays! Merci pour la lecture 🙂

  4. Me voilà de retour

    Avec le coeur un peu lourd

    De quitter le soleil

    Et tant de merveilles

    Me voilà replongée dans la grisaille

    Avec des petits ennuis en pagaille

    Mais de vous retrouver

    Après ces deux semaines écoulées

    Me comble de bonheur

    Et je retrouve déjà ma bonne humeur.

    Surtout en lisant ton histoire qui donne un peu froid dans le dos.
    Il suffit de si peu de chose pour basculer dans l’horreur.
    Je recommence mes activités bloguesques dès demain, ça m’a manqué de ne pouvoir jouer avec les mots ces deux semaines.
    Au fait sans aucun risque de te retrouver en prison, tu peux jouer à un petit jeu sur mon annuaire où le but est de compléter les mots manquants d’une recette de cuisine…. lol!!!
    Je te souhaite un doux dimanche et à très bientôt.
    Bisous
    Domi.

  5. Quelle histoire 😆
    Tu crois qu’y faut se méfier de tous les politiques ?… j’vais redoubler d’attention, demain !
    Et bien, on s’est régalé de tout 😆
    Bonne semaine & bisous d’O.

  6. Merci de votre passage sur mon blog; ravie de découvrir le vôtre ! J’aime énormément ce style d’exercice imposé que vous avez exécuté avec brio. Le défi est parfaitement relevé puisque les mots sont intégrés dans le texte avec le plus grand naturel. C’est bien agréable de lire un texte si bien écrit. Je ne suis pas sûre d’avoir le temps de déguster votre nouvelle tout de suite mais je reviendrai la lire avec plaisir. Laure de A TOUS LES ÉTAGES

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