Une rencontre inattendue – petit défi littéraire

Voici ma participation au défi  « Des mots, une histoire 80″ lancé par Olivia sur le blog « Désirs d’histoires« .

Les mots imposés :

apnée – admiration – tournoi – vérification – pardonner – mentir – circuit – chaussures – canular – susceptible – emménager – satiné – banquise – cape – scintiller – pavé

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Une rencontre inattendue

Il faisait nuire noire, une nuit épaisse malgré la pleine lune qui m’offrait sa maigre lueur en guise d’éclairage. Je me hâtais dans la ruelle étroite qui longeait  les anciens docks. Le quartier, composé d’une enfilade d’entrepôts désaffectés aux murs noircis par le temps, attendait  depuis plusieurs années sa réhabilitation. Le crissement de mes chaussures neuves sur les pavés avait quelque chose d’incongru dans le silence pesant de ce lieu un peu glauque.  Cet endroit était un véritable labyrinthe  pour le citadin que j’étais. J’avais emménagé tout récemment au centre ville et ne m’étais jamais aventuré dans les quartiers nord. Avec mon piètre sens de l’orientation, j’étais parfaitement susceptible de me perdre dans cet affreux coupe-gorge. Une petite vérification s’imposait, je jetai donc un rapide coup d’œil à mon Smartphone. Il faut croire que la chance était avec moi car j’étais dans la bonne direction.

On racontait que des combats de boxe et des tournois clandestins étaient parfois organisés dans ces anciennes friches industrielles. Quand j’avais eu vent de ce concours de « Air Guitar », je m’étais immédiatement inscrit, poussé par la curiosité et séduit par la nouveauté de cette expérience insolite. L’organisation de ces manifestations par le biais des réseaux sociaux était tout bonnement époustouflante : la veille au soir, j’ignorais encore le lieu du rassemblement.

Les battements de mon cœur s’accélérèrent lorsque, sur ma droite, je crus percevoir le son d’une musique au rythme binaire. Je soulevai d’un geste sec un pan de ma cape et sortis la carte à circuit imprimé qui m’avait été fournie comme pass d’entrée.

L’endroit était sinistre. Les murs ruisselants d’humidité dégageaient une odeur aigre et nauséabonde qui me contraignit à poursuivre mon chemin quasiment en apnée.  J’aperçus à une trentaine de mètres une lueur qui émanait d’un hangar abandonné. J’étais arrivé. Je franchis une lourde porte métallique recouverte de rouille et longeai un long couloir faiblement éclairé, en direction de la musique. Une vision inattendue m’apparut. Une créature de rêve à la peau satinée et aux longs cheveux blonds m’attendait dans un minuscule réduit qui devait faire office de sas avant d’accéder à la salle de concert. Sur un badge, agrafé au revers de sa veste, était inscrit « Caroline ». Tout en lui tendant la carte à puce, je la dévisageai non sans une certaine admiration.

­- Pardonnez-moi pour ma trivialité, fis-je, mais je ne m’attendais pas à une telle apparition en ces lieux sordides.

Elle me retourna un sourire angélique pour toute réponse. Je n’insistai pas et me dirigeai vers la salle de concert, qui était plongée dans le noir.

Le noir…  Je perçus un choc sourd puis me sentis glisser dans l’inconscience.

Lorsque je repris connaissance, je me trouvais dans une salle défraîchie, aux murs gris et sales, avec pour seul mobilier une antique cuisinière à charbon et une longue table métallique. J’étais attaché à une chaise un peu bancale. Une corde entravait mes mains et mes pieds. Un miroir écaillé, accroché au mur probablement depuis des lustres, me renvoyait un reflet peu engageant. Sur mon front, du sang séché formait une trainée rougeâtre mêlée à quelques mèches de cheveux poisseux. Ma cape avait disparu et j’étais frigorifié. Je ne comprenais pas ce qui se passait ni comment j’étais arrivé ici. J’en étais là de mes réflexions lorsque la porte s’ouvrit. Tout me revint en mémoire lorsque j’aperçus la jeune femme, un vieux  sac de cuir à fermoir à la main. Tel un prédateur, elle me fixait intensément. Son regard était dur, ses yeux bleus brillaient d’une rage froide qui me glaça telle la banquise. Que se passait-il ? Etait-ce un canular ? Je commençais à m’agiter et à me tortiller sur ma chaise.

­- Je vous conseille de vous calmer, fit-elle d’une voix douce.

­-  Il n’y a jamais eu de concours, n’est-ce pas ? Vous m’avez menti ! Tout ça n’est qu’une arnaque pour me soutirer de l’argent ?  Qu’est-ce que vous voulez ?

Sans plus d’explications, la jeune femme se mit en devoir de faire du feu dans la cuisinière.  L’odeur de bois et de charbon qui s’en dégageait fit remonter des souvenirs d’enfance. Je me revis gamin, alors que je passais les vacances dans la ferme familiale. Une douce chaleur commençait à m’envelopper et atténuait la sensation désagréable d’humidité ambiante. Je m’interrogeais sur les intentions de ma geôlière lorsqu’elle se décida à me faire des confidences :

­- Cette cuisinière a appartenu autrefois à mon arrière grand-mère, Suzanne. Il se trouve que j’en ai hérité.

Je l’écoutais attentivement. Ses paroles semblaient exprimer une grande tristesse doublée d’un obscur sentiment que je ne parvenais pas à discerner. Etait-ce de la rancœur ou de la déception ?

­- Mais, suis-je bête, j’allais oublier le plus important : le père de Suzanne s’appelait Henri Désiré, ajouta-t-elle en déversant sur la table le contenu de son sac, marqué aux initiales « HDL ».

Divers outils pointus et tranchants s’éparpillèrent bruyamment. Ils scintillaient de façon inquiétante à la lumière des flammes rougeoyantes. C’est alors que je compris. L’arrière arrière grand père de Caroline n’était autre que Henri Désiré Landru.

Sa descendance avait eu un bien lourd fardeau à porter. Le temps était venu pour elle d’assumer cette charge et de reprendre dignement le flambeau.

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Les coulisses de l’histoire

 Quand j’ai proposé « pavé », j’avais dans l’idée d’écrire une histoire qui se déroulerait la nuit, dans les bas fonds d’une grande ville, avec à la clé un traquenard. Je n’étais pas encore fixée sur ce qu’allait faire là le personnage principal : assister à un combat ou à des paris clandestins qui ne seraient en réalité qu’un guet-apens.

Lorsque j’ai recherché une photo de hangars désaffectés, cette vieille cuisinière a retenu mon attention. Je suis tout de suite « tombée sous le charme » et, de fil en aiguille, ai décidé qu’elle aurait un rapport avec Landru.

Le plus délicat était d’instiller dans cette ambiance glauque quelques mots rassurants par petites touches discrètes, si possible imperceptibles, afin de brouiller un peu les pistes ; la difficulté étant le juste dosage, afin  d’éviter de donner l’impression que l’on tourne un peu trop « autour du pot ».

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30 réflexions sur “Une rencontre inattendue – petit défi littéraire

  1. c’est bizarre quand j’ai vu cette photo, j’ai pensé à Landru
    mais la promenade dans la puanteur des docks et le smartphone en guise de boussole m’avaient transportée complètement ailleurs
    c’est bien mené
    dis, l’as-tu vraiment rencontrée? comment t’es-tu sauvée?

  2. Mais c’est presque une nouvelle et menée tambour battant (même si les tambores c’était la semaine dernière^^)… Ton pavé m’a aussi inspiré une histoire de « nuit ». Bravo pour ton texte ! 😉

  3. Nos mots nous entraînent malgré nous parfois 😆
    C’est un peu sordide, dis-donc, un excellent scénario digne d’Amélie Nothomb ! Après Barbe bleu, elle doit pouvoir revisiter HDL ! Je vais lui en parler !
    Si j’ai tout compris y’aura une suite… Attention au livre que tu vas choisir pour trouver le mot adéquat pour la 81e d’Olivia 😉

  4. Une lecture très prenante! L’atmosphère était très bien rendue – chapeau! Et la chute… Je dois admettre, inculte que je suis, que je n’ai pas fait le lien immédiatement avec le tueur en série Français. Mais Une fois fait… Avec ce four en image… Ça donne des frissons.

  5. Bien emmené et on se laisse surprendre. Je m’attendais à des combats interdits, ou d’autres choses illégales mais c’est vrai que la cuisinière si elle m’a interpellé, aurait due me guider.
    Bien fait, bien écrit et je me demandais ce que BHL venait faire là-dedans. 😀

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