L’énigmatique Monsieur Novak

Cela fait au moins dix ans que je suis serveur au café Slavia et je l’ai toujours vu là, assis sur la même banquette, tous les jours à la même heure. Qu’il pleuve ou qu’il vente, en semaine ou même les jours fériés, le vieil homme pousse la porte à 8h30 précises, avec  la régularité d’horloge qui caractérise les personnes âgées. Lorsque j’entends le tintement du carillon, je sais que c’est lui, avant même d’avoir levé la tête. Il se dirige à pas lents vers la banquette la plus isolée, celle qui se trouve au fond, et s’assoit précautionneusement. L’homme, extrêmement soigné, a l’élégance désuète des années 50. De la poche de son gilet noir satiné à fines rayures, dépasse la chaîne d’une montre à gousset. J’ai toujours imaginé que cet homme, à l’allure altière, devait appartenir à la haute bourgeoisie de Prague.

Un jour, je l’ai aperçu sortant du taxi de couleur jaune qui l’amenait jusqu’ici, laissant un généreux pourboire au chauffeur qui lui tenait la portière. Je n’avais jamais vu aucun chauffeur de taxi faire preuve d’autant de sollicitude. Je travaillais alors depuis peu au café et, intrigué par ce personnage hors du temps, je demandai à mes collègues s’ils le connaissaient. J’obtenais invariablement la même réponse :

« Il paraît qu’il s’appelle monsieur Novak ».

Rien de plus. Tout le monde en avait entendu parler, chacun avait sa petite idée de qui il était,  mais personne n’avait la certitude que ce soit réellement son nom. D’ailleurs, aucun des serveurs, pas même le patron, ne s’était jamais aventuré à lui donner du « Monsieur Novak ».

Il commandait généralement un thé au lait qu’il sirotait tout en lisant le Mladá Fronta Dnes. L’homme était peu loquace, mais toujours d’une extrême politesse. Sa réserve laissait à penser qu’il était timide au point de se limiter au strict nécessaire : passer sa commande et demander l’addition.

Puis un beau jour, monsieur Novak ne vint pas. Il ne vint pas non plus les jours suivants.

L’hiver s’était installé pour de bon à Prague. De mémoire de pragois, jamais on n’avait vu de saison plus rude. Depuis les hauteurs de la ville, la cathédrale Saint Guy dominait une étendue recouverte d’un manteau neigeux dans lequel le tracé des rues semblait s’être effacé. L’eau des fontaines avait gelé et les trottoirs étaient glissants. Quelques courageux passants se hâtaient dans le froid glacial, recroquevillés pour résister aux assauts d’une bise mordante.

Un trimestre passa. Le premier jour du printemps, un maigre rayon de soleil réchauffait timidement la ville encore engourdie par les frimas de la saison passée. Lorsque je pris mon service ce jour-là, je trouvai mon patron en grande discussion avec une jolie brune d’une trentaine d’années. Après une âpre négociation, la jeune femme rangea ses papiers dans son attaché-case et ressortit, un sourire satisfait aux lèvres.

– Et bien, à mercredi donc !

Devant mon regard interrogateur, mon patron m’expliqua de quoi il retournait. Un magazine littéraire souhaitait réaliser l’interview d’un célèbre écrivain avec pour décor son café. Or, ce romancier n’était autre que Ladislav Vesely, tant décrié pour ses écrits subversifs dans lesquels il avait dépeint d’indicibles horreurs. S’il avait trouvé un public outre atlantique, ici dans sa ville natale, il n’était pas le bienvenu. Pour d’obscures raisons, son éditeur n’avait jamais publié sa photo. Rester dans l’ombre faisait partie d’une stratégie visant à laisser planer un certain mystère sur l’auteur maudit. Je compris qu’après s’être montré réticent, mon patron s’était rapidement laissé convaincre dès qu’il eut pris connaissance de la somme rondelette inscrite sur le contrat.

Le mercredi arriva. J’étais excité à l’idée d’assister à une interview, qui plus est celle d’un personnage aussi controversé. Tous les regards convergèrent vers la porte d’entrée lorsque les clochettes se mirent à tinter. Un petit groupe de personnes s’engouffra dans le café. Je reconnus la jeune femme suivie de deux hommes. L’un d’eux, qui portait de lourdes mallettes métalliques, déposa tout son attirail sur une table.

– Non, nous allons plutôt nous installer là-bas, fit une voix !

Monsieur Novak venait de franchir la porte. Il nous salua et alla droit vers la banquette qu’il affectionnait.

– C’est ici que doit avoir lieu l’interview. C’est l’endroit le plus approprié.

Chacun vaquait à ses occupations. Le technicien audio sortait toutes sortes d’appareils de ses mallettes et les installait à une extrémité de la table. D’après ce que je compris, la jeune femme était une journaliste et travaillait pour celui que je connaissais sous le nom de monsieur Novak, qui lui donnait quelques directives. Elle avait prévenu mon patron. L’auteur tenait à la présence du propriétaire de la revue littéraire. Quant au quatrième homme, c’était donc le fameux auteur qui préférait cacher son visage au public.

Il paraissait bien jeune pour un auteur à succès sulfureux. Cela dit, le doute n’était pas permis : il était le seul à n’avoir salué personne et donnait l’impression de mépriser tout le monde. Installé sur la banquette à l’endroit où s’asseyait habituellement le vieil habitué des lieux, il griffonnait quelques mots dans un carnet. C’est à peine s’il jeta un coup d’œil lorsque l’une des mallettes tomba avec fracas sur le sol. Il me fut instantanément antipathique, avec cet air hautain de ceux à qui tout est dû.

Je ressentais à présent une grande déception. L’homme si distingué qui venait boire un thé tous les matins dans notre établissement, propriétaire  d’une revue littéraire, s’abaissait à venir en personne pour obtenir l’exclusivité de la part d’un odieux  personnage !

 Les derniers réglages effectués, tous prirent place sur les sièges, à côté de l’auteur. L’interview pouvait commencer.

– Qu’est-ce qui vous a amené à choisir Prague, votre ville natale, pour situer votre dernier roman « Je reviendrai peupler vos cauchemars », commença la journaliste ?

– Par le passé, Prague m’a rejeté. Je ne lui ai rien pardonné, loin de là. Vous le découvrirez, lorsque vous lirez mon roman. D’ailleurs, je constate que votre patron n’a pas daigné se déplacer, aussi  je n’ai rien de plus à vous dire.

Ces mots me glacèrent, lorsqu’ils sortirent amèrement de la bouche de monsieur Novak, le visage déformé par un affreux rictus.

J’appris plus tard que le jeune homme, que j’avais pris pour un écrivain méprisant, n’était autre qu’un timide stagiaire démarrant son premier jour de stage.

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Les coulisses de l’histoire.

Je recherchais une photo dont je tairai le thème car je la cherche encore (je m’en servirai quand je l’aurai trouvée). J’ai alors remarqué cette photo d’un homme lisant le journal dans un café de Prague. Aussitôt, j’ai essayé d’imaginer qui était cet homme, qu’est-ce qu’il faisait là, est-ce qu’il y venait régulièrement…

Et voilà, il n’en fallait pas plus pour qu’une nouvelle histoire démarre. N’ayant jamais été à Prague, j’ai dû me documenter (un tout petit peu) sur cette ville et sur la République Tchèque, pour éviter d’écrire n’importe quoi.

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